La bonne heure... au masculin

4 minutes de lecture

« Où est-ce que tu étais encore passé ? Il est tard.

— Je jouais avec mes amis. »

Sans poser davantage de questions, son père lui adressa un sourire et il lui ébouriffa les cheveux avec tendresse. La réponse de son fils lui avait suffi – son simple bonheur lui suffisait. Alors, comme à son habitude, le petit avait menti.

Comment aurait-il pu avouer à son père qu’il était allé au « royaume des gens qui rient » ? C’est ainsi qu’il avait rebaptisé le théâtre du coin, où il se rendait dès qu’on y jouait une comédie. A vrai dire, il ne s’y rendait pas tout à fait : il se postait sur le trottoir d’en face, en fin de représentation. Il admirait les scintillements de la façade, et ceux des lustres du hall dont il avait un aperçu à chaque fois que les portes battantes s’ouvraient et se refermaient. Il était persuadé que ces lustres avaient un pouvoir ; selon lui, chaque ornement de cristal se nourrissait des rires des spectateurs et les décuplait pendant la durée du show, et il les leur redistribuait quand ils traversaient le hall, une fois le spectacle terminé. Ces gens étaient les rois d’un monde qu’il ne connaîtrait jamais. Ils étaient riches, ils étaient heureux. Il était pauvre, et donc malheureux.

Comme chaque soir, l’enfant s’agenouilla au pied de sa fenêtre pour réciter sa prière : « Astres célestes qui veillez sur nous, faites qu’on soit riches, faites qu’on soit riches, je vous en prie… »

Et il confiait aux sentinelles du ciel ses peines quotidiennes : ses pantalons devenus si courts qu’ils lui arrivaient à la cheville, les enfants qui se moquaient de lui et de ses guenilles, sa souffrance de ne pas avoir un seul ami… « Faites qu’on soit riches, faites qu’on soit riches », répétait-il en s’endormant – l’espoir était son seul salut.

Pour son douzième anniversaire, il reçut un cadeau de son père. Il retarda l’ouverture de la petite boîte carrée ; après tout, c’était son tout premier présent, et il ignorait s’il y en aurait d’autres, aussi voulait-il se délecter du plaisir quasi douloureux que l’attente lui procurait. Puis il n’y tint plus et, tout sourire, il défit l’emballage. Quelle ne fut pas sa joie lorsqu’il découvrit que son père lui avait offert une montre ! Une montre ! Enfin il pourrait prétendre être riche, lui aussi, et peut-être cette montre le rendrait-elle populaire ! Ah, qu’il se sentait déjà heureux, de savoir qu’il le serait bientôt pour de vrai !

« Quelle heure est-il ? » lui demanda son père, aux anges.

Ravi de pouvoir faire usage de son présent, l’enfant posa les yeux sur le cadran – son sourire se figea. Les aiguilles ne bougeaient pas, l’écran était fissuré. Son père s’était saigné aux quatre veines pour qu’il ait un véritable anniversaire, et la montre était hors d’usage. Souhaitant préserver la beauté du moment, l’enfant indiqua une heure approximative, espérant que son père ne s’aperçoive de rien. Malgré tout, il porterait sa montre avec fierté !

Un matin, bien des années plus tard, papa tomba malade. Il ne parvenait plus à quitter son lit. Il frissonnait, la sueur perlait sur son visage. Le médecin s’en vint, et diagnostiqua : un grand mal rongeait son père, il ne s’en remettrait pas. Le mal s’accrut, papa déclina. Il convoqua son fils, et lui sourit faiblement : « Quelle heure est-il ? » voulut-il savoir. Comme à son habitude, l’enfant inventa.

« Combien de fois t’ai-je demandé cela ? demanda le père.

— Plus d’une.

— Combien de fois ? insista son père.

— Je ne sais pas, papa. Il y en a eu tellement… »

Voyant que son père n’aurait de cesse de lui poser cette question tant qu’il n’y aurait pas favorablement répondu, son fils se concentra :

« La fois où tu m’as appris à faire un cerf-volant, papa, tu m’as demandé l’heure. La fois où tu m’as enseigné le nom des nuages, aussi. La fois où tu m’as appris à faire du vélo. La fois où mes camarades de classe m’ont ovationné, à la kermesse de l’école. Tes yeux brillaient de fierté. Quand nous sommes allés à la rivière et que tu m’as appris à nager. Lorsque tu m’as appris la chanson de ton enfance, tu m’as aussi demandé quelle heure il était. Une autre fois encore, un soir – tu m’as montré la manière dont le soleil allait épouser l’océan. Quand j’ai eu mon diplôme avec les honneurs, quand… je ne sais plus papa. Il y a eu tant de fois ! »

Son père hocha la tête à plusieurs reprises.

« Oui, il y a eu tant de fois… Mon heure est arrivée, mais il faut que tu saches. Tu es riche, désormais. Mes économies d’une vie entière… tu les trouveras dans le petit tiroir de la chambre. C’est ce que tu désirais dans tes ardentes prières. Te sens-tu plus heureux, mon fils ? »

Il secoua la tête en signe de dénégation.

« J’ai autre chose à te confier. Ne pleure pas ma mort. A chaque fois que tu seras triste, consulte la montre que je t’ai offerte ; c’est la montre que je portais le jour de ta naissance. Elle est tombée au sol et s’est brisée à l’instant où je t’ai pris dans mes bras pour la première fois. Le temps s’est figé pour moi, ce jour-là. C’est la raison pour laquelle à chaque moment de joie, je t’ai demandé l’heure. Et comme tu l’as dit, il y a eu tant de fois, oui, tant de fois… Cette montre, mon fils, n’indique pas la bonne heure. C’est une montre qui indique le bonheur. »

Papa s’en alla, le sourire aux lèvres. Et l’enfant ne le pleura pas : au moment où l’âme de son père passa de vie à trépas, il crut entendre son rire cristallin s’élever dans la pièce. Alors il figea l’instant, en consultant sa montre, car il avait compris : il avait été heureux un nombre incalculable de fois, et sa montre saurait le lui remémorer. Comme l’avait dit son père, il ne s’agissait pas d’une montre qui indiquait la bonne heure, mais elle indiquait le bonheur.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Ivan Jukanovic
Divagations et pensées.
0
0
0
2
Défi
phillechat

j écris puis j oublie
que j ai écrit car écrire
c est cela aussi
33
22
0
0
Jodie Cooper

J'étais là, face à ce démon dont j'avais tant rêvé ... plus qu'un corps pas tellement imposant, c'était tout un ensemble de principes, de moralités, de superstitions, de tout, que j'affrontais. En osant toucher du bout des doigts cette peau si réelle, pourtant si éphémère, j'assassinais le pourquoi de la continuité de l'humanité. Un crime contre l'humanité, mais surtout contre moi ...
Moi. Passons. Cette sorte de communion d'âmes comme fraternelles m'avait laissé aspirer à une existence pleine de compréhension mutuelle, de bonheurs partagés et surtout de passions similaires ... Ouais ... quand j'y pense ... Pffffffff !!! Le prince charmant ... Ah ! Ah ! Ces gestes que je me permettais sans demander de permission semblaient l'encourager de plus en plus à vouloir me faire croire, me donner e l'espoir. Son regard flambait d'une telle force qu'il était horriblement contradictoire avec son attitude retranchée. Cette contenance physique aurait dû me prévenir du danger qu'était pour moi ce sang glacé - si je puis me permettre - et surtout ce mental comme inspiré du personnage du fameux Heathcliff : en acier trempé ... Beaucoup plus que l'amour, c'était la perspective d'un avenir heureux qui m'avait rendu cet espoir que j'avais abandonné depuis déjà des années. De croire, en moi, mais aussi en Satan qui se trouvait, en visite courtoise, chez moi. Mes joues rougissaient et mon incorrigible moustache - ou duvet - s'humidifiait de plus en plus à force d'écouter cette voix en moi : "Où suis-je ? Que fais-je ? Bien où Mal ? Je ne sais plus ... ? " Durant de terribles et longues heures matinales en compagnie de Belzébuth, j'écoutais les murmures de ma conscience et de ma confiance ... Cette dernière, à mon plus grand regret, en sortit gagnante et mes espoirs finirent par s'exprimer en petites taquineries, en mini-provocations on ne peut plus courtoises car, en ce moment-ci, j'avais le plus grand respect pour ce diable et je m'abandonnai totalement à mon assassin ... Lorsqu'enfin ses bras et mains rendus puissants par le désir à son point culminant, m'agrippèrent et torturèrent mon envie grandissante, ma rébellion, ma puérilité. Tous ces sentiments avaient causé un immense frisson dans mon corps : mélange d'adrénaline, d'impuissance, d'inconscience et d'anesthésie. Cet être calculateur, sûr de lui et maître de son pouvoir qui possédait déjà mon âme, s'appropriait à présent mon corps fragilisé, rendu nécessiteux par la moindre onde de plaisir. L'aspect ridicule des sentiments purs et simples d'amour ou de perspective d'un probable amour étaient largement submergés, voire noyés par l'accumulation des péchés originels les plus vicieux. Le plus présent étant celui de la luxure. Puis la tension, l'appétit, l'envie de se découvrir rassasiés, des tonnes de questions, de doutes, de frustrations, de confusion sentimentale ... Ah ! Ah !
Le désattachement fut moins flagrant, moins brutal que j'en avait pris l'habitude avec d'autres diables : il survint le soir, lorsque ma présence semblait n'avoir été pour ce monstre, ni plus ni moins qu'un arrière-goût d'une vision floue et lointaine, comme revenant d'un profond coma ...
Heureusement pour mon besoin de souffrance continuel, il y a des démons penchés sur chacune de mes épaules et quelquefois sur celles d'autres adolescentes ...
0
2
0
2

Vous aimez lire Créoline ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0