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Les premiers invités arrivèrent peu avant dix-huit heures, le soleil se couchait lentement, bientôt masqué par la cime des arbres à la limite de la propriété. Quelques fins rayons perçaient la sylve pour éclairer la partie haute du château. Un paysage magnifique pour un événement et un tournant tant attendu.

Les tenus de haute couture sorties pour l’occasion défilaient devant les yeux d’un Dimitri très chaleureux. Il avait sorti son plus beau sourire qu’il distribuait à outrance. Ses bras s’ouvraient en grand à chaque nouvelle personne ; toute une communication corporelle qu’il maîtrisait à la perfection.

Andreï et Ivana Kritovsk se présentèrent sur le perron de la forteresse. Dans une magnifique robe bleu roi perlée de diamants, la femme donna sa main à l’hôte qui lui fit un baise-main tout en s’inclinant. Une accolade pour son ami de toujours et le trio gagna le couloir d’entrée.

- Joli costume trois pièces, Dimitri.

La voix stoppa le russe qui n’eut pas besoin de se retourner pour démasquer le capitaine Laville. Andreï fit une grimace en apercevant l’homme de loi, mais il se ressaisit sans plus attendre et gonfla le torse dans une longue expiration.

Balkichvski se rapprocha d’un pas et tendit une main ferme qui serra l’invité.

- Vous n’êtes pas sans reste non plus, Nicolas. Et que dire de votre ravissante épouse, une merveille de la nature. J’espère que ce bon capitaine prend bien soin de vous, madame Laville.

- Comment ne pas se mettre sur son trente et un pour une cérémonie aussi importante ? dit le flic.

- Vous avez raison mon cher. Joignez-vous à nous puisque je vous ai placé à ma table. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de vous présenter les époux Kritovsk. Nous sommes tous de vieille connaissance après tout.

Les salutations se limitèrent à un échange de regard entre les deux hommes. Irène et Ivana furent bien plus joviales et prirent les devants, sous la protection d’un Piotr toujours aussi froid.

Les deux se précipitèrent pour découvrir la salle de réception et le résultat final fit chavirer leur coeur. Un grand lustre pendait au bout d’une triple chaine pour délivrer sa lumière au travers de dizaines de bougies. Les balcons revêtaient des couronnes de roses alors que du lierre grimpait le long des douze colonnes. La scène gardait secret son contenu à l’aide de deux rideaux noirs.

Huit chaises en chênes avaient été disposées autour de quinze tables dressées avec de la vaisselle en porcelaine sur nappe blanche, des verres en cristaux et plusieurs paires de couverts pour déguster les plats mis à la carte. Ivana ne put s’empêcher de sentir le bouquet au centre de la table. Ce parfum de fraicheur l’enivrait.

- J’adore cette odeur, déclara-t-elle.

Irène lui adressa un large sourire et se pencha à son tour pour s’en imprégner.

À l’autre bout de la pièce, Dimitri échangeait avec son ami et le capitaine de police. Ces trois hommes étaient d’habiles manipulateurs de la langue, des maîtres dans l’art du sous-entendu et surtout de véritables coqs prêts à défendre leur honneur. Une joute verbale entre gentlemen.

- Vos deux femmes sont telles des pierres précieuses ce soir, étincelantes. Tous les regards vont s’abattre sur elles, croyez-moi.

- Voyons Dimitri, ces personnes sont là avant tout pour toi, lui rappela Andreï. De nombreux soutiens qui t’ont permis d’aller au bout de cet incroyable projet dont tu es le seul maître. Tu es leur centre d’intérêt, l’objet de leur curiosité. Ils vont boire tes paroles et en quittant cette soirée, tu seras devenu l’homme le plus important d’Europe !

- C’est vrai, mon ami.

Nicolas Laville suivait l’échange avec très peu d’intérêt, les mains dans les poches et la tête dans ses souvenirs.

Les invités continuaient d’arriver au compte gouttes. Dimitri prenait le soin de les saluer un à un sans pour autant abandonner son meilleur ami et son plus fidèle ennemi. Les banalités s’enchaînèrent et il arriva même que l’inspecteur s’accorde avec les deux compères sur quelques points. Tout allait pour le mieux.

Au bout du couloir, une femme redressa son sac sur ses épaules et resserra les lanières pour éviter tout mouvement. Elle détacha ses cheveux bruns et les laissa masquer à moitié son visage. Elle n’aurait pas de seconde tentative pour s’échapper du château.

D’une allure normale, elle s’approcha lentement du trio d’hommes installés prêt de l’accès à la grande salle. Elle n’eut pas de mal à reconnaître ces deux personnes qu’elle maudissait depuis tant d’années. L’idée de les assassiner sur le champ lui traversa l’esprit, mais la présence d’un témoin la dissuada.

Moins d’une cinquantaine de mètres la séparait du trio. Elle décida d’accélérer le pas. C’est alors que Dimitri tourna sa tête dans la direction de la jeune femme. Son sourire s’estompa en un quart de seconde.

Cette inconnue qui passait à sa hauteur, ce visage, il aurait juré les connaître.

- Mademoiselle ?

Elle ne s’arrêta pas, bien au contraire.

- Mademoiselle, attendez s’il vous plaît.

Il tenta de la saisir par le poignet, mais la femme l’esquiva et continua de s’éloigner de plus en plus vite. Dans sa course, elle bouscula un couple et leurs trois enfants sans se retourner, avant de s’évanouir dans l’obscurité. Dimitri courut jusqu’à la grande porte d’entrée, quelques convives étonnés de le voir ainsi. Il déboula sur le perron et guetta de toutes parts, sa main en visière pour se protéger des spots lumineux.

Trop tard.

À chaque pas, un souvenir de sa défunte épouse remontait en lui. Oui, il en était certain, cette jeune et mystérieuse femme lui rappelait Ékatérina. Ces yeux noirs, reflet des ténèbres d’une âme perdue qu’il avait un jour rencontré. Cet air angélique qui cachait une personne pleine de blessures… Mais comment était-ce possible ?

Troublé, il invita le capitaine Laville et Andreï Kritovsk à rejoindre leur place au plus vite. Le discours ne tarderait pas à être prononcé et les festivités pourraient alors débuter. Il avait surtout besoin d’être seul, encore sous le choc de cette rencontre qu’il ne pouvait expliquer.

Lorsque dix-huit heures trente sonna, les rideaux furent tirés et l’hôte apparut sur l’estrade, une pluie d’applaudissement pour le mettre à l’aise. Il se présenta devant le pupitre et frappa dans ses mains à son tour. Le micro ajusté par un technicien, il réclama le silence.

- Mes chers amis, quel plaisir de vous retrouver dans ce lieu magique. Et tout cela n’aurait pas pu se faire sans votre présence à mes côtés.

Une nouvelle vague de félicitations déferla dans la salle. Certains sifflaient alors que d’autres s’époumonaient à dire « bravo ».

- Ce projet n’est pas mon projet, mais notre projet ! s’exclama Dimitri. Il est à votre rêve, votre futur et grâce à sa réalisation, vous allez devenir des femmes et des hommes riches !

Tous étaient galvanisés par le discours. Nicolas Laville ne put que reconnaître l’incroyable talent oratoire de ce personnage. Toutes ces people n’avaient rien en commun les uns avec les autres, et pourtant ils discutaient ensemble autour d’un verre grâce à un seul être : Balkichvski. Heureusement qu’il n’avait pas d’ambitions politiques.

Néanmoins, le capitaine sentait un problème dans le ton de la voix, Dimitri cherchait à dissimuler une émotion qu’il n’arrivait pas à identifier. Il avait noté l’étrange attitude de son hôte lorsqu’une jeune femme s’était précipitamment enfuie.

- J’aimerai remercier tout particulièrement mon camarade de toujours, Andreï Kritovsk, continua l’homme d’affaires. Sa société et les moyens technologiques qu’il m’a permis d’utiliser m’ont tout bonnement amené à la réussite. Je pourrai vous raconter de sacrées anecdotes que j’ai vécues avec ce gars, car il y en a ! Pour ce précieux don que tu m’as fait, je te serai éternellement reconnaissant. Applaudissez-le s’il vous plaît.

Les invités s’exécutèrent. L’homme assis à la table inclina la tête en remerciement.

- Très bien, mes chers camarades, ne perdons pas plus de temps. Je lève mon verre à notre alliance pour l’avenir.

Tous s’emparèrent de leur coupe de champagne qu’ils levèrent en l’air. Il y eut une multitude de tintements avant que les papilles de chacun ne puissent goûter le délicieux nectar à bulles. Les conversations s’entamèrent ici et là alors que Dimitri s’asseyait à la table d’honneur.

Nicolas ne but qu’une demie-gorgée, préférant le vin blanc. Ivana et Irène ne cessaient d’échanger leurs astuces pour réussir divers plats et desserts quand Dimitri fut pris d’un vertige. Il se rattrapa in extremis, mais sa respiration se faisait moins fluide. Piotr accourut auprès de son patron.

Et l’instant, ce fut Andreï qui s’écroula sur la table.

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