Le jeu du chat et de la souris

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« Tu ne m’écoutes pas. »

Ce n’est ni une question, ni un reproche. Il me fait simplement remarquer que je ne suis pas là – j’ai la tête ailleurs. Et il a tellement, mais tellement raison !

« Je crois que je préférais quand on s’écrivait. »

Voilà, c’est dit ; je lui dois au moins l’honnêteté.

Ma confession semble le surprendre une demi-seconde, mais il se ressaisit bien vite :

« Et pourquoi ça ? »

Bien joué, Chloé. Qu’est-ce que tu peux lui répondre, maintenant, hein ? Que lorsque tu as entamé cette correspondance avec lui, tu trouvais que ça mettait du piment dans ta vie ? Après tout, ce n’est pas tous les jours que l’on entretient une relation épistolaire avec un psychopathe…

Sauf que ce mec qui se tient désormais face à moi me donne envie de prendre mes jambes à mon cou ! Il me paraît carrément rasoir avec ses bonnes manières, sa voix tellement monotone qu’elle en est soporifique. Et puis cette allure de tapette, mon Dieu ! J’aurais préféré qu’il ait une carrure de camionneur, mais il est tellement frêle qu’il me fait presque de la peine. Il est trop banal. Je suis déçue. Sauf que je ne peux décemment pas lui sortir un truc pareil…

« Ton écriture ne colle pas avec la personne que je découvre en face de moi. »

Une lueur traverse son regard, et ça m’encourage à poursuivre :

« Cette façon que tu as de former tes lettres me donnait l’impression que tu étais un homme tourmenté, les caractères semblaient tracés de façon frénétique, et déterminée à la fois… Et ce que tu racontais dans tes courriers…

— Tu veux que je te raconte la première fois ? »

Un rictus s’est formé au coin de ses lèvres à l’instant où il a posé cette question, et à cet instant, Gaston a ressemblé à son écriture. Littéralement.

En lui répondant « oui », je me demande qui est le plus dérangé des deux. J’ai toujours fantasmé sur les hommes avec des fêlures – va savoir pourquoi. C’est peut-être une façon d’envoyer balader toutes les années que j’ai passées dans ce couvent de merde, où on ne nous enseignait pas que la vraie vie pouvait être une salope. C’est aussi sans doute parce que je m’imagine pouvoir réparer les plaies profondes de ces grands blessés. Parce que finalement, réparer les fêlures de quelqu’un, d’une certaine manière, c’est comme avoir un super pouvoir, non ?

« Je ne l’ai jamais raconté à personne, tu sais…

— Pourquoi ?

— Parce que c’était… trop unique. Je n’ai jamais ressenti ça les fois suivantes. C’est pour ça que je l’avais gardé rien que pour moi. Je l’ai écrit dans mon carnet perso. Mais je veux le partager avec toi.

— Pourquoi ?

— J’ai l’impression qu’avec toi, je peux avoir le même frisson. »

De sa poche intérieure, il sort un carnet tout écorné, et je la reconnais : cette écriture de gosse qui halète, qui se hasarde, qui s’aventure à dire l’indicible. Et là, il me plaît le Gaston, quand je l’écoute se livrer :

« Quand j’ai eu huit ans, mes parents m’ont offert une souris domestique, et une belle cage qui lui servait d’abri. Ils m’ont expliqué que je devais faire attention à ne jamais la laisser sortir de sa cage en présence de Frimousse, le chat de la voisine avec qui je jouais souvent. Je crois qu’ils ont eu tort de me faire cette mise en garde. Parce qu’à l’instant où ils m’ont prévenu, je n’ai eu qu’une chose en tête : mettre en scène un face à face entre le chat et la souris, pour en connaître l’issue. »

Gaston s’interrompt. Je suis pendue à ses lèvres, et le rictus revient quand il s’en aperçoit.

« Au fond… bien sûr que je la connaissais, l’issue, mais c’était plus fort que moi, il fallait que je voie ça de mes yeux. Il m’a fallu attendre trois semaines pour mettre mon plan à exécution. Trois longues semaines pendant lesquelles mes parents ont pris un malin plaisir à ne pas s’absenter, comme pour me torturer davantage. Mais étrangement, je me délectais de ce supplice. J’avais préparé le terrain pendant ma longue attente : à chaque fois que Frimousse venait jouer avec moi, je l’approchais de la cage de Watson pour observer son comportement, mais je la laissais fermée.

— Je suppose que le chaton devait être bien plus impatient que toi…

— Bof. Il était surtout intrigué par le mouvement dans la cage. Le mouvement, c’est ça, sa faiblesse. Quand j’ai ouvert la porte, je m’attendais à ce que Frimousse se rue sur Watson, mais pas du tout. Quand les deux se sont retrouvés nez à nez, Frimousse s’est contenté de la suivre du regard, de la cajoler, de la renifler. Mais la souris était paralysée par la peur : on voyait son petit cœur battre la chamade à travers son pelage. Elle s’attendait sans doute à ce qu’il lui fasse un sort.

— Et c’est ce qui s’est passé : il a planté ses griffes et il l’a dévorée.

— Tu parles… J’étais frustré de voir la souris immobile, la scène sur pause. J’ai attrapé une brindille qui traînait par terre et j’ai titillé Watson. Et c’est là que le jeu a commencé… »

Gaston me raconte alors comment la souris s’est mise à courir pour échapper à la torture de la brindille. Et c’est ce mouvement erratique qui a allumé un éclair de folie dans le regard de Frimousse.

« Il a pris Watson entre ses pattes et l’a mordillé pour jouer. Et puis les morsures sont devenues plus profondes ; il a ancré ses dents dans la chair de la souris. Quand il a recraché Watson, il n’en restait que des fragments d’os… »

La folie de Gaston me fascine, et il sait qu’il me plaît. Et moins d’une heure plus tard, nous voici dans mon lit.

« Je veux tout de toi. »

Je n’ai pas réfléchi, les mots m’ont échappé.

« Tu veux qu’on joue ? me demande-t-il.

— Je veux ce que tu veux. Je veux t’être soumise.

— Miaou, répond Gaston. Jouons au chat et à la souris. »

« Je cours et tu m’attrapes ?

— Non. Tu restes allongée là, je te bande les yeux, je te ligote les poignets, et tu ne bouges pas. »

Les règles ne m’enchantent pas, mais je veux être à lui. Alors il me plonge dans l’obscurité, fait de moi sa proie. Docile et immobile, j’attends.

« Aïe ! Qu’est-ce que c’était ?

— Tu es belle comme une souris… »

Sa voix a changé. Sa respiration aussi a changé.

« Gaston ?

— Ne bouge pas, Watson, reste tranquille… »

Watson ?

« Est-ce que tu… est-ce que tu es Frimousse ? »

Je redoute la réponse à sa question, mais j’ai besoin de savoir.

« Miaou, répond Gaston. »

Je fais le vide en moi et je me remémore l’histoire qu’il m’a contée il y a une heure à peine.

Le mouvement, c’est sa, sa faiblesse. C’est ce que Gaston a dit. Alors je ne bouge pas. Mais mes pensées s’emballent :

Dans quel pétrin tu t’es fourrée, Chloé ? Tu es au lit avec un psychopathe qui devait faire de toi un super-héros, et te voilà devenue super festin…

« Aïe ! Mais bordel, Gaston, à quoi tu joues ? »

Sous l’effet de la surprise, je me suis redressée. Et je n’aurais pas dû.

Quelque chose de glacial s’est enfoncé dans mon cou, et je sens le liquide chaud s’échapper de mes veines. Malgré moi je me débats. Instinct de survie.

« Miaou, fait Gaston, c’est bien le même frisson… »

Je sanglote. Je sanglote et je sens mon traître de corps qui m’abandonne, et qui faiblit.

Les miaou répétés de Gaston me parviennent de loin, désormais. J’entends mon pouls qui ralentit. Et quand retentit le dernier battement de mon cœur, j’entends les ronronnements de Gaston, rassasié, qui me demande pardon.

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