Fantôme (Writober jour 05)

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- Vite ! Vite ! Dépêche-toi Olympe ! Elle est de retour !

- Oui ! Oui ! J'arrive !

La porte claque.

- Oh, encore ! La pauvre petite. Pas un jour sans qu'elle ne s'effondre. Ma petite Lorette. Elle qui était si espiègle et maligne ! observe Célestine.

- Nous ne pouvons que constater son combat solitaire, ma chère soeur, renchérit Olympe calmement, des lunettes pointues posées sur son nez fin. Elle a besoin de temps pour surmonter ces épreuves. Elles ont été très brutales pour elle. Tant qu'elle vit dans cette maison, nous pouvons la protéger.

Après être restée de longues minutes adossée à la porte, la jeune femme retire négligemment ses baskets, se dirige directement vers Alexandre Dumas, le chat, et tous deux se retrouvent blottis l'un contre l'autre sur le canapé sans âge aux pieds sculptés, empêchant quiconque de reconnaître lequel des deux cherche du réconfort chez l'autre. C'est ce qui manque à sa vie. Une douceur. Une chaleur. Un appui. Une vérité. Plongée dans une tristesse dont elle ne parvient pas à sortir, elle se débat comme elle peut, seule contre ses souvenirs, ses regrets, sa colère et ses remords. L'incompréhension l'habite et la hante depuis plusieurs mois, comme une armée de fantômes prêts à en découdre au-delà de toute fin.

- La savoir dans cet état sans même pouvoir lui tenir la main me brise le cœur, sanglote Célestine.

- Allons, reprend-toi ! répond sa soeur. Nous lui avons inculqué une éducation censée l'aider à relever la tête en toute situation. Elle est bien plus forte qu'elle ne le croit et elle a sans aucun doute besoin de s'en souvenir.

À ces mots, Alexandre Dumas lève de grands yeux dorés vers Olympe et pose délicatement sa patte sur la joue de sa maîtresse, ne cessant de ronronner, comme une mère apaiserait son enfant avec un baiser sur le front.

- Vous avez raison, Monsieur Dumas, remarque Lorette. Assez de larmes pour aujourd'hui.

Une dernière caresse sur la tête, puis elle repose délicatement son petit compagnon, s'installe confortablement, et commence à coucher dans son carnet de notes les histoires dont elle a rêvées à la bibliothèque. Après un clin d'œil entendu avec ses complices immatérielles, le félin retourne prestement à sa sieste.

De très grands tapis baroques aux couleurs légèrement passées se chevauchent et s'entremêlent dans cette bâtisse semblant avoir été figée dans le temps. Des plantes grasses décorent l'ensemble de leurs formes biscornues et ébouriffées. Des meubles d'une autre époque entourent le duo, comme désireux de leur délivrer tous les mystères qu'ils abritent depuis une éternité : la rude jeunesse des tantes, les rires d'une assemblée de fête, les éclats de voix de Lorette qui préférait jouer aux petits soldats plutôt qu'à la poupée, les secrets d'une adolescente qui y cachait ses premières cigarettes... Le grand vaisselier semble vouloir témoigner du soin méticuleux porté par ses anciennes propriétaires à conserver cette vaisselle finement ornée de fleurs peintes à la main, que tous trouveraient ringarde de nos jours, mais à quoi leur nièce lui trouve un charme désuet et unique.

Depuis son arrivée dans le village, d'autres objets tous plus étranges les uns que les autres ont fait leur entrée sous ce toit. Une lampe à huile hors d'usage trouvée, comme d'habitude, dans une brocante, trône sur une petite console à côté du canapé. Lorette lui avait imaginé des nuits entières à éclairer un musicien en herbe contraint de composer ses mélodies dans le secret de la nuit, animé par une volonté d'accomplissement sans faille. Une boîte à musique ne jouant plus que les premières notes de Casse Noisette a trouvé sa place sur sa table de chevet. Une danseuse étoile se dresse fièrement en son centre et continue étrangement de tourner bien après que la mélodie se soit arrêtée. La magie n'en est que plus intense aux yeux de la jeune femme, fascinée par cette forme de persévérance à toute épreuve. Un accordéon désaccordé repose sur un guéridon recouvert de dentelle dans son grand salon antique. Un homme transporté par un amour passionné et brûlant s'en est-il servi pour chanter la sérénade à sa belle de jour ? Une élégante broche camée orne sa besace, décorée des initiales M.A. en son dos. Ce bijou aurait-il fait partie de ceux que Marie-Antoinette aurait retournés à sa mère avant sa chute, et qui auraient été officiellement perdus ? Lorette peut facilement s'identifier à ces objets. Il n'y a pas de hasard. Perdus ou désarticulés, ils lui racontent des histoires qu'elle pourrait s'approprier. Elle trouve même une consolation certaine à s'entourer de ce qu'elle considère comme de véritables témoignages de vie, de caractère et de sentiments. Arrête avec ces bêtises, Lorette, enfin ! Il veut te voir ! Tu n'es donc jamais disponible ?! Hâte de te voir, enfin, ma belle ! Et des livres ! Partout ! Dans toutes les pièces ! Pour une soirée, pour un moment et pour toujours ! Certains prennent appui contre un pot de fleurs, d'autres forment une immense pile de guinguois, se tiennent sagement rangés selon le nom des auteurs, luttent pour prendre le plus de place dans une étagère, d'autres encore s'exposent fièrement aux yeux de tous, le cœur ouvert, sous leur plus belle facette.

Son cahier rempli de rêveries romanesques ou poétiques selon l'humeur, Lorette se dirige vers la cuisine puis en ressort rapidement avec un bol de soupe instantanée et un exemplaire de L'Attrape-coeurs, déjà dévoré plusieurs fois. Avachie dans un fauteuil juste assez abîmé pour être moelleux à souhait, enveloppée dans un plaid qu'Alexandre Dumas ne tarde pas à adopter, elle se replonge dans sa lecture, comme un dernier rempart face à la mélancolie qui l'anime.

Peu à peu, elle s'endort et laisse tomber son livre sur le parquet ancien. Tout est calme et silencieux. Cette bulle de douce tranquilité est parfaite.

Progressivement, Olympe et Célestine, par un procédé que leur statut leur permet, projettent sur les murs et le plafond du salon les mots choisis par leur protégée dans son carnet, comme plusieurs milliers d'étoiles exprimant la personnalité de Lorette, ses pensées, ses sensibilités, ses maux... À la lecture de ses écrits, toutes deux en restent muettes d'émotion.

- Oh, c'est magnifique ! dit Célestine.

- C'est l'expression de son pouvoir : celui de l'écriture.

Ainsi, Célestine s'approche doucement du fauteuil dans lequel Lorette s'est endormie, et, avec toute la délicatesse dont elle se sent capable, passe une main dans ses cheveux, comme une présence supplémentaire et solide.

- Une déception amoureuse et un deuil, c'est éprouvant pour cette petite.

- Nous serions déstabilisés à moins, déclare paisiblement Olympe, couvant sa nièce du regard. Il est temps de la laisser se reposer, ma soeur.

- Je sais. Laissons lui ces mots en lumière tout autour d'elle, comme pour ajouter un peu de quiétude à cette maison pour la nuit...

- Qu'il en soit ainsi ; ils s'effaceront d'eux-mêmes au petit matin.

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