Le secret

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Un carillon, bien évidemment.

Tout ici lui rappelle l’enfer qu’elle a fui, et qu’elle tente désespérément d’oublier. L’endroit si exigu qu’elle se sent suffoquer, le chant du carillon qui tinte joyeusement…

Elle parcourt les étalages et elle y cherche ce qu’au fond, elle redoute de trouver, car une fois qu’elle l’aura en main, tout cela deviendra réel.

Entre plusieurs crèmes anti-bobos, elle tombe sur le « baume du tigre », un produit miracle censé guérir la plupart des maux.

Et les maux qui rongent la société, est-ce que ce baume a le pouvoir de les apaiser ?

Les regards qui se posent sur elle un instant plus tard lui apportent la réponse à sa question. Certains yeux fixent, d’autres se détournent – le malaise est dans tous les regards. La tête haute, elle balaie l’humiliation de son visage et se revêt de son armure de dignité.

Car il est des regards qui vous écorchent l’âme, son bagne le lui a enseigné.

Condamnation : damnation collective.

Sur l’étagère qui lui fait face, elle trouve soudain ce qu’elle cherchait. Tâtonnant pour saisir un article, ses mains tremblent. Elle ne parvient à dissimuler sa gêne quand elle pose la boîte sur le comptoir.

« Ça fera onze euros vingt. »

Les regards se font insistants. Instinctivement, elle se recroqueville dans son habit qui la trahit. Mais au lieu de lui servir d’abri, son vêtement s’allie à ceux qui font son procès oculaire : sa guimpe, soudain, lui enserre le cou – elle suffoque.

Marie-Madeleine paie et elle s’en va.

Quelques heures plus tard, ses craintes sont confirmées. Prise d’un coup de chaleur, elle retourne chez ses sœurs, et leur confie son cas.

« Vous n’êtes plus la bienvenue parmi nous. Rendez-vous à cette adresse. Puissent ces bonnes gens vous aider. »

Le jugement qu’on porte sur elle lui fait bien plus de mal que ce qu’elle a subi. Elle se demande pourquoi le monde est sens dessus dessous. Elle a vu les informations ; désormais loin de son reclusoir, elle découvre peu à peu l’horreur du monde.

C’est à bout de souffle qu’elle parvient à l’adresse qu’on lui a indiquée. Au foyer, on lui donne un manteau, pour cacher son identité, pour cacher sa honte aussi, quand son ventre s’arrondira.

« Voulez-vous porter plainte ? Vous êtes innocente, vous savez. »

Une innocente victime.

Mais sœur Marie-Madeleine ne dira rien. Qui tend encore la main à des gens innocents ? se demande-t-elle. Elle a perdu la foi. Elle ne croit plus en rien, et surtout pas en un pays où la police s’acharne contre des innocents en gilet jaune au lieu d’incarcérer des violeurs en soutane noire. Alors elle ne se retournera pas contre le prêtre qui a violé le sanctuaire de son intimité, quelques semaines plus tôt, dans le secret d’une chapelle vide.

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A l'annonce de cette nouvelle, j'ai lâché mon téléphone. Ce n'était pas que j'étais choqué, c'était plutôt la réaction à une déclaration qui me sidérait. Je ne comprenais pas. Emma, ma meilleure amie de toujours, venait de m'annoncer qu'elle quittait sa famille, qu'elle fuguait. Cela m'était inconcevable, moi qui vivait avec mes deux soeurs et mon frère jumeau, entouré par des parents qui ne cessaient de me rappeler leur amour... Emma prononça mon prénom plusieurs fois de suite et je collais fébrilement le portable contre mon oreille. Il me sembla que je l'entendais mal. Décidèment, j'étais plus heurté que je n'avais voulu le croire. Mon amie refusa de m'expliquer son choix et, après une phrase "Tchao, je vais découvrir le monde !", elle raccrocha, m'abandonnant encore tremblant devant cette nouvelle qu'elle m'avait dite comme la chose la plus naturelle qui soit.
Les jambes vacillantes, comme si c'était ma propre fugue que l'on venait de m'annoncer, je m'affalai sur mon lit. Il était clair qu'Emma n'avait pas mûrement réfléchi à son escapade. C'était un éclat, un coup de tête, une décision fugitive dont elle s'était emparée pour échapper à ce quotidien lancinant dont elle m'avait souvent décrit la monotonie. Elle était fille unique et n'entretenait avec ses parents aucun lien assez fort pour la retenir. C'était apparemment tout ce qui l'avait décidé.
J'essayais de la rappeler. Je voulais une explication. Elle ne répondit pas, je laissais tomber mon téléphone pour me laisser choir en arrière. Je me dis que la police la rechercherait. Peut-être ferait-elle la une des journeaux. Elle aurait tant d'expériences à raconter, au lycée. Néanmoins, je ne l'admirais pas. Je ne comprenais pas.
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Je tressautai d'un mouvement de frustration. Une idée commençait à germer dans ma tête, que j'écartais de toutes mes forces mais qui revenait au galot aussitôt. Ne parvenant pas à exempter ces idées noires, je me reportais sur mon devoir de mathématiques à rendre. J'étais habituellement excellent mais je ne réussis pas à me concentrer, aussi je repoussai ma chaise et revins sur mon lit.
Après tout, pourquoi ne pas essayer, moi aussi ? Ce serait une aventure tellement trépidante et ainsi, comme l'avait si bien dit Emma, je pourrais découvrir le monde. Néanmoins, se formait dans mon esprit un scénario aberrant où se mêlaient la détresse de mes parents, leur incompréhension (la même que celle que j'avais ressentie par rapport à la fugue de mon amie), l'agacement des policiers qui auraient mieux à faire que poursuivre deux adolescents et l'incompréhension de tous mes amis. Certes, il y aurait l'admiration, mais je savais qu'à mon retour rien ne serait comme avant. Ma famille ne me pardonnerait jamais cela.
J'entrepris de trier mes pensées sur une feuille de papier. Les pour et les contre. D'un côté, il y avait la complicité qui s'instaurerait entre Emma et moi à la suite de cette expérience et que, bien qu'elle soit ma meilleure amie, il manquait parfois entre nous. Il y aurait aussi ma fierté, ma lumineuse fierté, la gloire auprès des autres lycéens et le bonheur personnel de pouvoir dire "Moi j'ai vécu la fugue, vous, vous n'êtes que les spectateurs d'une incontestable victoire". Mais quelle victoire ? En effet, d'un autre côté, il y avait la colère de mes parents, l'affolement de ma petite soeur angoissée, et surtout ses larmes que je ne voulais voir couler sous aucun prétexte, les moqueries des policiers, le mépris des voisins...
Je me rendis compte que tous les mauvais points constituaient l'avis d'autrui. Puisque c'était ainsi, pourquoi ne pas essayer ? Je me fichais bien de ce qu'autrui pouvait penser : après tout, c'était MA fugue et pas la leur. D'habitude, j'étais un garçon raisonnable, calme, poli... cela contrastait tellement avec le gangster que je m'apprêtais à devenir. Oui, je me considérais désormais comme un gangster. Mes parents m'interdisaient toute sortie sans leur autorisation. Cette fois-ci, et pour toutes les fois où je m'étais tu, où j'avais obéi, été puni, obligé de faire mes devoirs, ranger ma chambre, je décidai de me l'accorder, l'autorisation.
Je rassemblai dans un sac les outils de première nécessité : quelques livres de mathématique, d'autres de littérature, une brosse à dent et une statuette de porcelaine qu'on m'avait offert pour mes dix ans. Puis j'entrouvris doucement le battant. Personne en bas. Alors, je descendis les escaliers pour atteindre le rez-de-chaussée, ouvrir la porte d'entrée, la refermer derrière moi. J'étais libre et prêt à découvrir le monde.
Un coup de tête ? Non, une prise de conscience.
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Apimil
Salut ! Je viens de découvrir ce site et j'ai eu envie de partager des paroles que j'ai écrites. Je suis en train de travailler avec mon groupe sur plusieurs compos et j'ai pas mal de textes à partager ici :)
J'écris en anglais car je suis beaucoup plus à l'aise avec cette langue qu'avec le français.

Cette chanson raconte deux histoires en même temps. Je vous laisserais deviner, je veux voir si c'est assez visible. Le style est sans doutes un peu étrange, je vous préviens.
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