Chapitre 19

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Un nouveau venu dans la danse. Il ne manquait plus que ça. Lepois se contorsionna afin d’apercevoir l’inconnu, pour l’heure encore dissimulé derrière le Poinçonneur. Pas de grincement d’une jambe de bois sur le sol carrelé ni respiration saccadée et entrecoupée de quintes de toux sifflantes. Pas même quelques borborygmes ou grincements de métal. Juste une progression désespérément normale, peut-être une légère claudication. Mais l’imagination de l’inspecteur n'essayait-elle pas de raccorder les lieux avec ses occupants ?

L’homme rejoignit le tueur, lui adressa un signe de tête respectueux. Un sous-fifre, en apparence. Il posa son regard vers Lepois. L’air resta bloqué dans les poumons du policier. Il hoqueta, trembla de tout son corps. Ce visage, ces yeux, cette expression ! C’étaient ceux du portrait, celui qu’il avait fait dessiner d’après la description de Carmelle, celui qu’il avait présenté à la moitié de Paris des jours durant, sans aucun succès. Et ces traits, vivants, se tenaient face à lui, presque aussi criants de vérité que l’œuvre de son ami Henri-Pierre.

— Je vois que vous vous connaissez, inspecteur, s’amusa le Poinçonneur. En réalité, je le sais très bien, mais je trouvais que feindre l’ignorance s’avérerait amusant.

— Mais pourquoi… qui… vous… balbutia Lepois.

Le Poinçonneur fronça les sourcils, empoigna sa canne. Il se ravisa, se radoucit aussitôt, partant d’un rire étouffé.

— Allons, je lève la règle des questions, car m’est avis que vous allez nous en bombarder. Séraphin, mon ami, approche-toi donc de ce cher inspecteur, qu’il puisse enfin te voir en chair et en os, après avoir exhibé ton dessin par monts et par vaux.

L’homme, docile, s’exécuta. Lepois sentit la panique revenir à l'assaut. Il ne comprenait plus rien à la situation, son cerveau avait mué en une bouillie infâme incapable de la moindre pensée. Le nouveau venu se pencha vers lui, colla son visage contre celui de l’inspecteur. Une vague odeur de sang en émanait, comme celle d’un boucher à la fin d’une longue journée de travail, mêlée à des relents de pourriture dignes d’une fosse commune. Il ne prononça aucun mot, se contentant d'observer le prisonnier.

— C’est assez, Séraphin ! ordonna le Poinçonneur. Reviens ici, maintenant.

L’homme recula. On aurait dit un chien si bien élevé qu’il n’aurait plus été besoin de laisse ou de coups de bâtons pour le faire obéir. Il vint se placer à la droite de son maître, les deux mains croisées devant lui, la tête légèrement baissée vers le sol, les paupières mi-closes.

— C’est… c’est donc lui, le tueur ?

— Séraphin, un tueur ? éclata de rire son hôte. Jusqu’à présent, non. Voyons, inspecteur, vous n’y êtes pas. Vous m’insulteriez, même. Je suis le tueur, l’assassin, le Poinçonneur, le diable incarné, et tout ce que vous voudrez bien ajouter. Séraphin est mon disciple, c’est tout. Il ne devait pas passer à l’acte avant encore de longs mois, n’est-ce pas, Séraphin ?

L’élève opina du chef, une moue de dépit sur la face. Son regard laissait transparaître une crainte et une soumission évidentes. Qu’avait subi cet être pour se trouver ainsi inféodé à l’assassin ? Le peu que l’inspecteur avait pu voir de son geôlier lui faisait imaginer le pire.

— Mais il a désobéi, poursuivit le Poinçonneur. Il s’est cru capable de voler de ses propres ailes. Et, un soir, s’est mis en tête de m’imiter. Moi ! Impensable, n’est-ce pas ? Il est sorti, a quitté sa niche, sans autorisation. Comment s’appelait cette prostituée, mon cher Séraphin ? Tu t’en souviens ?

L’homme marmonna des syllabes inintelligibles tandis que Lepois sentait l’angoisse monter un peu plus en lui.

— Ha mais oui, suis-je bête, tu ne peux plus parler. Voyez-vous, inspecteur, fourbe de Séraphin, non content de vouloir me copier, a manqué son coup. Il a laissé échapper sa victime.

— Carmelle ? bredouilla Lepois.

— Exactement ! Carmelle, c’est cela. Je peux vous dire que j’étais vraiment, mais vraiment courroucé, à son retour. J’ai dû lui ôter la langue, en guise d’avertissement. Mais comme je suis un maître attentif et compréhensif, je lui ai permis de la conserver. N’est-ce pas, Séraphin ? Montre donc à l’inspecteur.

Le disciple déboutonna le col de sa chemise, libérant une chaîne d’argent au bout de laquelle pendait une masse noircie, dont l'odeur nauséabonde envahit la pièce. Lepois se retint de vomir tripes et boyaux. Le macabre pendentif paraissait habité d’une vie propre, âme punie pour les pêchés de son propriétaire.

— Depuis, mon cher élève a compris la leçon, il n’a plus jamais osé agir de lui-même. Il faut dire que j’ai menacé de l’émasculer, à la prochaine tentative, voilà qui a dû le décider.

Le Poinçonneur marqua une pause, grimaça un rictus puis adressa un regard à son disciple, semblant lui poser une question silencieuse. Celui-ci inclina la tête, un fin sourire aux coins des lèvres. Il triturait ses doigts, signe de nervosité, presque d’impatience.

— Bien, bien, je suis fier de toi. C’est une très bonne chose. Donne à l’inspecteur ton cadeau, dans ce cas.

Le muet, dans un gloussement absurde, extirpa de la poche de sa veste un petit sac de toile, en défit la ficelle qui le fermait et le jeta aux pieds du policier.

— Voyez-vous, je n’aime pas les leçons imparfaitement apprises, et encore moins les enseignements réalisés de façon bâclée. Aussi, j’ai demandé à ce brave garçon d’achever son travail.

Il s’avança vers Lepois, donna un coup du bout de sa canne dans le sac. Deux billes en sortirent, roulèrent jusqu'à l'inspecteur.

— Je crains que cette pauvre Carmelle ne puisse plus vraiment y voir, inspecteur.

Devant le policier, deux yeux sanguinolents fixaient le plafond. Il hurla, se recula contre le mur de faïence. Il aurait voulu mettre le plus de distance entre ces organes et lui. Carmelle ! Mon dieu, Carmelle ! Des larmes de rage et de douleur le submergèrent. Il frissonna, claqua des dents.

— Salopard ! Foutu monstre ! éructa-t-il avant de se trouver à moitié assommé par un coup asséné par le Poinçonneur.

— Inspecteur, ne sombrons pas dans la vulgarité, je vous prie. Et puis, ces appendices ne lui serviront plus à rien, là où elle se trouve à présent. Bien que certaines religions pensent que les aveugles ne peuvent emprunter le chemin de leur Paradis. Dommage. Elle ne pourra jamais nous dire si cela est vrai ou pas.

Il haussa les épaules, mimant la déception. Lepois se retint de lui hurler à nouveau dessus, ravala sa salive, les mâchoires serrées. Des larmes de rage coulaient sur ses joues sales.

— Maintenant que cet épisode est terminé, inspecteur, je dois encore achever l’apprentissage de mon élève, si vous le voulez bien.

L’homme se retourna vers Séraphin, demeuré en retrait. Il manipula sa canne, en sortit une lame et transperça de part en part la poitrine de son disciple. Celui-ci fixa son maître d’un air ahuri, puis s'effondra en silence, un jet de sang jaillissant de sa blessure.

Lepois resta sans voix, sidéré. Incapable de réagir, sous le choc, il observait le corps allongé sur le sol. La mare rougeâtre s’étendait autour de lui, il ne bougeait plus. Avait-il eu le temps de comprendre ce qui venait de se passer ? Le Poinçonneur essuya son arme sur les vêtements de sa victime, la rangea soigneusement, avant de se diriger vers la table où il avait déposé verre et bouteille. Il se servit à nouveau, savoura le nectar, indifférent à ce qu'il venait d'accomplir.

— Comme je vous l’ai dit, inspecteur, je n’aime pas les leçons imparfaitement apprises. Je suis persuadé que Séraphin ne l’oubliera pas, celle-là.

Il sourit, satisfait de son trait d’humour.

— Mais je vais devoir vous laisser quelque temps, cher invité. Prenez vos aises, reposez-vous, je reviendrai vous voir un peu plus tard.

Le Poinçonneur s’éloigna, nonchalant, comme s’il prenait congé d’un ami à la terrasse d’un café. Il referma la porte derrière lui, laissant Lepois en compagnie des restes de Carmelle et du cadavre de son assassin.


L’inspecteur demeura un long moment immobile, abasourdi. Il n’osait regarder à ses pieds, ne parvenait pas à éloigner les globes de sa vue. Pourtant, un coup suffirait pour les envoyer… Il secoua la tête, chassa ces pensées de son esprit.

Du bout du pied, il parvint à ramener vers lui le sac de toile que le muet avait lancé. Il s’en empara avec difficulté, recouvrit les yeux de Carmelle. Dérisoire sépulture, mais il éprouvait au moins l’impression de lui apporter un maigre repos, une once de respect. Enfin délivré de cette vision macabre, il put lentement rassembler ses esprits, observer plus sereinement les lieux. Il repéra alentour des dizaines de moyens de se libérer de ses liens. Tous à bonne distance. Le Poinçonneur n’était pas un amateur, loin de là.

À quelques mètres, le corps de Séraphin, recroquevillé sur lui-même. Séraphin. Quelle bonne blague, ce nom, pour un apprenti tueur. En périphérie de la flaque, le sang du muet commençait à coaguler, virant au brun noirâtre. Sa langue racornie trempait dans le liquide, semblait boire jusqu’à plus soif l’hémoglobine de son propriétaire. Il aurait voulu massacrer ce fumier, lui faire payer. Il avait pris la vie de Carmelle. Il l’avait mutilée. Le visage de la jeune femme flottait devant lui. Son sourire, sa simplicité, sa joie. Tout s’était envolé, dévoré par un monstre.

Lepois se tortilla à nouveau, essaya de détendre les cordes à ses chevilles et à ses poignets. Il ne parvint qu’à se meurtrir, les enfonçant un peu plus dans ses chairs. Il se jeta à plusieurs reprises en avant, testant la solidité de l’anneau auquel il se trouvait attaché. Solidement scellé dans le mur, il ne bougea pas d’un pouce. Pas d’issue de ce côté-là, se résolut-il à accepter. Il devrait attendre le retour de son geôlier. Peut-être alors pourrait-il trouver une opportunité ? Il ne demandait pas grand-chose. Un instant d’inattention, une infime erreur. Il la saisirait, quoi qu’il puisse lui en coûter. Car il savait désormais qu’il ne sortirait pas vivant de ce sous-sol. Le Poinçonneur ne laisserait pas de traces derrière lui, il en était persuadé. L’inspecteur avait joué avec plus fort que lui, et allait s’en bouffer les doigts. A condition que ce salopard lui en laisse quelques-uns.

Séraphin semblait lui sourire, depuis sa place. Foutu taré de muet !


Le policier ferma les yeux. Il préférait encore s’accorder avec les fantômes qui dansaient dans son esprit plutôt que d’avoir à supporter le sac de toile et le visage du disciple. La porte grinçait, il l’avait noté, il entendrait l’assassin à son retour.

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