Il a fallu partir... (BP - Semaine 8 - Épisode 8 - Partie 1 - Prologue à H####)

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 "Le tour du monde en un jour".

 C'est ainsi que le brave général Lyautey vous vendait du rêve. Pour trois francs, le bois de Vincennes s'offrait à vous. Un cinquante de moins pour les familles et les vétérans de la Der des ders. Gratuit pour nos bidasses.

 Des peccadilles quand on connaissait le tribut de nos terres conquises.

 Je dis "nos" car cela me concernait autant que Maggie. Elle avait fait des mains et des pieds pour voir cette mascarade internationale. Nos empires se la sont disputés comme d'ardents prétendants. Mais leurs bisbilles n'entamèrent ni notre raison ni notre amitié de longue date.

 Imaginez Paris envahie, prise d'une fièvre contagieuse que l'on se plaît à porter. Sous un ciel radieux qui ne lui sied pas, elle vous en fait voir de toutes les couleurs. Il y fait froid mais la masse populaire s'agglutine à en réchauffer l'atmosphère. Parce que la curiosité, la peur et l'excitation s'en mêlent. Cette somme émotionelle était palpable sur tous les visages, fascinés par cette vitrine du monde offerte par nos officiels. Leur vitrine.

 Les plus sagaces d'entre nous savaient qu'elle n'était que prétexte à étaler les "bienfaits" civilisateurs et économiques de nos talentueuses colonies.

- Qu'en penses-tu, cher ami ?

 Maggie me le demanda d'un air absent. Ses yeux bleus indiquaient notre prochaine destination sur la pancarte de droite. Et bien que notre science ne fut pas nécessaire pour les décoder, je ne pus m'empêcher de comparer ses traits gracieux à ceux de la foule. Ne manquait que leur ingénuité pleine de paternalisme.

- Ai-je le choix ?

- Bien sûr, Aloïs, ironisa-t-elle en quittant la mention "Cannibales" du regard.

 On avait installé l'Exposition en plein cœur des quartiers communistes. Comme un pied-de-nez aux rouges qui protestaient contre sa tenue. La bande à Breton, Aragon (qui s'en était détaché), Blum et quelques étudiants indochinois s'ajoutèrent aux trouble-fêtes. Mais ils ne gâchèrent pas la journée de millions de visiteurs.

 Les "spécimens" du jour ne semblaient pas s'en soucier.

 Ils étaient plus d'une centaine, hommes et femmes, à gigoter, saisis d'une frénésie surnaturelle. La sueur luisait de leurs corps sombres aux muscles saillants. Avec un pagne pour seul appareil, ces étrangers devaient frémir sous nos normales printanières. Mais petits et grands n'en avaient cure.

 Était-ce leur messe noire qui nous médusait ? Étions-nous charmés par tant d'énergie bestiale ?

 Non. Leur farandole n'était là que pour susciter l'attente. Tous guettaient l'instant où leurs crocs déchiqueteraient la chair d'un autre. Ils voulaient la preuve que d'aucuns s'affranchissent des normes qu'on cultive. Quitte à en répugner.

 Les Grecs appellaient cela l'akrasia. Une attraction paradoxale qui va à l'encontre de votre volonté ou de votre sens moral. Celle qui vous pousse à assister à une exécution sommaire ou des ébats contre-nature.

 En coin de cette représentation grotesque, un drôle d'hère à l'air lugubre nous observait. Un seul échange visuel suffit à ce qu'il m'inspire la gêne.

 En tant qu'anthropologue, ses excentricités vestimentaires ne m'intimidaient pas. Mais son attitude dégageait quelque chose de malaisant. Jamais on ne m'avait accordé un regard aussi noir, aussi dur. C'était des yeux à me damner des maux du monde. Comme tous les hommes, j'avais quelques péchés dont je me repentais. Aucun n'était de nature à m'accabler. Mais quand bien même je lui adresserai tous les "Je vous salue Marie" du monde, cela ne suffirait pas. Si tant est qu'il me comprenne.

 À côté, les malheureux continuaient de faire le spectacle.

 Leurs pieds martelaient la terre comme pour réveiller ses entrailles. J'avais mal pour eux, pour la honte dont ils se couvraient, les oripeaux d'indifférence qui paraient les visages des badauds. Des chants tribaux émaillaient la cérémonie, transcendaient les cœurs et les âmes.

 Jusqu'à ce que, au faîte de leur culte, le sol devienne poussière. À en déstructurer l'espace. L'air devint plus lourd, plus pesant. On eut dit que le Soleil nous tombait sur la tête. Tout autour, la matière s'affaissait, s'effritait et s'éparpillait aux quatre vents, sans que je ne puisse émettre un son. J'étais aphone sans raison plausible.

 Tout mon monde s'éteignait dans le délire général. Les rires et les vivats furent mon seul lien avec lui. Jusqu'à ce qu'il se distende.

 Jusqu'à ce que nous soyons seuls, moi et le vieil homme. Et qu'il me dise en langue de Molière :

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