Enfant de lumière

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De la crème solaire, un chapeau, des lunettes de soleil, de quoi manger et boire pour plusieurs jours ; et un sac de couchage, bien évidemment. Pour la énième fois depuis qu’elle avait pris sa décision, Adina vérifia le contenu de son baluchon. Pour la énième fois, elle en sortit la carte, et elle mesura le trajet qui l’attendait. Selon ses estimations, ça ne lui prendrait pas plus de trois jours. Quatre, tout au plus. Ou plutôt quatre nuits : elle se déplacerait davantage une fois la nuit tombée.

La jeune fille se dirigea vers la fenêtre de sa chambre, et elle jeta un coup d’œil au-dehors. La lune était d’une clarté laiteuse, c’était parfait : il lui serait plus facile de passer inaperçue dans la nuit baignée de lumière. Elle inspira profondément, à plusieurs reprises, et elle s’efforça de maîtriser le tremblement de ses mains.

« Mais oui, ça va aller, se répéta-t-elle pour se donner de l’assurance. »

Elle avait pris la bonne décision. La meilleure des décisions possibles, rectifia-t-elle en son for intérieur. D’ici quelques jours, son rêve se réaliserait, et sa vie entière en serait impactée.

Pleine de détermination, elle réajusta sa perruque, et elle se faufila dans la douce clarté de la nuit. Elle s’immobilisa pour observer la réverbération de l’astre céleste sur sa peau blanchâtre. C’est alors qu’elle perçut un mouvement ; quelqu’un l’observait depuis la maison. Adina ne se retourna pas. De toutes les façons, elle ne manquerait à personne, ici.

Sa tante l’avait recueillie à contrecœur, lorsqu’elle était enfant, et elle ne lui avait jamais témoigné qu’haine et mépris. Des années durant, elle avait été l’objet de railleries et de maltraitances. Parce qu’elle était différente et qu’elle était maudite. C’est la seule explication qu’on lui ait jamais fournie. Elle était une erreur de la nature, elle devait en payer le prix. Au départ, c’est une idée qu’elle avait acceptée, et même intégrée – elle n’avait pas bronché. Même quand elle s’était réveillée chauve, elle s’était résignée. Elle avait beaucoup pleuré, face au miroir, mais elle avait encaissé. Elle était contre-nature, il fallait en payer le prix. Sauf que le lendemain, à son réveil, elle n’avait plus que sept doigts. Et ça, elle n’avait pu l’accepter. Alors elle s’était décidée à partir.

Adina marcha de nombreuses heures sans ressentir les effets de la fatigue. Avec sa détermination pour moteur, elle aurait parcouru bien des kilomètres encore, si les rayons du soleil ne l’avaient contrainte à s’arrêter.

Elle s’enfonça donc dans les bois, installa son campement à l’ombre d’un saule-pleureur, et elle ferma les yeux. L’ondoiement sensuel des branches de l’arbre la berça, et éveilla ses souvenirs. A l’école, la maîtresse leur racontait beaucoup d’histoires ; les contes et légendes étaient de loin ce qu’Adina préférait. D’après la légende, les saules-pleureurs riaient autrefois.

C’étaient des arbres sacrés, et ils étaient très prisés par les âmes en peine. En effet, ils avaient le pouvoir de communiquer leur joie à tous ceux qui s’approchaient d’eux pour leur confier leurs malheurs et ils en absorbaient les peines. Mais un jour, la magie n’opéra plus : les saules avaient tant distribué de bonheur et imprégné d’afflictions qu’ils n’eurent plus rien à communiquer que des soupirs, lourds silences chargés de regrets. A compter de ce jour, les saules-rieurs devinrent des saules-pleureurs, mais à leur façon, ils continuaient de veiller sur les Hommes : si leurs branches, qui avaient autrefois caressé le ciel, s’étaient désormais affaissées, elles offraient désormais un abri de fortune pour les voyageurs égarés qui, comme Adina, cherchaient un ombrage pour y passer un moment.

Les yeux toujours clos, la jeune fille sut que la légende disait vrai : elle perçut des murmures, des plaintes et des sanglots qui, au lieu de la chagriner, la berçaient, l’enveloppaient, la protégeaient. Si cette légende-ci était vraie, alors celle de la cascade des miracles l’était aussi, ça ne faisait aucun doute ! C’est sur ces pensées joyeuses qu’elle s’assoupit.

Elle fut tirée de son sommeil des heures plus tard par le chatouillis des feuilles de saule sur sa peau. Les rayons du soleil se faisaient moins audacieux. Elle consulta sa carte avant de reprendre la route : quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle découvrit qu’elle avait déjà parcouru plus de la moitié du chemin ! Le destin était avec elle, ça ne faisait aucun doute ! Demain, elle parviendrait à sa destination.

Les derniers kilomètres furent parcourus en un temps record : Adina avait l’impression que ses pieds ne touchaient pas terre, elle avait tellement hâte !

Lorsqu’elle arriva à la cascade des miracles, il faisait nuit noire. La jeune fille était déçue : cette fois, il lui faudrait attendre le lendemain pour mettre son plan à exécution. Pourvu qu’il y ait du soleil, se répétait-elle sans cesse, pourvu qu’il y ait du soleil !

Le lendemain, elle attendit que le soleil atteigne zénith pour quitter ses ombrages. Elle s’assura qu’il n’y avait personne à proximité pour la surprendre et avec des gestes hésitants, elle ôta sa perruque. D’un pas lent, elle se dirigea vers la cascade. Comme prévu, à l’endroit même où l’eau entrait en contact avec la lumière se dressait un spectre aux couleurs chatoyantes.

Adina avança et se plaça dans les rayons de l’arc-en-ciel. Elle ferma les yeux et pria : « Faites que je sois belle, faites qu’on m’aime, faites que je ne sois pas une anomalie de la nature… »

Tandis qu’elle récitait sa prière silencieuse, une voix s’éleva :

« Que fais tu là, enfant ? »

Elle rouvrit les yeux et regarda à droite, puis à gauche. Rien. Le lieu était désert. Elle avait sans doute rêvé, ou peut-être le soleil tapait-il trop fort sur son crâne dégarni ? Mais il fallait qu’elle persévère, elle alors le soleil pouvait bien taper autant qu’il voulait.

« Enfant de lumière, que fais-tu ici ? »

Elle n’avait pas rêvé. Quelqu’un lui avait bel et bien parlé.

« Qui est là ? » demanda-t-elle à la ronde. Mais il n’y avait personne. Elle releva la tête vers le ciel, offrant son visage aux rayons du soleil, et c’est alors qu’elle le vit.

Soufflée par tant de grâce et de prestance, elle demeura bouche bée.

« Que fais-tu ici, enfant de lumière ?

— Tu… tu parles ? fit-elle, surprise.

— Toi aussi, à ce que je vois.

— Mais tu es un oiseau aux mille couleurs !

— Et tu es une enfant de lumière.

— Ne m’appelle pas comme ça. Je n’ai plus de cheveux, je n’ai pas de famille, je n’ai jamais eu d’amis, je n’ai plus que sept doigts, mais j’ai un prénom : je m’appelle Adina.

— Que viens-tu faire ici, Adina ? »

Alors elle lui expliqua, que d’après la légende, quiconque formulerait un souhait à la cascade des miracles se verrait exaucé.

« Faut-il formuler son souhait en plein soleil pour que le miracle se produise ? demanda l’oiseau.

— Non. J’essayais d’absorber les couleurs de l’arc-en-ciel. Je suis née sans couleur, je suis laide, je le sais. J’aimerais posséder la grâce, j’aimerais posséder la beauté. Comme toi.

— Ce que tu désires n’arrivera pas, fit-il.

— Pourquoi ?

— C’est un mauvais souhait.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles, rétorqua-t-elle, piquée au vif. Tu ne sais pas ce que j’ai enduré.

— Alors raconte-moi. »

Alors elle raconta. Sa naissance au Cameroun… son enfance malheureuse, durant laquelle les enfants l’avaient fuie, persuadés que sa maladie de peau était contagieuse. Et la traque perpétuelle, et les persécutions :

« Les enfants me fuyaient, mais les adultes me pourchassaient. Ils pensaient que j’étais immortelle. D’autres pensaient que mon sang était tellement sacré qu’il avait le pouvoir d’apaiser les dieux des montagnes, lors des éruptions volcaniques. Ils m’ont rasé la tête, pour quelques centaines d’euros, ils m’ont coupé les doigts… Tu ne sais pas ce qu’ils m’ont fait, tu ne sais pas, non…

— Je suis un paon, Adina, un oiseau aux mille couleurs, comme tu le dis. Et je comprends ta douleur, car mon plumage est ma malédiction.

— Mais tout le monde aime la couleur, tu fascines, tu suscites l’admiration !

— Je connais la douleur d’une amputation, car j’ai perdu mes yeux. Sais-tu que nos plumes portent des yeux ? Les Hommes les traquent, leur prêtent des vertus magiques. On m’a arraché mes plumes. Alors crois-moi : je sais ce qu’ils t’ont fait.

— Tu comprends mieux maintenant, pourquoi je veux changer, n’est-ce pas ?

— Je comprends ta douleur, Adina, mais pas ton souhait.

— Mais je n’ai pas de couleur ! Je n’ai pas de cheveux ! Je n’ai pas d’amis !

— Je t’ai appelée enfant de lumière, parce que c’est ce que j’ai vu en toi. Sais-tu ce qu’est le blanc ? C’est un mélange de couleurs – tu es albinos, et en tant que telle, tu portes la somme de toutes les couleurs, Adina, n’est-ce pas là la plus grande des richesses ? Tes cheveux sont un nuage teinté de poussière d’étoiles, mais ce n’est pas tout, Adina. Tu es humaine, et pourtant tu as su parler à mon cœur : ton miracle, le voilà ! Alors tu parleras aux Hommes. Tu leur diras, Adina : tu leur diras que tu es une enfant de lumière. Et tu chasseras la noirceur de leur âme. Tu illumineras leur chemin, et époussetteras leurs croyances. Et tu distribueras de la lumière par ta parole, pour qu’ils sachent : les couleurs de la beauté n’existe pas. Mais si elles existaient, tu les porterais toutes. »

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Apimil
Salut ! Je viens de découvrir ce site et j'ai eu envie de partager des paroles que j'ai écrites. Je suis en train de travailler avec mon groupe sur plusieurs compos et j'ai pas mal de textes à partager ici :)
J'écris en anglais car je suis beaucoup plus à l'aise avec cette langue qu'avec le français.

Cette chanson raconte deux histoires en même temps. Je vous laisserais deviner, je veux voir si c'est assez visible. Le style est sans doutes un peu étrange, je vous préviens.
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