[Seconde partie du récit] 8. La porte de la lune. 1/2

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Plongés dans le tunnel, Mylin et Blenn attendirent que les cercles colorés cessent leur rotation. Le mouvement se temporisa, jusqu'à s'arrêter et céder la place à une ouverture éclatant, de l'autre côté de la lune. Blenn lévita dans l’atmosphère apaisante et s’immergea dans un univers pittoresque d'un vert et d'un bleu ensorcelant. Le panorama était grandiose soupoudré d’une magie palpable. Tout semblait venu d’un livre ouvert sur une illustration incroyablement bien saisit. Le garçon contemplait un décor haut en couleur bien certain de rêver pour la nuit des temps. Du rouge, du jaune, du rose, du violette et d’innombrable couleurs dont il ne connaissait pas les noms. Devant cette profusion de coloris, il pensa le temps d’un instant, qu’il était devenu une tache luisant de brun et de dorée. L’idée évaporée, il revint à son observation, les yeux toujours plus ouverts, plus enchanté.

Des papillons de nacre l'accueillirent et volèrent autour de lui, tels des anges éternels constellant l'atmosphère d'un monde nouveau et merveilleux. Il les toucha du bout des doigts, deux se déposèrent sur le dos de sa main, chatouillant son épiderme. Il leur sourit, traversé d'un sentiment exaltant de réussite imminente. Ici, tout devait être possible ! Des gouttes orangées, provenant des insectes jolis, se déversèrent dans une eau à perte de vue, au coloris tout à fait enchanteur. Des arcs-en-ciel se noyaient dans une mer calme où des silhouettes ondulaient sensuellement comme honorait de la caresse des eaux. Quant au ciel ambré, il paralysait les nuages, où une dizaine de lunes s'accrochaient toute d’un gris terne qui dénotait avec la beauté du tableau.

Au centre de cet utopie visuelle, un rocher démesuré et entortillé sur lui-même avait poussé entre trois îles ou peut-être quatre. Il ressemblait à la corne d'une licorne ou aux cheveux tressés d’une femme dont certaines mèches s’ornaient de scolécite et de malachite, offrant plus de sublime à la coiffe.

Sa vision s'affûta, Blenn détourna le regard sur une nuée grisâtre et scintillante qui pailleté l’air, lorsqu’il porta la main à son oreille. Une voix lasse et lointaine l'appelait. Elle était différente de celle qu’il avait entendu dans le bordel. Un instant plus tard le son disparut, le laissant soupçonneux. Était-ce un mirage ?

Il resta songeur devant ce monde probablement rêvé avec une force s'en pareil. Tourné face à l'illustration parfaite d'un conte, il demanda par curiosité :

 Quelle est cette roche ?

 Le paradis des sirènes. Ne t’en approche pas. Ces créatures sont des êtres manipulateurs et maniaques.

 Vraiment ? Je n'en ai jamais vu. Sur Terre ce n'est qu'une légende.

 Ici les légendes sont réelles et dangereuses. Ne t'en approche pas ! insista la fée.

Il acquiesça et suivit Mylin dans les airs, contemplant toujours plus avidement cet étrange rêve dans lequel il croyait être. Plus il descendait vers les terres, plus les îles s'offraient à lui, toutes aussi différentes les unes que les autres. Blenn voulait tout connaitre de Poséhydor. D'ailleurs, émerveillé plus que de raison, il s'éloigna de la femme ailée et se dirigea vers une tout autre direction que celle indiquée. La fée ne le vit pas se poster devant une terre verdoyante de nature et continua son chemin. Blenn, lui, se rapprocha d'une île où seul était visible un immense bouquet d'arbres. Il avança fixant une sorte de chêne jaune foncé et frôla une feuille. L'arbre frémit alors qu'aucune brise n'était présente. Le garçon pencha la tête et accentua son regard afin d’épier un sol qu'il devinait à peine. Il s'apprêtait à poser le pied par terre quand Mylin le tira en arrière. Une branche fouetta l'endroit où il se tenait et s'abattit sur le sol, soulevant un vague de poussière brune.

Surpris, il cligna des paupières un long instant

 Épatant, les arbres bougent, ici ?

Mylin soupira anxieuse. Ce Peter allait lui donner du mal, elle le pressentait.

 Pas que ! Si j'étais toi, je ne m'y risquerais plus. Cette île n'a rien de normal, personne ne peut la contrôler à part...

Elle s’interrompit. Blenn jeta un œil à la végétation plutôt calme.

 Pourquoi m'y risquerais-je ? Est-elle diabolique au point de me traquer et de me tuer ? On jurerait voir une forêt vierge. Et puis le rêve ne m'emportera pas au fin fond d’une fin tragique.

 Un rêve ?


La fée secoua la tête, désintéressée par la remarque et reprit.

 La Sauvage n'a rien de pur. Si j'étais toi je me contenterais de suivre le programme. La visiter ne serait que folie. Elle ne se laisse dompter par personne. Les animaux y sont dangereux et les végétaux mobiles. Elle change de visage comme de chemise. Elle est capricieuse... la mort t'y attente de pied ferme. Mais fait comme bon te semble.

Elle haussa les épaules mimant la décontraction, convaincu que le garçon ne s’y approcherait pas de sitôt.

Résigné, Blenn jeta un dernier coup d’œil à la sauvage, ne voulant se risquer à aucune écorchure. S'il avait envie de voir Poséhydor et dans sortir indemne, il valait mieux se faire discret aux yeux des plus féroces. Mais un rêve pouvait-il le terrasser ?

Mylin le guida plus loin et face à sa lenteur, elle cravacha de sa voix fluette :

 Poursuivons !

Ils remontèrent plus haut dans l'azur, lorsque Blenn s’intéressa à la seconde terre. Il s'arrêta. Mylin se retourna.

 Que regardes-tu cette fois-ci ?

 Comment s'appelle-t-elle ? dit-il le doigt pointé vers une terre vaporeuse.

 Les chefs l’on baptisait « Brume Réfléchie ».

 Des indiens ? Joue-t-on aux cow-boys sur Poséhydor ? Y a-t-il des chevaux ? Des esprits ? Des rîte et des danses de la pluie et du soleil ? débita-t-il d'une traite.


Un sourcil arqué, Mylin darda Blenn. Finalement, l’enfant n’était pas si loin qu’elle ne le pensait. Avec toutes ses questions, il ne faisait plus très grand.

 C'est une colonie paisible où adultes et enfants se respectent. Les animaux tiennent une place centrale sur Brume Réfléchie.

 Des adultes ? N'as-tu pas dit qu'ils étaient cruels avec les enfants ?

 Les habitants de Brume Réfléchie sont sages. Le rêve fait partie de leur culture. Enfants et adultes se confondent sans que la haine jaillie.

 Comment ça ?

 Tu en poses des questions.

 Je ne connais pas ce monde. Il est normal que je m'y intéresse. Alors ? Qu'ont-ils que les autres adultes n'ont pas ?

 Ils ne cherchent pas à avoir plus qu'ils n'ont déjà... Ils ont gardé leur enfant intérieur, termina Mylin une mine hébétée.

Cessera-t-il de demander ?

Contrarié par cette envie de clôturer la discussion, Blenn se laissa flotter proche de l'eau, afin d’y poser sa paume sur le reflet de son visage. Son allure lui plaisait bien qu’il trouvât étrange tout ce faste. Le beau cache souvent le laid et réciproquement. Le regard lointain, le corps à l’horizontal et les pieds vers le ciel, il poursuivit la conversation.

 Si les adultes sont vertueux ici, pourquoi m'avoir fait venir ? Tu n'as pas besoin de moi. Ils pourront régler le problème.

 Le peuple de Brume Réfléchie évite le conflit. Ils sont trop gentils, trop calmes, expliqua Mylin.

 Il suffit de leur apprendre à se battre.

 On ne peut pas apprendre la guerre à quelqu'un qui a oublié la violence.

 Je vois. Alors, ils ne t'aideront pas ? Tu es leur reine. Leur déesse... Ils devraient t'obéir, conclut-il.

Mylin ne répondit rien et détourna son regard. Ses ailes battaient dans un bruissement qui énervait Blenn. Quel toupet de le faire venir dans un monde où une guerre de clan s’était établie, alors que rien ne lui sembla si terrible.

La fée poursuivit le trajet, suppliant Blenn de cesser sa flopée de questions. Il saurait en temps voulu.

Le garçon ne chercha pas à l'irriter davantage, mais il ne pensa pas moins : « à quoi ressemble un Dieu sans autorité ? ». Il tapota l'eau en secouant sa tête et s'envola. Quelques instants plus tard, il pointa une île où les feuilles bourgeonnaient dans d'innombrables couleurs.

 Et elle, que cache-t-elle ? Est-elle aussi dangereuse que La Sauvage ou porte-t-elle un peuple avisé comme Brume Réfléchie ?

 Color Dream est l'île des enfants perdus et oubliés. C'est là que nous allons.

 C'est ici que nous vivrons, le temps que le rêve s’évade ?

Mylin s'arrêta brusquement, à l’entente du mot « vivrons ». Elle fixa Blenn comme s'il lui avait dit la plus belle phrase de l'univers. Sa vision se troubla, une image tenta de se juxtaposer sur le visage du garçon. Elle avait déjà entendu ces mots il y a fort longtemps. Combien de temps déjà ? La fée revint à elle et répondit :

 Oui, là où nous vivrons.

Elle sourit sans se soucier du reste de la question, puis voyagea dans sa mémoire. Le garçon voltigea jusqu'aux terres, et se posa sur une herbe brunie devant les portes d'un campement fait de troncs enracinés qui se fondaient les uns dans les autres, formant une muraille. Blenn se tourna vers Mylin perdue dans ses pensées. L'adolescent voulu en savoir plus, mais se résolu à la laisser dans sa bulle, préférant se risquer dans l'étrange végétation qu’il côtoyait. Il se pencha vers des fleurs beiges et toucha leurs pétales granuleux qui s'effritèrent comme des biscuits sablés. Il porta les grains à son nez, sentit, puis goûta. C'était sucré. Trouverait-il une maison en pain d'épice plus loin et une ogresse cachée derrière des fourrés ?

Le rêveur s'aventura jusqu'à un ruisseau opale et écumeux, fragmenté d’une odeur de fraises des bois. Il passa sa main au-dessus de l'eau pour voir si de la vapeur chaude en ressortait puis y plongea les doigts. Elle était fraîche. Lorsqu'il les ressortit ; des bulles carmin s'envolèrent dans le ciel et éclatèrent en une nuée de papillons Monarque. Il se recula de trois pas pour apprécier le spectacle, puis s'interrompit en percevant des pierres luirent sous l'eau. Blenn s'accroupit et dévora du regard les cristaux scintillants de mille coloris. Des étoiles se dessinaient dans ses yeux, lorsqu' il entendit une cascade, dans son dos. Il se retourna, interpellé par le bruit sonore et remarqua la chute d'eau s'écouler sur la muraille de troncs. Il s'aventura jusqu’à elle, volant de l‘autre côté des rembarres, et distingua des silhouettes s'y faufiler. Interloqué, il voulut en voir plus, alors il se tourna vers Mylin et revint vers elle. À son approche, la fée sortit de sa bulle. Un sourire fendit ses lèvres.

 Impressionné ? dit-elle.

 Plus que cela ! C'est magique !

 L'imagination est un pouvoir fantastique.

 C'est splendide, étincelant. Jamais je n'ai vu pareille beauté, même pas dans la joaillerie du grand magasin du centre-ville.

Les yeux brillants, Blenn se laissa émouvoir, retournant, suivi de la fée vers la chute d’eau.

Il était absorbé par les joyaux de « Color dream ». Néanmoins, toute beauté à une ombre caché non loin de son cœur et d’ailleurs une atmosphère sombre irradiait l'endroit comme s'il était épié par des milliers de regards invisibles. Au beau milieu d'arbres feuillus, il se troubla. Un courant d'air traversa son être, alors que rien autour de lui ne s'agitait. Étrange.

 Quelles sont ces ombres en bas ?

 Les mouvements de la nature, peut-être des enfants qui s’amusent derrière le voile de l’eau.

 Oh, je vois.



Il se rapprocha. Les ombres n’étaient plus là. Alors, il continua sa visite écoutant des oiseaux chanter, jusqu’à s'arrête devant un buisson au fruit aussi rouge que des grains de grenades. Retrouvant son insouciance, il tendit la main vers un fruit, et s'apprêta à l'en décrocher pour y goûter lorsque la voix de Mylin gronda plus fort qu'un terrible orage.

 Non ! N'y touche pas !

Elle paralysa l'atmosphère. Si bien qu’aucun bruissement ne parut, comme si Color Dream avait perdu sa voix.

La surprise peinte sur le visage, Blenn ne broncha pas, retirant sa main du fruit. La fée se rapprocha d'un battement d'ailes, attrapa son menton entre ses minuscules mains et lui expliqua, les prunelles emplies d'un sentiment néfaste :

 C'est le fruit défendu. Jamais tu ne devras le posséder. Si tu le manges tu perdras tout pouvoir imaginaire. Tu resteras bloqué dans le corps d'un enfant avec une pensée d'adulte. Tes rêves et espoirs se volatiliseront, affirma-t-elle convaincue de ce qu’elle disait.

Blenn sourit intérieurement. N'était-ce pas une ironie du sort ? La réalité qu'il avait laissée à Londres.

 Pourquoi l'avoir créé, s'il n'apporte que le malheur ?

 L'arbre est né le même jour que ce monde. Il est comme un avertissement.

 Un peu comme la genèse et le pommier.

 Le pommier ? Tu vois même dans ton monde il existe.

 Pas vraiment, c'est juste une histoire pour garder l'humanité sous l'emprise d'une minorité de personnes mal attentionnées.

 Une emprise ?

 As-tu interdit aux enfants d'en manger ?

 Bien sûr !

 Alors c'est comme dans mon histoire. J'ai toujours trouvé stupide de créer une chose que les autres ne pourraient pas toucher sous peine de garder la marque du malheur. Une sorte d'orgueil mal pensé... Qui aujourd'hui fait passer les femmes de mon monde pour les traîtresses de l'humanité. Absurde. Triste...

 Tu penses beaucoup trop ! remarqua Mylin.

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