Chapitre 14

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Dirval était un jeune homme présomptueux, aux airs de celui qui se croit génial parce que personne ne lui a jamais dit le contraire. Revêtu d'une trop large veste de tissu noir et coiffé d'un chapeau de velours noir orné d'une plume blanche, il semblait dès le premier abord condescendant. Les épaules de son habit étaient plus larges que lui, les manches bouffantes de son pourpoint lui donnaient un air empoté, et ses bottes ainsi que ses gants noir achevaient de lui donner ce côté maniéré que Hargis méprisait tant. Le jeune blondinet avait très bien salué le chevalier la première fois qu'il l'avait vu, mais sitôt qu'on lui avait expliqué qu'il serait son suppléant et partirait en mission, il s'était exclamé avec une innocence enrageante:
"Vraiment vous êtes sûr ? Le marquis n'envoit pas plutôt Morgenstern au devant de l'ennemi ?
- Non. Il m'envoie moi." avait rétorqué Hargis avec fierté. "Car je suis celui à qui il fait le plus confiance.
- Ah bon ? C'est surprenant ça."
Le jeune homme avait dit ça sans aucune méchanceté, c'était clair. Hargis avait beau scruter son visage innocent, on y lisait rien d'autre qu'une légère surprise. Il était très jeune et imberbe comme une jeune fille, avec des yeux vert pétillants. Ses cheveux blonds brillaient d'un éclat aveuglant sitôt qu'ils rencontraient un rayon de soleil. En le regardant on avait presque envie de détourner les yeux comme si c'était une flamme aveuglante. Mais Hargis n'était pas du genre à laisser passer un affront personnel.
"Comment ça c'est étonnant ?
- Et bien, oui. Tout le monde sait bien que c'est Morgenstern le plus fidèle chevalier de Hallbresses. C'est une évidence.
- Tu sous-entends que je ne suis pas un chevalier fidèle au marquis ?
- Je ne sous-entendais pas vraiment ça. Je disais simplement que Morgenstern l'est plus. Après, vous pourriez me questionner sur la manière dont je quantifie le degré de fidélité d'un chevalier. Ce serait une intéressante question d'ailleurs, et je songe que je serai bien en peine d'y répondre de façon concise et raisonnée. En tout cas une chose est sûre, personne n'est plus loyal que Morgenstern.
- Personne hein ? Pas même toi alors.
- En effet. Pas même moi."
Hargis était resté coi une seconde face à une telle déclaration. Il n'y avait eu aucune hésitation, aucun balbutiement, aucune rectification. Ce garçon n'avait aucune peur d'être compris de travers.
"Quoi qu'il en soit, le marquis Enguerrant Ardelance m'a confié cette mission capitale. C'est la preuve que je suis son meilleur chevalier de son point de vue."
Dirval avait froncé les sourcils en fixant le vide, l'air de réfléchir sérieusement, puis après quelques secondes il avait déclaré:
"Non. Morgenstern est meilleur."
À ce moment les mains de Hargis avaient tremblé de colère, mais il s'était contenu assez pour poser la question:
"Et comment peux-tu en juger, jeune homme ?
- C'est très simple. Morgenstern est plus grand et plus fort pour commencer, mais aussi plus agile. Il est largement supérieur en combat. À cela s'ajoute qu'il a une haine viscérale de tout ce qui n'est pas humain y compris les elfes. N'oubliez pas qu'on a jamais su si la flèche qui lui a transpercé les deux joues en lui déchirant la langue au passage était à un elfe ou à un warzukani. Ensuite, il a tué plus de cent orques, et encore, on ne sait pas combien il en a tué avant qu'il ne soit découvert par le marquis seul et blessé sur un champs de bataille. D'ailleurs, je me permet de pointer le fait qu'il a une grande dette envers le marquis et que pour rien au monde il ne le trahirait.
- Tu brode beaucoup.
- Je n'ai pas terminé. En tant que général, Morgenstern n'a jamais failli.
- Techniquement si. Tu l'as dit toi même, quand on l'a découvert il était seul et tous les hommes autour de lui étaient morts.
- Premièrement il n'était pas général à l'époque, et ensuite même avec un seul survivant c'était techniquement une victoire tactique."
Hargis avait alors poussé un soupir.
"Pourquoi tu l'aimes tant ce foutu Morgenstern ?
- C'est simple. Il est efficace. Il est fort. Il est courtois. Il est humain. Il est beau…"
Ce dernier détail avait fait ricaner le chevalier.
"Je crois que je commence à mieux comprendre pourquoi tu…
- Je vous arrête tout de suite. Vous vous faites de bien curieuses idées. Notre relation est purement platoni… amicale. Amicale est le terme adapté j'entends. Notre entente professionnelle est transcendante et c'est pourquoi je me trouve surpris de voir que le marquis n'a pas voulu en profiter une fois encore alors que nous l'avons toujours si bien servi par le passé.
- Pff… qu'importe. C'est ainsi et on ne discute pas les ordres."
Hargis ne savait pas s'il avait dit ça à Dirval ou s'il avait fait la réflexion pour lui même. En tout cas le suppléant avait paru surpris et avait écarquillé les yeux.
"Je n'ai jamais parlé de discuter les ordres. Je me suis surpris des ordres ce qui n'est pas pareil. Bien sûr je vais me plier aux instructions du marquis, et du mieux que je peux. Je ne suis qu'un humble suppléant après tout."
Hargis avait à ce moment là ressenti un doute. Dirval était-il exceptionnellement condescendant ou était-il juste monstrueusement maladroit ? En tout cas Hargis Tunmort ne pouvait plus douter d'une chose : le voyage allait paraître long.

* * *

C'était au terme du voyage qu'ils repérèrent les premiers warzukas. C'était dans une lande desséchée où de nombreuses collines se heurtaient de manière chaotique. Autrefois sûrement il y avait de l'herbe sur ces collines, mais l'habitude récurrente des serviteurs de Warzukan à tout incendier sur leur passage pour honorer le dieu du feu avait déjà changé la végétation en cendres depuis des lustres dans cet endroit. Au loin, on pouvait apercevoir vaguement la silhouette de leur objectif : une petite tour trapue à moitié effondrée.
Ce n'était qu'un fortin et non pas un fort comme celui de Carîsta, son rôle originel était surtout de surveiller l'horizon et de ralentir l'approche d'une armée ennemie. Aujourd'hui il était déserté, faute de moyens. Témoignage affligeant d'un certain relâchement.
Si le duc Bade avait créé le marquisat Ardelance et avait mis le marquis Enguerrant à sa tête, c'était pour qu'il serve de rempart au reste du duché. La quasi totalité des menaces venaient de cette direction, c'est pourquoi Bade y avait placé son lieutenant le plus compétent avec des lois plus intransigeantes que partout ailleurs. Dans tout le duché, tous les citoyens en âge et en état de se battre devaient subir un entraînement et un service militaire. Cela consistait à se rendre un jour chaque semaine à la caserne de leur ville ou village pour s'entraîner aux armes et à servir dans la milice activement pendant deux mois chaque année. Avec cette rigueur, le duché maintenait une force militaire nombreuse et fiable, et il était du devoir des comtes de fournir suffisamment d'armes et d'armures dans chaque casernes et l'administration abattait la tâche herculéenne de répertorier chaque individu, de s'assurer qu'ils ont été présents à leurs entraînements hebdomadaires et qu'ils répondent présent lors du service de milice. Il leur fallait aussi organiser les affectations en évitant autant que possible de placer les différents membres d'une même famille dans le même régiment et enfin s'assurer d'enregistrer chaque individu estropié ou handicapé incapable de se battre et qui devait dès lors s'acquitter d'une taxe supplémentaire.
L'administration était le ciment de l'armée de tout le duché et l'ampleur titanesque de sa tâche provoquait forcément quelques erreurs de ci de là. Pourtant c'était bien plus qu'une erreur qui avait mené à l'abandon secret de ce fortin. Le marquisat Ardelance était tenu à démontrer une puissance bien supérieure à celle des autres comtés. Le jour d'entraînement hebdomadaire devenait ici deux jours chaque semaines, et le service dans la milice, plutôt que deux mois, était de quatre mois chaque année. En plus de cela, le marquis était tenu d'avoir en stock suffisamment d'armes et d'armures pour équiper l'intégralité des hommes et des femmes de son territoire s'ils devaient tous être mobilisés en même temps. Ces gens n'étaient d'ailleurs pas autorisés à quitter le marquisat sans autorisation. Le marquis n'avait de plus pas le droit de laisser à l'abandon un de ses fortins, il avait le devoir d'entretenir tous ses murs, de financer une armurerie capable de fournir toutes les armes, les carreaux d'arbalète et les bouche à feu nécessaires. Et bien sûr à tout cela s'ajoutait la nécessité d'une administration plus nombreuse et plus performante.
Et naturellement les caisses étaient vides. Le soutien financier du duc s'était amoindri au fil des années, et on se retrouvait maintenant à abandonner les forts, trop coûteux à entretenir.
"Étonnant qu'on nous envoie vers ce fort en particulier. Sa position n'est pas très intéressante. On pourrait croire que le duc voudrait plutôt nous envoyer plus au sud pour repérer le gros de la horde." avait fait remarquer Dirval.
Il n'avait cessé, toujours avec son ton flegmatique, de commenter tout ce que Hargis faisait. Sans véritable critique mais encore moins d'assentiment, il était toujours difficile pour le chevalier de comprendre si son suppléant se moquait ouvertement de lui.

Quand les éclaireurs vinrent les informer de la présence d'une troupe de warzuks et de warzukas se dirigeant en direction du fort, l'information arrivait un peu tardivement. En fait, campés au sommet d'une colline ils avaient une vue parfaite sur tous les environs, et Dirval, au moyen d'une longue vue, avait repéré plusieurs ennemis faisant mouvement au loin.
"Des orques. Ça ne me surprend guère." dit-il avec un haussement d'épaules. "Après tout, ils devaient avoir des sentinelles pour surveiller le fort.
- Pas assez discrets en tout cas. Mais bon, si nous ne les avions pas vus nous les aurions tout de même repérés à l'odeur." fit Hargis avec un ricanement.
"Nous allons nous arrêter sur cette colline. De toute manière les orques nous attaquerons bientôt, ces chiens ne peuvent pas s'en empêcher. Autant les attendre bien sagement et nous préparer. Faites moi aussi venir mes capitaines."
Les éclaireurs repartirent en bougonnant. Ils avaient espéré pouvoir se reposer un peu mais se retrouvaient déjà à jouer les coursiers. Dirval n'attendit pas l'arrivée des capitaines pour faire une remarque:
"Vous auriez dû prendre avec vous une bombarde ou deux. Face aux gnolls formant des hordes, le mieux est de pratiquer un enrobement avec l'infanterie et de les pilonner pour leur faire perdre leur moral. Si on parvient à atteindre le seuil de panique suffisant et qu'on les empêche de s'enfuir ils finissent dans huit cas sur dix par s'entretuer. C'est prouvé par les rapports.
- Je n'ai pas pu prendre de bombarde parce que c'étaient les ordres du marquis, je n'ai pas eu le choix. Nous nous débrouillerons sans.
- Bien sûr que nous nous débrouillerons sans. Mais je maintiens que vous auriez dû insister pour en emporter une ou deux."
Hargis eut un soupir las, mais au même moment ses deux capitaines approchaient.

* * *

Juché au sommet d'une butte, le chef de guerre Humgratz Ventracier grimaçait, révélant ses énormes crocs jaunis. Son crâne chauve reflétait dans une teinte verdâtre l'éclat du soleil qui se trouvait dans son dos comme il contemplait les collines où se devinaient comme de minuscules points noirs, les formes d'humains.
"Par les couilles de Morzvak le cinglant !"
Il se retourna vers ses troupes avec un regard d'infini mépris, ses lèvres retroussées en une mimique de dégoût. Ça braillait dans tous les sens à en pas finir, les gnolls couinaient à un volume infernal et des orques armés de lances les poussaient dans un sens pour qu'ils s'amassent. Les bêtes velues fuyaient les warzukas en se grimpant les unes sur les autres, se griffant et piaillant avec une véhémence et une agitation de rats. Seuls leurs contremaîtres, les plus grands warzuks d'entre tous qui flagellaient les autres avec des fouets ou des fléaux, semblaient garder la tête froide alors qu'ils rugissaient, sans doute des hymnes bestiaux à la gloire de Warzukan.
De leur côté, les puissants orques ne donnaient pas mieux à voir. En fait, c'était pire. Ci et là ça se cognait sérieusement avec de vrais marrons. La plupart se contentaient de commenter la pudeur de leurs génitrices mutuels dans ce langage bruyant et grognant qu'ont les warzukas. Ça se montrait les crocs, faisait rouler les muscles, et parfois un guerrier agitait son arme au dessus de la tête d'un autre pour l'intimider. Encore heureux ça ne virait pas à l'effusion de sang, mais c'était de peu. Évidemment ils se battaient tous pour le privilège d'être en première ligne, dans le mépris le plus total des instructions de leur chef de guerre. Ces vauriens s'imaginaient tous être suffisamment forts pour exiger d'être les premiers jetés dans la bataille, mais leurs turbulences ne changeraient rien. Seuls les vétérans désignés par Humgratz seraient en première ligne, les autres auraient qu'à se démerder. Ces péteux n'avaient pas encore subis assez de blessures pour aiguiser leur don de régénération. Plus un warzuka est blessé durant sa vie mais s'en tire vivant, plus sa régénération devient rapide, et ce de façon quasi exponentielle. Les jeunes orques avaient beau tous recevoir de leurs parents un couteau avec lequel ils se tailladaient eux-même le cuir en permanence pendant leur temps libre, la différence entre un orque ayant survécu à cent batailles contre un n'en ayant connu qu'une petite dizaine était saisissante. Humgratz contempla cette masse de bouseux empotés avec une profonde tristesse. Parfois il enviait les humains, avec leurs armures clinquantes et leurs armées qui se rangent toujours en beaux carrés avec des lignes bien droites au poil de cul près. C'était toujours émouvant à voir. Là, non seulement c'étaient des warzukas turbulents, mais en plus ils n'étaient pas tous de la même tribu. Forcément, s'il avait été avec ses Ventraciers, les choses auraient été différentes pour Humgratz, mais le seigneur de guerre Komgatz Hurlepoing avait préféré lui refourguer des canailles venues de plusieurs autres tribus intégrées à la horde. Le problème était que pour les maintenir en place, ça nécessitait quatre fois plus d'énergie, et Humgratz était fatigué de péter des genoux et de cogner des gars dans le ventre jusqu'à les faire vomir.
Il leva les yeux vers le ciel, la demeure de Warzukan.
"Pfff…"
Baissant à nouveau les yeux sur la masse grouillante et verte de guerriers à moitié nus, il beugla de toutes ses forces:
"Holà tas de larves ! Vous allez m'écouter maintenant les mous des tripes ! J'veux une première ligne concise, concise v'comprenez ?! Les gars que j'ai choisi en première ligne ! Pas de discussion ! Les autres, je veux les javelots sur les flancs, les haches à l'arrière et les boucliers devant. Et qu'ça saute ! Les chamans à l'arrière si vous voulez pas crever comme des merdes ! Allez hop ! Un coup de botte sur le crâne de ceux qui vont pas vite. Ah, et j'oubliais."
Il dégaina sa masse d'armes à ailettes qu'il gardait toujours à sa ceinture.
"Qui est opposé à ma décision ?! Que ces connards se manifestent maintenant et qu'on perde pas de temps."
Aussitôt une clameur s'éleva. Un jeune orque sortit des rangs et courut jusque lui. Le jeunot était torse poil, et tenait une hallebarde cassée en deux pour faire une hache.
"Moi j'dis que t'es qu'un couillon le Ventracier. Faut être un lâche ou un faux vétéran pour aller s'battre avec une cuirasse épaisse comme c'que tu fais, couillon."
Il reçut la masse en pleine tête, sans aucune sommation. La force de Humgratz était telle que le crâne de l'orque fut broyé et sa cervelle gicla dans toutes les directions. En un coup il était mort, et Humgratz flanqua au corps, avant même qu'il soit tombé au sol, un coup de pied monumental qui l'éjecta assez loin pour ne pas le gêner avec les suivants.
"C'est pas une cuirasse sale con. C'est une brigandine, et c'est culturel. Seul un vrai Ventracier peut comprendre qu'y faut protéger son bide et son estomac avant tout. C'est la partie la plus précieuse du corps."
Il cogna du poing gauche contre l'armure qui lui couvrait tout le tronc, avec au niveau du nombril une sorte de large anneau en acier entourant son ventre par dessus la brigandine. Ceci, avec les tassettes sur ses hanches était la seule protection qu'il portait. Beaucoup de vétérans orques allaient au combat torse nu avec seulement une coque en métal pour se couvrir l'entrejambe des fois qu'un coup malheureux passerait par là, mais ce n'était pas pareil pour les Ventraciers.
"Est-ce qu'y a d'autres fils de chiennes qui veulent se faire réduire la gueule en miettes ? Faites vite, j'ai pas tout mon putain de temps !"
Des dizaines de voix se firent entendre, et des orques sortirent des rangs en brandissant leurs armes pour venir respectueusement, les uns après les autres, cracher leurs insultes et suggérer qu'ils prennent le commandement. Humgratz cracha par terre et déclara:
"V'nez ici l'un après l'autre. Vous bousculez pas. Bordel, vous avez intérêt à ce que je me chope pas une crampe avant le combat. Allez ! Venez fils de putes ! J'vais vous apprendre ce qu'il arrive quand des chiures pourries comme vous viennent faire chier un Ventracier !"

* * *

Chacun d'eux était en théorie chargé du commandement d'une aile de l'armée et devait relayer les ordres du général qui, lui, commandait le centre. Mais Hargis Tunmort ne comptait pas commander l'armée autrement qu'à la tête de sa cavalerie de choc.
"Mes hommages messieurs !" s'exclama le capitaine Vermant Lapalissade avec des accents qui témoignaient d'un enjouement très militaire. Une main sur le pommeau de son sabre, il s'astiquait de l'autre une extremité de son impressionnante moustache grise acier dont les extrémités se relevaient sur les côtés de sa tête rectangulaire surmontée d'un morion reluisant. Il portait des habits rouge vif avec une demie armure, essentiellement composée de la cuirasse, complétée selon l'usage de tassettes, ainsi que des spallières et des brassards. Son caparaçon cliquetait à chacun de ses tressautements enjoués comme il faisait une révérence preste et respectueuse devant aussi bien le général que son suppléant. Juste derrière lui avançait une dame en armure de plate complète, exceptée pour les bottes qui étaient de cuir, et qui tenait sous le bras son heaume à plume. De longs cheveux noirs encadraient sa face carrée aux joues rebondies tandis qu'elle souriait d'un air niais. C'était Gerthia Herzlich, et il suffisait de l'entendre parler pour comprendre à son accent qu'elle était étrangère au duché de Bade.
- "Salutation mon général. De quelle façon allons nous les orques aujourd'hui massacrer ?"
Hargis s'épousseta les mains.
"Ces barbares stupides sont incapables d'imaginer une tactique différente de celle habituelle, alors nous ferons comme d'habitude.
- Je rappelle que nous n'avons pas d'artillerie." intervint Dirval. "Je préconise donc un encerclement. Dans un combat contre des orques il est important de nuire à leur impression d'équité du combat. Dans neuf victoires sur dix environ, on les a poussés à la retraite en réduisant à néant leur combativité. Pour cela il faut s'appuyer sur une attrition de chaque instant, et diminuer progressivement leurs chances d'engagements rapides et victorieux…"
Hargis lui fit signe de garder cela pour lui.
"Commençons déjà par dessiner un schéma du champs de bataille, voulez vous ?"
Il tira son épée et l'attrapa par la lame pour dessiner avec le pommeau dans le sol poussiéreux deux collines.
"Nous aurons l'avantage de la hauteur. Les orques ne peuvent pas s'empêcher d'attaquer, donc ils s'épuiseront à venir jusqu'à nous. Comme la pente est assez raide, nous pourrons placer nos arbetriers derrière la ligne d'infanterie. Étant surélevés, ils n'auront pas beaucoup de mal à tirer sur les orques durant leur avance sans toucher leurs camarades."
Il traça sur son schéma une première ligne figurant les arbalétriers avec pavois.
"Ensuite, le tout sera d'avoir un corps d'infanterie capable de tenir le coup. La question est une banale répartition entre les simples miliciens et les soldats de métier expermentés."
Dirval regardait le schéma d'un œil éteint, l'air très peu convaincu.
"Sauf votre respect monsieur, les arbalètes ne tirent pas en cloche. Les arbalétriers seraient mieux en avant. D'autant que les éclaireurs n'ont par repéré de corps important d'archers warzukanis. En plaçant nos arbalétriers en première ligne avec leurs pavois pour les protéger des javelots et si on leur ordonne de se replier au bon moment en abandonnant les pavois derrière eux, ils seront à même d'infliger plus de dégât à la première ligne des orques, qui comme vous le savez est la plus à craindre puisque c'est là qu'ils mettent leurs meilleurs guerriers. Qui plus est on pourrait aussi en utiliser quelques-uns pour rediriger la horde de warzuks et éviter qu'elle tombe sur nos flancs.
- Refusé. Si on peut se passer d'une telle manœuvre on le fera. Les arbalétriers pourront tirer pendant plus longtemps sans s'interrompre s'ils n'ont pas besoin de reculer pour passer derrière la ligne d'infanterie. C'est du bon sens.
- Mais monsieur, il faut calculer l'efficacité des tirs selon le nombre de traits envoyé et selon le coefficient de létalité de chaque tir. Si les arbalètes tirent à la va vite dans le tas sans pouvoir correctement viser, les blessures ne seront pas mortelles et les orques s'en remettront rapidement.
- Peu importe. C'est aux chevaliers de tuer des warzukas, pas aux arbalétriers. Ces derniers sont là, comme vous le disiez juste avant, pour réduire le moral et la combativité des orques." Hargis eut un sourire candide. "Et lorsque leur moral aura assez baissé et qu'ils seront exposés, la cavalerie les enfoncera par le flanc et les massacrera jusqu'à ce qu'ils se dispersent. C'est là la façon de faire des chevaliers, morbleu !"
Gerthia applaudit pendant un instant avant de s'arrêter brusquement pour dire:
"Ach ! Monsieur le général, dites sur quel flanc c'est que vous voulez la charge lancer ? Notre ligne d'infanterie pourrait, pour vous servir, être équilibrée de sorte à maximiser les dégâts de la charge.
- Certes, j'y venais."
Hargis se pencha vers son schéma et désigna la partie nord de la colline qui représentait le flanc gauche de l'armée.
"Le terrain m'a paru nettement plus praticable par là. Nous pourrons ainsi rester camouflés derrière la colline et la contourner rapidement le moment venu pour lancer une charge générale sur leur flanc droit. C'est donc ce chemin qu'empruntera ma cavalerie de choc, et bien sûr je serai à sa tête. Il me faut encore récolter des têtes de warzukas pour devenir champion chevalier après tout ?"
Ils s'esclaffèrent tous, sauf Dirval qui avait les yeux exorbités, fixant le schéma, sa petite bouche légèrement entrouverte, ses légers tremblements faisant gigoter son manteau trop large.
"Je prévoyais donc," reprit Hargis, "de mettre bien sûr au centre les troupes d'infanterie de choc lourdes, et sur notre flanc gauche des troupes d'infanterie plus légères, notamment nos épéistes, derrière une large ligne de lanciers. L'idée est que sitôt que la cavalerie sera passée ils puissent se lancer dans une poursuite pour éviter que les orques ne se reforment et reviennent au combat. Sur notre flanc droit il nous faut en revanche des troupes solides donc…
- Non !"
Trois paires d'yeux se levèrent vers Dirval qui paraissait avoir parlé sans en être conscient. Toutefois, malgré des tremblements intempestifs, il s'expliqua avec flegme:
"Comprenez monsieur qu'il ne s'agit là en rien d'une attaque personnelle, mais ce plan est stupide. Notez, je dis que le plan est stupide, pas la personne, mais il n'empêche que ce plan est d'une stupidité effarante.
- Je vous prierai de vous expliquer convenablement.
- C'est bien simple monsieur. Vous partez du principe qu'il est possible de disperser une horde d'orques en chargeant dedans avec force et virulence. Je suis surpris qu'un homme de votre expérience puisse croire ça, quoi que le fait que vous commandiez pour la première fois une armée complète alors qu'avant vous étiez à la tête d'une division de cavalerie peut justifier ce biais. Le fait est que si vous chargez massivement d'un seul côté, certes vous tuerez des orques mais ne les ferez pas fuir, au contraire. La tactique habituelle dont l'efficacité a déjà été montrée et démontrée consiste à diviser la cavalerie pour charger sur les deux flancs en même temps. C'est cela que vous devriez faire de votre cavalerie de choc. Ce qui crée la débandade chez les warzukas n'est pas la panique face à une charge dévastatrice mais l'indécision que crée chez eux le sentiment d'être encerclés, surtout par des chevaux. J'ajouterai que plusieurs charges successives ont bien plus d'effet qu'une seule grande charge. Les orques hésitent entre attaquer les chevaux ou se retirer, et cette indécision mêlée à leur aversion pour notre cavalerie les pousse à perdre leurs moyens et leur moral jusqu'à ce qu'ils s'enfuient, si encore on a de la chance. Sur les gnolls, l'effet est d'autant plus efficace, et si les gnolls se débandent au travers les rangs des warzukas alors ces derniers perdront en combativité. C'est ainsi qu'on fait s'effondrer l'esprit guerrier d'une armée d'orques et pas autrement."
Hargis resta un instant désemparé devant ces déclarations qui transpiraient quelque chose… quelque chose qu'il ne connaissait pas. En tout cas ce jeune vaurien croyait à ce qu'il disait, mais ce n'était pas assez pour fissurer la fierté du chevalier. Avec un sourire caustique il s'exclama:
"Voyez vous cela. Ce jeune homme qui n'a jamais tué un orque de sa vie prétend me dire comment fonctionne leurs esprits. Sachez une chose, Dirval, vous avez sans doute lu des centaines de rapports de l'administration, mais quel rapport serait susceptible de retransmettre l'état d'esprit d'un champs de bataille ? Un warzuka comme un humain, si il se bat il se bat, si il fuit il fuit. Néanmoins il ne sera pas dit que je sois obtus, et je vous écouterai. Allez-y, comment pensez vous qu'il faille mener cette bataille ?
- Tout d'abord avec une ligne continue et homogène qui n'indiquera pas à l'ennemi un point de faiblesse sur lequel forcer pour percer notre dispositif. Ensuite, j'ai constaté que nous avions une cavalerie légère de hussards, de lanciers et d'archers montés que vous ne comptiez pas utiliser. Nous devrions les envoyer contourner l'armée ennemie pour, une fois que les orques seront engagés avec notre ligne principale, lancer des attaques rapides de harcèlement sur leurs arrières. Nous appliquerions la manœuvre de cavalerie légère dite par exclusion. Les archers tirent sur les orques puis se retirent. Fatalement quelques orques rétifs brisent la formation et se détachent du reste de l'armée pour courir après nos cavaliers et les lanciers et hussards peuvent les cueillir. Ainsi on crée un sentiment d'impuissance et d'injustice qui énerve les orques et réduit leur esprit de combativité progressivement en anéantissant petit à petit leur semblant de discipline, car c'est quand la discipline se brise que les orques se débandent. Au moment propice, avant que l'ennemi ne se décide amorcer un débordement, nous lancerions votre cavalerie lourde sur les deux flancs en même temps. Les orques et les gnolls vont naturellement être tentés de sortir de cet encerclement et de cette compression, et si à ce moment là la cavalerie légère sur leur arrières fait mine de se disperser, l'ennemi se débandera. Il n'y aura plus qu'à lancer toute notre cavalerie à la poursuite des fuyards tout en faisant avancer notre infanterie pour achever les blessés avant qu'ils ne récupèrent. Ce plan a déjà fait ses preuves par le passé dans des circonstances identiques aux nôtres."
Hargis se gratta la tête. Un instant il eut une hésitation, mais il comprit que ce plan visait surtout à donner toute l'importance et donc la gloire de la victoire à la cavalerie légère, reléguant sa chère cavalerie de choc au rang de simple manœuvre de diversion. Cela ne lui plaisait guère, et après tout en tant que général il avait le choix, alors il décida de faire comme il l'entendait.
"Une telle méthode nous assurerait surtout une bataille longue, ce qui pour notre infanterie représentera des pertes terribles. Je suis mieux placé que vous pour savoir que les warzukas ne font pas de quartier. Ma tactique nous offrira une victoire rapide et nous permettra d'infliger un maximum de pertes à l'ennemi, ce qui peut s'avérer décisif pour la suite des combats. Chaque orque tué ici sera un orque de moins devant les murs de Hallbresses. C'est aussi le genre de paramètres que doit prendre en compte un général.
- Mais votre plan est stupide. J'ai déjà dit que ce n'était pas pour vous insulter, mais il l'est vraiment. Stupide. Les orques en voyant votre charge arriver par leur flanc droit mettront plus de pression sur l'autre flanc, le contourneront jusqu'à le faire tomber, briseront notre ligne et mettront en échec votre charge. Vous ne pourrez pas les disperser, ils vous encercleront et vous massacreront jusqu'au dernier sans vous laisser d'échappatoire. Charger par les deux flancs laisse au moins une chance à la cavalerie de se replier si les choses tournent mal, mais si vous chargez en profondeur, l'étau se resserra sur vous et vous serez faits comme des rats.
- Vous nous sous-estimez, moi et la cavalerie de choc. Dois-je rappeler que chaque chevalier a déjà tué au moins dix orques ?
- Monsieur, au moins dans ce cas lancez la charge depuis le flanc droit, au sud de la colline, là où ça ne paraîtra pas évident. Les orques savent qu'on ne va jamais les combattre sans cavalerie, et ils s'adapteront aussitôt en se doutant que votre cavalerie va venir par là où le terrain s'y prête le mieux."
Hargis regarda le schéma en fronçant les sourcils. Ce n'était pas faux, mais Hargis répugnait à céder quoi que ce soit devant ses deux capitaines. D'autant qu'il trouvait amusant de contredire ce freluquet.
"Vous voyez pourtant bien qu'au sud de la colline il y a une pente abrupte. Si nous voulons cacher notre cavalerie pour avoir un effet de surprise il faudra se cacher derrière la pente et la remonter péniblement avant la charge. Les chevaux ne peuvent pas galoper dans une telle montée, ils arriveront donc au pas jusqu'au sommet et arrivés là n'auront plus ni élan ni effet de surprise avant de lancer la charge. C'est aussi pour cela que j'ai choisi de rassembler toute la cavalerie au nord. Il y a une pente douce qui nous permettra de partir de derrière la colline et de la contourner rapidement, au trot, pour frapper l'ennemi par surprise et un grand coup. Qui plus est, je ne pense pas que les orques soient capables de faire de telles observations sur le terrain. Ils ne pensent qu'à charger et frapper comme des demeurés. Non, nous nous tiendrons au plan. Lapalissade tiendra l'aile droite, et je suis persuadé qu'il saura tenir sa position même si les orques font tout leur possible pour le déborder, n'est-ce pas Lapalissade ?"
Le concerné triturait toujours sa moustache. Il sourit en disant:
"Monsieur, de toute ma carrière je n'ai pas une fois fait un pas en arrière. Le seul concept m'est inadmissible. Nous tiendrons cette ligne, et si nous ne pouvons pas la tenir vivants, nous la tiendrons morts. Aucune différence."
Dirval s'était tu. Il eut un reniflement discret, puis reprit la parole d'une voix calme.
"Je suppose que monsieur voudra conserver la cavalerie légère en réserve pour s'assurer qu'elle puisse intervenir au cas où la ligne serait en difficulté ? Je me porte volontaire pour en prendre le commandement."
Hargis fut surpris, mais il répondit sincèrement:
"Oui, c'est une bonne idée. Ainsi lorsque l'ennemi aura été écrasé nos cavaliers de choc pourront se reposer et la cavalerie légère, qui sera plus fraîche, s'occupera des poursuites. C'est correcte."
Dirval baissa cérémonieusement la tête, comme une révérence avortée.
"Très bien monsieur. Sur ceux monsieur je m'en vais m'occuper du déploiement et des affectations ainsi que vous l'avez commandé monsieur. C'est là ma tâche de suppléant.
- Oui en effet. Occupe toi de ça pendant que je vais mettre mon armure et préparer mon cheval."
Il n'était pas à proprement parler très fier d'avoir remis à sa place ce gamin qui après tout ne faisait que son métier, mais Hargis n'aimait pas sa façon d'intervenir dans ses discours. «S'il s'était adressé à moi avec plus de tact, il aurai peut-être réussi à me faire prêter l'oreille à ses suggestions. Mais quand un individu, surtout un qui n'est pas chevalier, se permet d'avoir autant de condescendance et de suffisance, il faut lui faire comprendre son erreur. Ce garçon n'a sans doute pas eu souvent l'occasion de se voir contredire en étant suppléant d'un homme muet.»

* * *

"Une, deuze, trois, quatre… Chier !"
Il comptait en les désignant du doigt, les cadavres empilés à ses pieds. Il pouvait dire comme ça qu'ils étaient au moins dix, voire vingt. Que des jeunes, heureusement. De toute manière il n'y avait que ces andouilles là pour venir contredire le chef de guerre juste avant une bataille. Et puis, les vétérans eux ils étaient bien satisfaits comme ça en plus de bien savoir que Humgratz était un très bon chef, et un tacticien orque incomparable, ou presque.
Mais tout de même, vingt trous du cul en moins, c'était pas bien pratique. Ils n'étaient pas en grand surnombre, et à priori un jeunot comme ça ça pouvait bien tuer huit faiblards d'humains avant de clamser. Ce qui, au total en multipliant, huit par vingt faisait… cent et quelques. Humgratz savait compter mais pas beaucoup multiplier, surtout au dessus de dix. Mais qu'importe, maintenant la meute de racailles avait enfin compris qu'il n'était pas le chef pour rien, et ils allaient lui obéir au doigt et à l'œil. Ils s'étaient mis en formation, une horde débile avec une première ligne très étendue et les autres derrière selon la formation qu'il avait citée plus tôt. Les javeliniers sur les côtés pour tirer sur tout ce qui approche et aussi se servir des javelots comme de lances contre les cavaliers ; ceux qui tenaient des boucliers devant pour encaisser les tirs d'arbalète jusqu'à ce que les humains aient plus de munitions, et enfin les autres qui frimaient avec leurs grandes haches alors qu'ils n'allaient probablement même pas pouvoir se battre, la première ligne faisant tout le travail. Et bien sûr, Humgratz lui même serait en première ligne, puisque c'était lui qui décidait.
"Vos troupes sont-elles prêtes, Humgratz ?"
L'orque se retourna vivement, le poing levé. C'était encore une de ces pourritures de warzukani, mais cette fois c'était pas un de ces tarés de la forge du vivant. Celui là portait une armure faire d'ossements humains, les omoplates lui servant de spalières s'entrechoquaient quand il haussait les épaules.
"Vous n'avez pas attendu qu'il arrive ?"
Humgratz cracha.
"Ces merdeux étaient censés le faire venir avant l'arrivée des humains. Maintenant qu'ils sont là on va pas les faire attendre. Regardez moi le ramassi de crotteux que Komgatz m'a refilé ! Si je les fais pas combattre rapidement ces cons là vont s'entretuer. Faut les comprendre, ils s'ennuient.
- Je comprends." fit l'elfe noir d'un ton qui ne révélait rien sinon qu'il était habile pour cacher ses pensées. "J'étais sensé vous dire qu'il arriverait ici dans quelques heures. Il serait bien que le combat dure jusque là, après tout le but est tout de même de voir de quoi il est capable en situation de combat réel.
- Ça dépendra de si les humains souillent leurs chausses et se taillent en le voyant. Sinon, ça devrait le faire. C'est qu'ils sont nombreux ces enfoirés.
- Fort bien. Je vous souhaite un excellent combat, et que Warzukan brûle en vous, cousin."
À ces mots, le warzukani s'en alla d'une démarche calme. Humgratz resta une seconde sans pouvoir se concentrer, puis il se rappela ce qu'il était en train de faire. Il leva sa masse d'armes et, en l'abaissant, cria dans un rugissement:
"En avant ! Marche ! Doucement ! Doucement bande de sagouins ! On y va en marchant, les esclaves gnolls en premiers ! Personne passe devant moi sinon je lui fait sa fête ! Y aura assez d'humains pour tout le monde alors pressez pas !"

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