La dissonance du diapason

4 minutes de lecture

Sur le site de rencontres où elle est inscrite, elle a inscrit la vérité – sa vérité – à demi-mots : femme d’âge mûr, brisée par la vie, cherche homme au cœur pur pour vibrer au même diapason qu’elle. A quatre reprises elle a effacé la description, pour chercher des mots plus adaptés. Et à quatre reprises elle a « rétabli la frappe », même qu’elle connaît le raccourci clavier maintenant : « ctrl + Y, qu’il faut faire. »

Son profil a été visionné, et pas qu’un peu ! Elle pensait pas que ça allait si vite, le vèbe. Oh, elle sait que ça se prononce oueb, mais de là d’où elle vient, les « double vés », on les prononce « vé », alors elle dit vèbe, tout comme elle dit vatère pour parler des toilettes, ou vantède quand elle fait référence aux chasses à l’homme dans les vesternes qui parlent du far veste, « c’est comme çô, pis c’est tout ! »

Parmi tous ses prétendants, c’est Albert qui a finalement eu sa préférence. Après des mois à échanger, elle s’est enfin décidée à lui accorder un rendez-vous. Après tout, c’est l’homme idéal, cet Albert, elle l’a su immédiatement. Faut dire qu’il s’en fiche du physique, c’est lui-même qui l’a dit ! Cela dit, il a aussi dit que le fait qu’elle soit dotée d’une paire d’yeux d’un bleu à rendre jaloux les plus beaux des lagons ne lui déplaît guère. Il a utilisé le mot « guère », et ça l’a conquise. Pour employer des mots comme ça, il faut être gentleman, assurément. Il lui a d’ailleurs laissé choisir le lieu, et elle a réservé une table pour deux dans son restaurant préféré. Bien entendu, ce soir-là elle s’est arrangée pour arriver la première. Le serveur l’a installée à sa table habituelle, dans un coin reculé de la salle avec pile ce qu’il lui faut d’espace, de l’ombre, et surtout, elle fait face à la baie vitrée. Grâce au reflet dans la vitre, elle pouvait voir sans être vue, observer sans être dévisagée. Plus les minutes défilent, plus elle se sent nerveuse. Elle a du mal à calmer ses tremblements. D’ailleurs, elle n’y parvient pas, et quand elle surprend le reflet d’Albert, ça empire ; elle en fait même tomber sa fourchette. Le temps qu’elle se contorsionne pour la ramasser avec autant d’élégance que possible, une petite enveloppe s’est affichée sur l’écran de son téléphone : Albert la prie de l’excuser : il ne viendra pas ce soir. Albert, qui ignore qu’elle l’a vu faire volte-face dans le reflet d’une porte-fenêtre.

Elle est restée face à son propre reflet, sans personne pour vivre des moments palpitants avec elle.

Il lui a fallu des mois pour se remettre de tout ça. Elle s’est retranchée du monde, mais aujourd’hui est un grand jour : elle est prête à affronter la vie à nouveau. C’est Pâques ce weekend, et elle est invitée chez de la famille à Poitiers. C’est pas souvent qu’on l’invite, alors elle a mis un soin particulier à sa tenue. Elle est arrivée à Paris bien avant l’heure ; en même temps, avec cette histoire de gilets jaunes dont la colère est montée d’un cran depuis la collecte colossale pour reconstruire Notre Dame, c’est pas plus mal qu’elle soit en avance.

Quand son transporteur la dépose, elle se sent prête à toutes les audaces du monde… mais elle commencera par aller s’en griller une : le tabac tue ses poumons, mais soigne tout le reste…

La voilà qui se fraie un chemin parmi tous les voyageurs qui semblent à peine la voir. Une femme, pressée, la bouscule même :

« Oh, pardon, désolée, je ne vous avais pas vue ! »

Pas vue ? Elle est aux anges. Paris rime avec anonymat et indifférence, ici, le diapason se nomme cohue.

Surgie de nulle part, une jeune femme arrive à son niveau :

« Excusez-moi, vous avez besoin d’aide ? »

Pourquoi qu’elle se mêle pas de ses oignons, celle-là ? M’enfin bon, de la compagnie pendant sa pause clope, ce serait pas de refus, hein ?

Hier encore, deux inconnues, et ce matin, sur l’avenue… face à la gare Montparnasse, elles discutent.

« C’est quoi votre petit nom ?

­— Florence. »

Son visage se fend d’un large sourire.

« Vous devinerez jamais comment je m’appelle.

— Vous vous appelez aussi Florence ? »

Elle sourit plus fort encore, et dit oui avec les yeux. Elle a appris à faire ça, il y a peu.

La jeune femme semble ravie.

« Voulez pas prendre un verre avec moi ?

— J’ai déjà mangé, madame.

— Appelez-moi Florence. »

Elle sait qu’elle en fait peut-être un peu trop, mais elle sait aussi que les ressemblances, c’est ce après quoi les gens courent.

« Vous faites quoi dans la vie ?

— Je suis prof d’anglais.

— C’est dingue ! C’était mon rêve, aussi ! »

Le temps passe. Bon, Florence ne la fait pas autant rêver qu’Albert, mais au final, elle est là pour lui tenir compagnie. Et elle lui commande un café, Florence. Même qu’elle ne se fait pas prier pour aller lui chercher une paille, quand elle la lui réclame avec de la pitié dans le regard.

« Voudriez pas aller au vatère, par hasard ? »

Incroyable. Florence l’escorte même jusqu’aux toilettes, et elle l’attend.

« Vous êtes patiente, et gentille.

— J’apprends vite. Et ma maman était infirmière.

— Vous allez pas me croire ! »

Florence fronce les sourcils : c’était peut-être la coïncidence de trop. Elle s’excuse et explique qu’elle a un train à attraper, et qu’elle va devoir se séparer d’elle.

Yvonne comprend. Elle sourit et remercie.

Pour une fois, elle a trouvé quelqu’un avec qui partager sa vie palpitante. Pour une fois, quelque chose de bien lui est arrivé, grâce à son diapason. Grâce à son Parkinson.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
John Lucas
CV

Mésaventure de fin de soirée.
13
13
52
2
Défi
Laurent Datünder

A l'annonce de cette nouvelle, j'ai lâché mon téléphone. Ce n'était pas que j'étais choqué, c'était plutôt la réaction à une déclaration qui me sidérait. Je ne comprenais pas. Emma, ma meilleure amie de toujours, venait de m'annoncer qu'elle quittait sa famille, qu'elle fuguait. Cela m'était inconcevable, moi qui vivait avec mes deux soeurs et mon frère jumeau, entouré par des parents qui ne cessaient de me rappeler leur amour... Emma prononça mon prénom plusieurs fois de suite et je collais fébrilement le portable contre mon oreille. Il me sembla que je l'entendais mal. Décidèment, j'étais plus heurté que je n'avais voulu le croire. Mon amie refusa de m'expliquer son choix et, après une phrase "Tchao, je vais découvrir le monde !", elle raccrocha, m'abandonnant encore tremblant devant cette nouvelle qu'elle m'avait dite comme la chose la plus naturelle qui soit.
Les jambes vacillantes, comme si c'était ma propre fugue que l'on venait de m'annoncer, je m'affalai sur mon lit. Il était clair qu'Emma n'avait pas mûrement réfléchi à son escapade. C'était un éclat, un coup de tête, une décision fugitive dont elle s'était emparée pour échapper à ce quotidien lancinant dont elle m'avait souvent décrit la monotonie. Elle était fille unique et n'entretenait avec ses parents aucun lien assez fort pour la retenir. C'était apparemment tout ce qui l'avait décidé.
J'essayais de la rappeler. Je voulais une explication. Elle ne répondit pas, je laissais tomber mon téléphone pour me laisser choir en arrière. Je me dis que la police la rechercherait. Peut-être ferait-elle la une des journeaux. Elle aurait tant d'expériences à raconter, au lycée. Néanmoins, je ne l'admirais pas. Je ne comprenais pas.
Je fermais les yeux, poussais un soupir. Ma meilleure amie avait fugué et ne reviendrait sûrement qu'après une semaine. Dans quel état ! Dans mon esprit, je voyais des hommes en blouse bleuâtres courir dans toute la ville à la recherche d'Emma, abandonnant toutes leurs autres affaires pour se concentrer sur la sienne. Je savais bien que c'étaient des pensées stupides et déplacées, cependant je commençais à avoir terriblement peur des conséquences de son acte.
Je tressautai d'un mouvement de frustration. Une idée commençait à germer dans ma tête, que j'écartais de toutes mes forces mais qui revenait au galot aussitôt. Ne parvenant pas à exempter ces idées noires, je me reportais sur mon devoir de mathématiques à rendre. J'étais habituellement excellent mais je ne réussis pas à me concentrer, aussi je repoussai ma chaise et revins sur mon lit.
Après tout, pourquoi ne pas essayer, moi aussi ? Ce serait une aventure tellement trépidante et ainsi, comme l'avait si bien dit Emma, je pourrais découvrir le monde. Néanmoins, se formait dans mon esprit un scénario aberrant où se mêlaient la détresse de mes parents, leur incompréhension (la même que celle que j'avais ressentie par rapport à la fugue de mon amie), l'agacement des policiers qui auraient mieux à faire que poursuivre deux adolescents et l'incompréhension de tous mes amis. Certes, il y aurait l'admiration, mais je savais qu'à mon retour rien ne serait comme avant. Ma famille ne me pardonnerait jamais cela.
J'entrepris de trier mes pensées sur une feuille de papier. Les pour et les contre. D'un côté, il y avait la complicité qui s'instaurerait entre Emma et moi à la suite de cette expérience et que, bien qu'elle soit ma meilleure amie, il manquait parfois entre nous. Il y aurait aussi ma fierté, ma lumineuse fierté, la gloire auprès des autres lycéens et le bonheur personnel de pouvoir dire "Moi j'ai vécu la fugue, vous, vous n'êtes que les spectateurs d'une incontestable victoire". Mais quelle victoire ? En effet, d'un autre côté, il y avait la colère de mes parents, l'affolement de ma petite soeur angoissée, et surtout ses larmes que je ne voulais voir couler sous aucun prétexte, les moqueries des policiers, le mépris des voisins...
Je me rendis compte que tous les mauvais points constituaient l'avis d'autrui. Puisque c'était ainsi, pourquoi ne pas essayer ? Je me fichais bien de ce qu'autrui pouvait penser : après tout, c'était MA fugue et pas la leur. D'habitude, j'étais un garçon raisonnable, calme, poli... cela contrastait tellement avec le gangster que je m'apprêtais à devenir. Oui, je me considérais désormais comme un gangster. Mes parents m'interdisaient toute sortie sans leur autorisation. Cette fois-ci, et pour toutes les fois où je m'étais tu, où j'avais obéi, été puni, obligé de faire mes devoirs, ranger ma chambre, je décidai de me l'accorder, l'autorisation.
Je rassemblai dans un sac les outils de première nécessité : quelques livres de mathématique, d'autres de littérature, une brosse à dent et une statuette de porcelaine qu'on m'avait offert pour mes dix ans. Puis j'entrouvris doucement le battant. Personne en bas. Alors, je descendis les escaliers pour atteindre le rez-de-chaussée, ouvrir la porte d'entrée, la refermer derrière moi. J'étais libre et prêt à découvrir le monde.
Un coup de tête ? Non, une prise de conscience.
4
5
11
4
Apimil
Salut ! Je viens de découvrir ce site et j'ai eu envie de partager des paroles que j'ai écrites. Je suis en train de travailler avec mon groupe sur plusieurs compos et j'ai pas mal de textes à partager ici :)
J'écris en anglais car je suis beaucoup plus à l'aise avec cette langue qu'avec le français.

Cette chanson raconte deux histoires en même temps. Je vous laisserais deviner, je veux voir si c'est assez visible. Le style est sans doutes un peu étrange, je vous préviens.
1
2
0
1

Vous aimez lire Créoline ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0