Une vie ordinaire.

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Sept heures du matin. Hiver. Froid. Pas envie de me lever.

A mes côtés, l'homme dort du sommeil du juste, ou plutôt du repu de la veille. Je constate que son ventre a encore grossi. D'un œil hagard, j'éteins la sonnerie du portable et m'enroule dans la couette. Encore cinq minutes, me dis-je.

Huit heures du matin. Je me réveille en sursaut avec ce sentiment de culpabilité instantané . Pfff, je vais rater mon train, je vais arriver en retard. Le constat est simple et prévisible, j'inventerai une énième excuse bidon, on me priera de rentrer chez moi et de ne plus revenir. Le boss aura l'air d'un dinosaure en pleine crise d'apoplexie.

Je me retourne pour reprocher à l'homme de ne pas m'avoir secouée à temps, mais il n'est pas là. Je lâche un « merde » guttural quand sa tête hirsute apparaît dans l'embrasure de la porte et d'un air ahuri, il me demande si les trains à vapeur tombent en panne.

J'ai besoin d'un café pour y voir plus clair. Inutile de me précipiter, le prochain train est dans deux heures, ce qui me laisse le temps de...oups, notre jeune chien « Pupu » (en hommage à son odeur de vieille serpillière mouillée été comme hiver, 24/24h), me saute dessus avec une joie innocente. Soudain, l'angoisse du devoir non accompli se transforme en moment de plaisir. Ce chien a besoin de sortir. Le café attendra. Et pas le contraire, car « ce café a besoin de sortir, le chien attendra », n'est pas valide.

J'enfile alors un jogging, -impossible je n'en ai pas-, un legging, -impossible je n'en ai pas- je sors donc nue, non, en pyjama, dans la rue pour promener Pupu afin qu'il se soulage. Dans l'empressement j'ai oublié de mettre des chaussons ou chaussures. Mon pyjama est dépareillé comme d'habitude, le bas est jaune et le haut est noir avec une inscription blanche « bad gateway ».

Bizarrement, je n'ai pas froid, ni peur d'être vue par les voisins. D'ailleurs, il n'y en a pas. La rue ressemble au désert de Gobi et seules quelques mouches s'enivrent d'essences de fleurs fanées. Nous sommes pourtant en hiver mais je remarque des renoncules et quelques crocus trônant ici et là, dépérissant sous l'assaut des mouches voraces. Il faudra que j'en parle à l'homme. Le voilà justement qui passe devant moi à toute vitesse, assis sur son tracteur rouge. Je lui fais coucou de la main mais il fonce droit devant lui sans me répondre , une main sur le volant et l'autre qui retient son ventre de plus en plus proéminent. De sa troisième main il jette des grains de maïs pour attirer les flamands. Je me dis que la prothèse est une réussite, bien qu'aucun flamand ne traîne ses guêtres par ici depuis des lustres. Le marchand de tutus a fermé boutique depuis longtemps.

Un vent chaud aux senteurs de maroilles me pique le nez tandis que j'enjambe gracieusement quelques ravins d'où s'échappent des bulles de savons irisées. Le vin de la veille ne nous a pas réussi semble-t-il, une douche me fera du bien , avant que je ne fasse une glissade sur le sol gelé de ce désert.

C'est donc en patinant que je rentre dans l'isba qui curieusement a soudain des allures de yourtes, d'où une épaisse fumée se dégage. Pupu jappe d'une joie joyeusement jaillissante.

A l'intérieur, une famille indienne , toute de plumes vêtue, m'accueille en chantant en chœur mais je ne comprends pas bien les paroles. Je m'aperçois que moi même suis vêtue d'une cape noire aux motifs étoilés et je me mets à tourner comme une danseuse soufiste pour les remercier de leur accueil. Mon attention se porte avec concentration sur le mantra fredonné jusqu'à ce que j'entende clairement « C'est l'heure, réveille-toi » ! J'ouvre un œil.

L'homme est penché au dessus de moi, rasé de frais et prêt à partir. Notre chat Garfield ronronne à mes pieds.

-Tu n'entends pas ton réveil ? Lève toi, tu vas être en retard. Me dit-il.

Il dépose un baiser sur mon front. La réalité me fait face.

Dommage, je n'étais pas si mal que ça là-bas.

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