Chapitre 7

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Il avait besoin de prendre l’air. Besoin de réfléchir. Connaissant Marchand, il ne doutait pas qu’il lui collerait des hommes aux basques dans les minutes à suivre. Ne serait-ce que pour s’assurer qu’il ne recommencerait pas ses conneries. Comme poursuivre l’enquête sur Olga, par exemple, juste pour le contrarier. Finalement, le commissaire le connaissait plutôt bien.

L’inspecteur avait déposé ses oripeaux de flic sans y réfléchir, sous le coup de la colère, piqué au vif par l’attitude de Marchand. Il se sentait stupide à présent. Stupide et… à poil. Depuis combien de temps n’était-il pas sorti sans arme et sans la protection de sa carte ? Un policier sans son attirail n’était pas grand-chose, en somme.

Il avançait, sombre, plongé dans ses pensées, bousculant les passants, sans formuler la moindre excuse. Il attendait que l’un d’eux s’offusque, occasion rêvée de se défouler et soulager ses nerfs sur une cible facile. Mais par chance personne ne broncha en recevant ses coups d’épaule. Dommage.

Ses pas le menèrent vers l’estaminet de Savoye, longé plus tôt dans la matinée, alors qu’il remontait vers le Poste. Parfait. Personne n’irait l’emmerder, là-bas. Et le Savoye possédait exactement ce qu’il recherchait.

Il salua d’un signe de tête l’aveugle cul-de-jatte qui mendiait à l’entrée.

— B’jour, m’sieur Henry, lança celui-ci. Vous avez pas l’air en forme.

— Bonjour, la Coince. T’as l’œil perçant, hein ?

— L’œil ? oh ! bon sang ! marmonna l’homme. Foutu rôle qu’on m’fait jouer. J’arrive jamais à m’en rappeler. J’préférais quand j’devais faire l’ivrogne, c’tait plus facile.

Le mendiant, mauvais acteur, oubliait sa cécité à la première occasion. À la fin de sa dure journée de travail, il retrouvera vue et jambes et ira courir dépenser son maigre pécule dans une des Cours des Miracles qui renaissaient sans cesse dans la capitale.

— Tu m’étonnes, répliqua Lepois. Se pocharder du matin au soir pour rentrer dans son personnage. Sacrée sinécure.

— Sacrée quoi ?

— Rien.

Lepois adressa un rapide signe de tête au faux estropié. Pas de temps à perdre.

— Bonne journée la Coince, conclut-il, pénétrant dans l’établissement. Pense à ton rôle, surtout, les dieux des vins et de l’alcool t’observent.


L’endroit était sombre, glauque à souhait, parfait rendez-vous des misérables en tout genre. On pouvait boire et manger pour quelques francs, et finir la soirée avec une des « filles » de la patronne. Les Trois couleurs visaient le haut du panier, ou ce qui y ressemblait le plus dans le quartier. Le Savoye se contentait des fruits tombés. Véreux, pourris ou écrasés, la tenancière prenait tout, tant que ça ne rechignait pas à payer rubis sur l’ongle - pas de crédit au Savoye, à moins de ne pas tenir à ses phalanges. Et que ça ne se montrait pas trop regardant sur la propreté, du lieu ou des serveuses.

— Henry ! Quel plaisir de te voir si tôt, l’accueillit la maîtresse de maison.

Jolie femme dans la fleur de l’âge, elle avait arrondi ses cachets d’actrice de théâtre en soirées intimes pour s’offrir le café, s’assurant une honorable retraite. Elle avait redonné ses lettres de noblesse à cette piolle sur le déclin, avait fidélisé sa clientèle. Le Savoye était le premier établissement du quartier dont il avait assuré la protection. Bien avant les Trois couleurs. Et la relation qui s’était tissée avec Rose, de professionnelle, était devenue, au fil des ans, amicale.

— Viens t’installer, poursuivit-elle, tout sourire et large décolleté avenant. Ta table est libre, je vais te faire servir.

La patronne marqua une pause, arrivée à hauteur du policier. Son sourire s’effaça, remplacé par une moue d’inquiétude, lorsqu’elle nota le visage fermé et ses traits durcis.

— Rose, murmura Lepois, j’ai besoin d’un coup de main.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-elle après avoir l’attiré à l’écart.

— J’ai des collègues sur le dos. Ou du moins, j’ai de bonnes raisons de le penser. Longue histoire que je préfère t’épargner. J’ai besoin que tu les occupes un moment pendant que je passerai par derrière.

Il s’interrompit, ménageant son effet, avant d’ajouter d’un ton aussi naturel que possible :

— Et il me faut une arme.

— Rien que ça ? Ils ne vous fournissent plus le matériel, dans la police ?

— Tu sais ce que c’est, grimaça Lepois. Restriction de budget et tout le toutime.

La tenancière se dirigea vers le local qu’elle qualifiait avec un brin d’emphase de « loge », héritage de son glorieux – ou presque - passé. Elle ouvrit le tiroir d’un secrétaire, actionna un mécanisme discret à l’intérieur, et un panneau du mur coulissa, dévoilant une pièce à peine plus grande qu’un placard. Revolvers, fusils, couteaux y étaient impeccablement rangés, entretenus avec soin.

— On ne sait jamais, n’est-ce pas ?

— On ne sait jamais, répéta le policier. Faut ce qui faut, pour les rats qui infestent les étages, c’est ça ?

— Exactement. Sers-toi, c’est la maison qui régale.

Après une rapide inspection, il porta son attention sur un revolver de marine. Bien équilibré, précis, il pouvait faire mouche à bonne distance. Excellent choix. Il réfléchit un instant et acheva son marché par un discret pistolet à un coup, facilement dissimulable. Il fourra une poignée de balle dans une poche de son manteau, cacha ses deux armes, en apprécia leur poids rassurant.

— Merci, Rose.

— Tu me remercieras la prochaine fois. Avec une petite ristourne, par exemple ?

— Tu veux ma mort ? s’exclama-t-il, faussement outragé.

— Arrête, on te prendrait pour La Gorge, s’amusa-t-elle.

Une jeune fille passa la tête dans l’entrebâillement de la porte de la loge, interrompant leur discussion. Elle échangea quelques mots avec Madame Savoye puis s’éclipsa, porteuse d’ordres rapidement donnés.

— Tes copains sont dehors, annonça la tenancière. Il y en a même un qui se tient le nez, ça te dit quelque chose ?

— Un fragile.

— Ils puent l’argousin à dix lieues, ajouta-t-elle. Un peu comme…

Elle le toisa, sourire en coin.

— Un peu comme toi, quoi. Elle marqua une pause. Mais en plus propres.

— C’est un coup bas, Rose.

— Mais c’est vrai, minauda-t-elle.

Elle donna une claque dans le dos de l’inspecteur, puis ordonna, rassurante :

— Allez, file de là. Tu connais le chemin. On va s’occuper de tes amis.


Lepois s’engouffra dans un couloir sombre, emprunta une volée de marches menant à une cave. Pour le connaître, il le connaissait, ce chemin. Il l’avait déjà utilisé à de nombreuses reprises, afin de rester discret et s’éclipser sans encombre.

Il se dirigea vers une grande barrique adossée à un mur et d’un geste précis actionna une pédale cachée sous un amoncellement de cageots. Le tonneau pivota, laissant apparaître un trou grossièrement taillé dans la pierre, juste suffisant pour un homme. L’inspecteur s’arc-bouta et franchit le passage secret. Un des nombreux du Savoye.

Rose, non contente d’exercer la respectable profession de propriétaire d’estaminet, s’adonnait à la contrebande. Elle utilisait les tunnels creusés partout dans le quartier pour faire circuler la marchandise au nez et à la barbe des gabelous. Le Savoye avait de tout temps été le centre des trafics dans le secteur, et le nombre de passages qu’il abritait impressionnait. Tout avait de la valeur, pour le commerce : alcool, tabac, épices, soie, lainage. Les douaniers et agents de l’octroi avaient beau tenter de lutter, ce commerce fleurissait partout dans Paris. Et ce qui se taxait transitait forcément un jour par les tunnels du Savoye.


Arrivé dans la cave d’une maison abandonnée jouxtant l’établissement, Lepois se fraya un passage dans l’empilement hétéroclite d’objets laissés là en dépôt. Il gravit un escalier branlant et s’arrêta au rez-de-chaussée, aux aguets. Le silence semblait régner, en dehors des craquements de poutres vermoulues et des cavalcades affolées d’une nuée de rongeurs dérangés dans leurs habitudes. Ça cornait le renfermé, la moisissure et les vapeurs d’alcool. Il ne fallait pas posséder un odorat sensible pour embrasser la profession de maltouzier. À l’occasion, il devrait en parler à Bessière.

Lepois se dirigea vers la porte d’entrée donnant sur l’arrière et colla son œil sur le judas. La ruelle bourdonnait d’une activité normale en apparence : porteurs d’eau, crieurs publics, marchands ambulants avançaient au milieu de badauds désœuvrés, d’ouvriers épuisés ou de bourgeois en quête d’émotions fortes. Un homme rencogné sous un porche attira son attention. Rémouleur, au vu de la charrette à ses côtés. Mais quelque chose clochait. Trop propre sur lui. Trop vigilant. Il venait même de refuser un client, impensable pour tout artisan parisien.

Marchand, fieffé coquin ! Le commissaire avait agité le chiffon rouge de Bessière pour mieux le faire attendre de l’autre côté et le filer en toute discrétion. Lepois sourit. Il félicitera son ami pour ce coup d’échec. L’astuce avait failli marcher. Il resta à observer encore une poignée de secondes puis s’éloigna avec prudence de la porte, craignant à présent de signaler sa présence.

De retour dans la cave, il s’enduisit visage et mains de charbon oublié là des années plus tôt. Il remonta le col de son manteau, s’affubla d’un antique haut de forme mangé par les mites et s’empara d’un faisceau de tiges métalliques qu’il plaça en équilibre sur son épaule. Il donnait à présent l’illusion presque convenable d’un ramoneur. À condition de rester à bonne distance et de ne pas subir un examen trop poussé.

Remonté au rez-de-chaussée, l’inspecteur enfila un couloir, traversa un mur effondré conduisant à une autre maison, elle aussi possession de la précieuse Madame Savoye. Inspection prudente à travers une fenêtre crasseuse. Personne de ce côté-là. Il força la porte d’entrée bloquée par les années et émergea dans la rue du Petit Lion, à vingt mètres de l’endroit où l’attendaient les hommes de Marchand. Car ils étaient au moins trois, ces fins limiers, à participer à ce comité de surveillance. Le rémouleur, un vendeur de journaux et un camelot. Faciles à repérer, maintenant qu’il savait quoi chercher.

Il avait sorti le grand jeu, Marchand. Il devait vraiment craindre qu’il ne fasse encore plus de grabuge auprès de la Brigade. Et avoir la frousse de la réaction de la préfecture. Pas bon pour sa carrière de commissaire, de se retrouver avec les huiles sur le dos. Compatissant, en plus des félicitations pour la filature presque réussie, Lepois se promit de lui apporter une boîte de chocolat. Juste pour le plaisir de se foutre de lui.

Satisfait du joli tour qu’il venait de jouer à son supérieur, l’inspecteur se retint de siffler et se fondit dans la foule. Il résista même à l’envie de crier « ramoneur, ramoneur, qui c’est qui veut s’faire ramoner ? ». Autant rester un minimum discret.

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