Armistice (1/8)

Une minute de lecture

Jour 176

Cher journal,

Je n’ai pu écrire ni hier, ni avant-hier. Tu avais disparu. Je ne te trouvais pas, et puis ce matin, à mon réveil, tu étais de nouveau à ta place. Je crois qu’Hannah t’a emporté avec elle et qu’elle a lu tout ce que j’ai pu te confier jusqu’ici. Même si je trouve ça terriblement gênant, je ne peux lui en vouloir. Il n’y a rien à faire ici pour une fillette de douze ans. Lire a dû la distraire.

Ces deux jours passés sans toi m’ont fait réaliser combien écrire m’était important. Ça me permet de tenir, de survivre. C’est sans doute la raison pour laquelle je compte les jours en traçant des bâtons sur le mur. Chacun de mes traits est un combat gagné contre l’ennemi. Et dans ce journal, chaque lettre que je t’écris atteste que je suis en vie. Ou plutôt en survie. Je ne me souviens plus de ma vie d’avant, avant toute cette folie. Le temps s’est arrêté ici, dans cette cave où nous vivons, cachés, depuis le recensement.

C’est bientôt l’été. Je le sais parce que la lumière du jour se fait plus présente ; elle s’attarde chaque jour un peu plus : elle est déjà là quand j’ouvre les yeux le matin et veille avec moi jusque très tard, le soir.

Hier, papa m’a ramené un nouveau stylo, de sa dernière escapade. Sa bille glisse sur le papier et ne fait aucun bruit. J’écrirai encore plus !

Il faut que je te laisse, c’est l’heure d’aller manger. Mais je tenais à te remercier. Tu es le gardien de mon intégrité : quand je m’égare, c’est toi qui me remets sur le sentier de mes souvenirs, mes espoirs et mes rêves. Tu es mon meilleur ami.

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J'étais là, face à ce démon dont j'avais tant rêvé ... plus qu'un corps pas tellement imposant, c'était tout un ensemble de principes, de moralités, de superstitions, de tout, que j'affrontais. En osant toucher du bout des doigts cette peau si réelle, pourtant si éphémère, j'assassinais le pourquoi de la continuité de l'humanité. Un crime contre l'humanité, mais surtout contre moi ...
Moi. Passons. Cette sorte de communion d'âmes comme fraternelles m'avait laissé aspirer à une existence pleine de compréhension mutuelle, de bonheurs partagés et surtout de passions similaires ... Ouais ... quand j'y pense ... Pffffffff !!! Le prince charmant ... Ah ! Ah ! Ces gestes que je me permettais sans demander de permission semblaient l'encourager de plus en plus à vouloir me faire croire, me donner e l'espoir. Son regard flambait d'une telle force qu'il était horriblement contradictoire avec son attitude retranchée. Cette contenance physique aurait dû me prévenir du danger qu'était pour moi ce sang glacé - si je puis me permettre - et surtout ce mental comme inspiré du personnage du fameux Heathcliff : en acier trempé ... Beaucoup plus que l'amour, c'était la perspective d'un avenir heureux qui m'avait rendu cet espoir que j'avais abandonné depuis déjà des années. De croire, en moi, mais aussi en Satan qui se trouvait, en visite courtoise, chez moi. Mes joues rougissaient et mon incorrigible moustache - ou duvet - s'humidifiait de plus en plus à force d'écouter cette voix en moi : "Où suis-je ? Que fais-je ? Bien où Mal ? Je ne sais plus ... ? " Durant de terribles et longues heures matinales en compagnie de Belzébuth, j'écoutais les murmures de ma conscience et de ma confiance ... Cette dernière, à mon plus grand regret, en sortit gagnante et mes espoirs finirent par s'exprimer en petites taquineries, en mini-provocations on ne peut plus courtoises car, en ce moment-ci, j'avais le plus grand respect pour ce diable et je m'abandonnai totalement à mon assassin ... Lorsqu'enfin ses bras et mains rendus puissants par le désir à son point culminant, m'agrippèrent et torturèrent mon envie grandissante, ma rébellion, ma puérilité. Tous ces sentiments avaient causé un immense frisson dans mon corps : mélange d'adrénaline, d'impuissance, d'inconscience et d'anesthésie. Cet être calculateur, sûr de lui et maître de son pouvoir qui possédait déjà mon âme, s'appropriait à présent mon corps fragilisé, rendu nécessiteux par la moindre onde de plaisir. L'aspect ridicule des sentiments purs et simples d'amour ou de perspective d'un probable amour étaient largement submergés, voire noyés par l'accumulation des péchés originels les plus vicieux. Le plus présent étant celui de la luxure. Puis la tension, l'appétit, l'envie de se découvrir rassasiés, des tonnes de questions, de doutes, de frustrations, de confusion sentimentale ... Ah ! Ah !
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