Chapitre 4

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— Jessica Caillard, s'il vous plaît, une chambre a été réservée.

— Tout à fait, chambre 56, prenez l'escalier de gauche.

Alors, ça ressemble à ça un hôtel Formule 1 ?

Premier pied dans le couloir, un écriteau bricolé d’une vieille feuille de papier indique que, au fond à gauche, se trouvent les toilettes et les douches, jaune terne. C'est glauque. J'ouvre la porte de la chambre. L'odeur du tabac froid, qui a aussi jauni les murs et la moquette du couloir, s’entremêle avec l’intense et écrasante senteur citronnée du produit de nettoyage ; elle m'agrippe les narines avant même que j'allume la lumière. Je découvre un lit deux places. Sur le côté, une petite échelle en métal gris clair donne accès au lit du dessus. Je dépose mon sac sur la chaise du minuscule bureau, en sors une petite flasque de vodka lamentablement achetée en route, dans le dernier tabac ouvert. J'entrouvre la fenêtre et allume une cigarette tout en me dépêchant de boire afin de ne pas perdre l'effet désinhibiteur de l'alcool.

Je surveille de temps à autre mon téléphone. Soudain, tout mon corps vibre avec lui.

— Allô ? réponds-je d'une voix timide. Je découvre que ma bouche est restée très sèche.

— Oui, c'est Gérard, c'est pour dire que je suis là dans cinq minutes, c'est bon pour toi ?

— Oui oui, je vous attends, pas de problème.

Je trépigne sans cesse ; de mes aisselles s'échappent des filets d'eau tiède que ma robe en nylon n’arrive plus à absorber, tant je transpire. Je prends une autre gorgée de vodka lorsqu’on frappe à la porte. Pendant une seconde, l'idée de ne pas ouvrir me torture l'esprit, mais il me faut payer le loyer, mes factures et l'anniversaire de Mélanie qui approche ...

— Bonsoir Jessica.

À mon inscription, j’ai changé d'identité ; je refuse d'associer ce que je suis à ce que je vais faire. Alors j'ai décidé d'user de celui de Jessica ; c'est le prénom d'une femme que je déteste, celui de ma mère.

— Ta description dans les messages m’a excité, alors j'ai pris une bouteille de vin blanc ; je me suis dit que ça pourrait être sympa, non ?

— C’est la gérante de la page qui m’a conseillée d’écrire ça, me justifié-je.

— Elle est gentille ! ironise-t-il. Tu la connais comment ?

— Je ne la connais pas, elle est venue me parler aujourd'hui sur Facebook, et on a sympathisé.

— Et elle t'a recrutée ! s'esclaffe-t-il.

À lui aussi la vie a férocement abîmé la peau. Une cicatrice lui fend la figure, comme avec mon miroir. Ses vêtements sont trempés, et sa veste militaire élimée dégage une odeur âcre de renfermé. Il s'essuie le visage avec sa manche sale. Il respire bruyamment. Il me répugne.

Je prends une profonde inspiration et explique la procédure.

— Alors, vous pouvez ...

— On se tutoie voyons, tu es nouvelle toi ! m'interrompt-il.

— D'accord… Par contre, tu dois aller prendre une douche.

Hésitante, je lui tends une serviette ; il me fait savoir qu'il est propre, mais j'insiste. « J'ai prévenu au téléphone ... »

Il s'exécute en m'arrachant la serviette. Alors qu'il quitte la chambre pour les douches, j'allume une autre cigarette et envoie un message Facebook à l'administratrice de la page pour l'informer de l'arrivée du client.

Elle me répond rapidement : « Je sais, je l'ai déposé, je ne suis pas loin, profite bien de ta soirée et n'oublie pas l'argent, il peut payer après prestation. ».

Le client réapparaît sans avoir pris la peine de se vêtir pour traverser le couloir ; la serviette autour de sa taille. Sa peau est si blanche qu’elle me fait ressentir les sensations d’une crise d’hypoglycémie.

— Ha ! tu as raison, elle m'a fait vachement de bien cette douche, j'en ai même profité pour aller chier un bon coup. On l’ouvre ? Tiens, prends le verre d'eau sur la table, moi, je bois à la bouteille.

Il ôte sa serviette. Le bas de son corps est encore plus désagréable à regarder. Son tibia gauche est enfoncé, ce qui explique sa démarche tordue, et ses pieds enflés arborent des ongles jaunis.

— Tu as déjà sucé un gros ? Il suffoque de rire et renverse un peu de mousseux sur le lit.

Je connais cette marque, elle me donne des crampes au ventre ; elle coûte 1,80 euros dans un supermarché discount, et c'est surtout celle que ma mère buvait dès le réveil.

Pour ma première fois, j’ignore la manière avec laquelle il faut procéder. Est-ce à moi de commencer à m'occuper de lui ou dois-je attendre qu'il me le demande ? Il m'invite à me détendre et à me mettre nue. Pendant que je déboutonne ma robe, je lui demande comment on fait pour l'argent.

Il s'enivre sans même me prêter attention. L'alcool se met à bouillir dans mes veines comme une rivière de lave, mais je dois accepter mon traitement. Ma dignité, de toute manière, s’est depuis longtemps diluée dans l’acidité de l’humiliation.

Je m'assois sur le lit en esquissant un sourire jaune. Son silence sur l'argent m'inquiète. Je tente une nouvelle fois, tout en lui caressant la main et le visage. Il a l'air d'apprécier, et un petit appendice fait son apparition sous un ventre épais.

Il pose la bouteille, désormais vide, et vient me saisir l'entre-jambe. De douleur, j'écarte un peu pour qu'il puisse passer sa main sur mon sexe. Je tâtonne un peu le sien.

— Ne t'en fais pas pour l'argent, la patronne a dit cent pour elle et cent pour toi ; je te les donne juste après.

Je n'ai pas le temps de répondre qu’il pose déjà ses grosses lèvres sur les miennes et introduit sa langue dans ma bouche. Il pue l'oignon, et bien qu'il ait pris une douche, sa main refoule la sauce à l'ail. Il s'est probablement goinfré de kebabs. C'est certain, c'est la même odeur que celle de mon ex-copain, celui qui me frappait. Il passait ses samedis au kebab, revenait bourré et me forçait à baiser.

Gérard m'allonge. Maintenant, il veut me bouffer la chatte, me dit-il. Je ferme les yeux et pense à mes enfants. J'ai hâte de retrouver leurs cris et de leur annoncer que demain, nous irons manger au Flunch et qu'on prendra des gâteaux pour le goûter. J'inviterai Sylvie.

Pour l'heure, je lâche quelques gémissements pour lui injecter de l’estime. « Mes clients recherchent l'amour-propre », m’a prévenue cette femme.

Il rampe, pose tout son corps lourd et flasque sur le mien ; frêle et anesthésié par le désarroi. Il se tortille comme un ver pour me pénétrer. Je tends la main tant bien que mal pour l'aider à se frayer un chemin. Au toucher, je remarque avec dégoût qu'il ne porte pas de préservatif. Je lui murmure à l'oreille qu'il doit en mettre ; il persévère, mais son embonpoint freine le dessein qu’il s’est fixé. Je me glisse peu à peu et réussis à me dégager.

— Qu'est-ce que tu fous, putain ?

— Tu dois mettre un préservatif.

— J'en ai pas, reviens, connasse !

Je m’en étais procuré une boîte au distributeur extérieur d’une pharmacie. C'était un conseil de Sylvie, « Au cas où vous vous entendez très bien », m’avait-elle raillé, pour ajouter ensuite que « Les hommes arrivent rarement au troisième », m'avait-elle chuchoté en me pinçant les cuisses.

Je lui en jette un. Il se précipite dessus.

— Tu fais vraiment chier, j'ai envie de baiser moi.

Il s'agite avec l'énergie d’un petit enfant, s'acharne sur l’emballage et le déchire. Son excitation est au paroxysme et à peine l’a-t-il déroulé et posé sur son pénis qu'il jouit. Il le retire, me saisit par la main, me jette sur le lit, s'écrase sur moi et achève sa besogne. Quelques gouttes de sperme tombent sur mon bas-ventre.

Il remet ses vêtements et moi aussi.

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