Gilles

5 minutes de lecture

 Gilles, au travail, porte toujours des pantalons de cuir.

 Ces dames se battent pour le tout jeune homme qui auréole le salon de son récent titre de meilleur apprenti de France. Réservant un mois à l’avance leur place sur son fauteuil. Réclamant exclusivement de passer entre ses doigts, à Gilles.

 Gilles, c’est celui à qui, en rêve, elles marient leur petite fille, qu’il fasse partie de la famille, générant descendance au charme racé. Ils feraient un si joli couple avec Marie-Cécile…

 Souriant, Gilles décline la proposition. Glissant le port altier de sa grâce féline dans leur dos, il fait voler autour de leurs crinières des éclairs acérés. Puis, les fixant au travers du miroir, ronronne à leur oreille des mots qui les font gentiment rougir.

 Les plus hardies saisissent à deux doigts la poche avant du futal pour y planquer un billet, «à la discrète», questionnant d’un œil engageant la fontaine de Jouvence d’une pupille qu’elles imaginent dilatée, l’index posé en travers de leurs lèvres humectées.

 Une saine utilisation de leur pension lui disent-elles.

 Elles aiment ça, ce jeu innocent qui les ragaillardit et auquel il se prête si volontiers.

 De plus, loin de prendre la grosse tête vis-à-vis de ses collègues, Gilles œuvre avec humilité et insiste, parce qu’il est encore le plus jeune, pour faire la clôture et s’occuper des poubelles.

 Une fois partie la dernière cliente, il baisse lumières et rideau à moitié et se retire dans la remise d’où il sort avec précaution un grand sac, tout gonflé d’une journée de touffes accumulées. Confirmant son isolement par un rapide coup d’œil périphérique dans la pénombre du salon, il écrase le volumineux paquet contre son torse et referme, par dessus, son blouson.

 À peine ouvre-t-il la porte de son appartement, qu’il se fait accueillir par Bobby qui lui fait la fête, jappant à ses pieds et se roulant sur le carrelage.

 Enfin, ce n’est pas tout à fait chez lui, mais la propriétaire avait dû s’absenter.

 Le jour de ses dix-huit ans, de retour du salon, il l’avait trouvée devant le miroir de la salle de bain, occupée à s’arracher consciencieusement de longues bandes de cuir chevelu à l’épluche-légume, pour en décorer son gâteau d’anniversaire et mettre en valeur, entre les mèches sanguinolentes, la lettrine blanche et sucrée « Ta maman qui t’aime ».

 Gilles n’avait eu d’autre choix que de la faire interner.

 Quant au chien, le pauvre bichon avait développé, depuis lors, une dermatite atopique qu’il passait désormais ses journées à gratter, gravant son corps d’un damier schizophrène de chairs scarifiées, épilées par des canines frénétiques. Un eczéma mimétique copié de la trichotillomanie de sa maîtresse, qui faisait de lui une espèce de peluche monstrueusement risible en mal d’affection.

 Tous les soirs, dès qu’il rentre, Gilles glisse ses doigts délicats dans une paire de gants chirurgicaux et lui prodigue, avec douceur et attention, un long massage aux huiles essentielles afin de calmer ses démangeaisons.

 Ses devoirs accomplis, Gilles s’occupe enfin de lui. Étirant ses membres fatigués, il passe dans sa chambre pour se débarrasser de ses vêtements salis par les miasmes de la ville.

 Il reste nu après la douche et, dans un silence monacal, à geste mesuré, il tend d’abord au milieu du salon, la toile cirée. Il n’y a que dans ce périmètre défini qu’il va pouvoir, en toute quiétude, se livrer à son rituel.

 Il pose, face à lui, sa trousse ouverte. Pinces, aiguilles et ciseaux étincelant sous l’éclairage cru des spots. Ensuite, il vide sur sa droite le sac poubelle et étale avec délice les milliers de cheveux en un improbable patchwork d’offrandes bigarées.

 Bobby, calmé, le regarde faire, sagement couché près de lui.

 Satisfait de sa mise en place, Gilles va décrocher de son cintre la longue peau : son intégrale latexa, qu’il pique patiemment, jour après jour, des cheveux de ses clientes. Noués à l’intérieur en une doublure solide et chaude ; resplendissant au-dehors, d’un pelage fin et luisant.

 Il les choisit avec amour et professionnalisme, reconnaissant bien souvent leurs propriétaires.

 En enfilant un dans le chas de son aiguille et l’intégrant sur sa combinaison, à sa place exacte, avant de passer au suivant.

 Vient minuit et Bobby se met à frétiller d’impatience devant la porte.

 Il est temps d’endosser sa tenue. De savourer le contact de la douce toison caressant sa peau nue. Enfin, il se revêt de la mue qu’il est tristement forcé d’abandonner, une fois le jour levé.

 Pour l’heure, il reprend ses vraies formes.

 Gilles se contorsionne, se plie, se déhanche, basculant à quatre pattes, déverrouillant ses tendons et ses articulations si douloureusement contraintes par la bipédie. Il enfile ses Fivefingers et, avant de refermer le tout et de rabattre sa cagoule, lubrifie le petit plug sur lequel il a fixé une tige souple, tuteur d’une longue queue soyeuse qu’il arrive, en contractant habilement ses fessiers, à faire bouger à son gré. Indispensable appendice autant destiné à la communication qu’a son plaisir personnel.

 Et le voilà vivant, rodant dessous la lune, la gorge déployée, jouissant autant qu’il hurle.

 Galopant avec Bobby, à la recherche de congénères dans les nombreux terrains vagues de la zone industrielle. Combattant pour un territoire sans cesse renouvelé ou pour séduire une femelle qu’il couvre à loisir, avant de repartir gambader jusqu’au pont où, bien souvent, il bataille les restes épars des restaurants fermés, autour des poubelles renversées.

 Sa stature et son odeur si particulière poussant à la méfiance, il saisit avec une conscience sauvage l’avantage qui lui permet d’imposer son statut d’alpha. Sachant grogner, mordre, même griffer, goûtant sur ses prothèses acérées le sang de ses ennemis détrônés.

 Enfin rasséréné, il furète sur le chemin du retour parfois jusqu’à l’aube, dans les rues sombres et les impasses, uniquement guidé par ses instincts.

 Tapi dans l’ombre, il boit l’eau des gouttières et marque son territoire. Goutte le frisson de l’arrêt au moindre bruit. Invisible pour le commun, il lui arrive de tomber sur les commerces cachés des noctambules pervertis assouvissant, à l’écart des lumières, les indécences qu’ils fustigent en pleine journée. Cette vérité des villes qui recrache lentement sa cargaison d’anges déchus. Tentés par le phantasme crépusculaire, vomis par la réalité lunaire.

 Au ras du sol, même une allée de lilas sent l’urine. Parfois aussi, s’y cachent l’odeur du sang, des sueurs, froides et rances… la mort !

 Gilles furète à l’arrière des poubelles. Bobby, inquiet, couine un peu. Le corps nu est venu s’enterrer sous un lot de cartons éventrés. Une femme jeune, les genoux déchirés tellement elle s’est traînée sur le sol pour s’enfoncer en rampant dans son abri. Gilles, lève la tête, humant l’aube qui pointe déjà son nez. Il lèche sur la joue froide et sale du visage tuméfié une croûte de sang noirci remontant jusqu’à l’arcade fendue, passe la langue sur ses yeux clos aux cils bizarrement raidis, pas de réaction.

 Rien non plus lorsqu’il pousse de sa patte les hanches violacées. Il s’attarde un instant, regardant battre le trait fin d’une carotide dangereusement exsangue.

 Bobby lève sur lui un œil interrogateur auquel il répond par l’affirmative, se détourne et part au galop, non sans avoir retenu le nom de l’impasse. Il doit se dépêcher de rentrer maintenant. Le soleil bientôt va paraître à l’horizon. Et il a un coup de téléphone à passer.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Vous aimez lire Estef Siliab ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0