7. Une lueur aventureuse.(1/2)

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À l'aube, la porte de la bibliothèque grinça. Une marche douce chanta sur le sol. Blenn entrouvrit ses paupières et vit une silhouette passer les murs de la pièce. Au fur et à mesure, elle devint plus petite. Blenn s'éveilla, gratta ses yeux de sa main libre et fixa l'ombre quand des mèches blondes tombèrent sur son visage. Deux grands yeux verts se penchèrent au-dessus de lui. Il sursauta légèrement faisant bouger Argon. C'était Lucie, la jeune fille en charge d'ouvrir la bibliothèque tous les jeudis. Elle tapota son front et chuchota :

 Blenn, qu'est-ce que vous faites là ?

L'adolescent s'appuya sur les coudes et répondit :

 On a veillé tard et on s'est retrouvé bloqué, mentit-il en secouant Argon.

Lucie fit semblant de le croire et s'avança vers des ouvrages techniques.

 Vous avez de la chance que ce soit moi et pas une des surveillantes. Allez, sortez vite et retournez dans vos chambres !

Blenn acquiesça et remua de nouveau son compagnon. Ils se levèrent, les yeux rougis par leur triste découverte de la veille. Pourraient-ils oublier ? Probablement que non. Ils vivraient avec ses révélations qu'ils le veuillent ou non. Leurs gestes étaient engourdis et leurs pas las. Ils sortirent de la bibliothèque, longèrent les couloirs vides et rejoignirent leur chambre. La nourrice dormait toujours. Le son d'une trompette ne l'aurait pas réveillée. Ils se faufilèrent dans la pièce, puis se guidèrent grâce aux rayons matinaux, derrière les rideaux.

Les autres garçons étaient toujours dans les bras de Morphée. L'escapade des deux amis resterait secrète, tout comme leurs caresses du soir.

Installés sur les bureaux, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

Argon resta prostré, quant à Blenn il prit sa feuille et conclut sa disserte par : savoir n'est pas toujours préférable.

Puis, il posa sa plume et se laissa choir sur l’épaule d'Argon. La tête en arrière, il respira l'odeur de son ami. Le benjamin l'enlaça puis embrassa sa joue. Ils semblaient ne pas vouloir se quitter, se détacher. Toutefois, lorsque la porte s'ouvrit, ils se délièrent. La nourrice apparut en tapant des mains. Elle tira les rideaux et le jour entra complètement. Tout le monde s'étirait et baillait. Le silence disparut. Tous se levèrent, attrapèrent leur trousse de toilette et partirent aux douches.

La femme s'avança vers Argon et Blenn, ébouriffa leurs cheveux et sourit.


 Vous avez veillé toute la nuit ?

Ils acquiescèrent, omettant qu'ils avaient passé la nuit dans la bibliothèque.

 Vous avez dû bien réfléchir à vos devoirs. Je suis contente de vous. Donnez-les-moi.

Le regard vaporeux, Blenn prit les deux feuilles et les lui tendit. La nourrice les prit, un sourire aux lèvres.

 Merci. Je vais les apporter à la directrice. Votre punition est levée. Vous irez faire vos excuses à votre maîtresse avant la balade.

 Très bien, dirent-ils d'une même voix.

 Allez prendre votre douche, clôtura-t-elle.

En chemise de nuit, ils suivirent la foule. Leurs vêtements pendus sur leur avant-bras, ils avancèrent jusqu'aux bains. La salle d'eau était déjà embuée et leurs camarades presque tous habillés.

 Dépêchons-nous, siffla Argon.

 Hum.

Les affaires posées, ils retirèrent leur chemise et se mirent sous des jets d'eau. La pièce se dégorgea des corps nus, laissant Blenn et Argon seuls. La buée était si dense qu'elle les protégeait du regard des autres. On ne percevait presque plus les lavabos, comme chaque matin. Blenn et Argon en profitèrent. L'un face à l'autre, leur besoin se reflétait. Ils synchronisèrent chacun leur geste qui semblaient provenir d'un seul être. Le jet d'eau s’arrêta. Les deux garçons s’enlacèrent à nouveau. Une émotion intense les porta. Une peine, une passion les dévorait. Argon planta ses ongles dans le dos de Blenn comme pour se raccrocher à la vie. Le brun, lui, semblait vouloir aspirer son adoré dans ses chairs, tellement il le serrait. La force qu'ils exerçaient sur l'autre, les fit lâcher prise. Asphyxiés par la brume, ils se séchèrent dans le couloir et s'y vêtirent.

Blenn enleva une goutte de mousse de l'oreille d'Argon, puis ils descendirent l'escalier principal, vers la salle à manger. Dans la pièce, le chahut régnait. Il y avait plus d'une cinquantaine d'enfants de tout âge : une grande famille où on confondait les prénoms de tout le monde.

Blenn et Argon s’assirent près d'un groupe d'adolescents plus âgés et attendirent que les cantinières viennent.

On leur servit du lait dans leur bol et une tartine à la marmelade posée à côté. Cela sentait bon. Tout était fait maison. Sept chèvres gardées dans l'étable les fournissaient en laitage. Un verger plus loin dans le jardin offrait de bons fruits que les enfants du club de cuisine transformaient en confitures. Il ne manquait pas grand-chose, seulement un père et une mère pour chacun.

Blenn remarqua tout de même, qu'il était dorloté comme un prince, contrairement aux pêcheurs avec qui il avait partagé des collations de pain dur et d'eau douce. Il comprit le comportement d'Elgun et s'en voulut d'avoir été si arrogant. Si gamin.

Cependant, il était une tête brûlée. Il n'était pas Elgun et ne lui devait rien en particulier. L'aventure le faisait rêver plus que jamais malgré les révélations et la vie pénible, qu'il avait entrevues.

Argon et Blenn mangèrent mollement. Leurs cuisses se collaient au fur et à mesure du repas. Leur gestuelle trahissait leur besoin de l’autre. Toutefois lorsqu'on s'attardait sur les enfants, on observait ce comportement sur chaque banc. Filles, garçons, adolescent ou non, les liens se nouaient pour ne jamais être brisés. Malédiction ou bénédiction ? Il ne s'agissait là que d'une quête d'affection. Un besoin irrépressible d'avoir quelqu'un près de soi.

Dans ce Londres de 1871, les individus extérieurs pouvaient-ils comprendre l'attachement si particulier de ces enfants ? Pensaient-ils à un jeu ? Dans l'orphelinat, on ne jugeait personne pour son âge, sa sexualité ou sa pensée, car tout le monde ou presque vivait la même histoire. La solitude rattrapait au vol l'indifférence.

Le petit déjeuner se termina. La cloche sonna l'heure de la promenade du jeudi. Toute la matinée, les enfants resteraient dans l’immense parc de la ville, pendant que les plus grands iraient dans le musée ou la bibliothèque afin de réviser. Quand les pensionnaires atteignaient quinze ans, ils devaient choisir entre : poursuivre leur cursus ou devenir apprenti.

Devant le portail, trois rangs se formèrent. Les nourrices prirent leur tête. Tout le monde suivit la cadence et un brouhaha naquit dans les ruelles. Il s'intensifia...

Un détour fut orchestré pour permettre à Blenn et Argon de s'excuser poliment auprès de leur maîtresse, puis les groupes se séparèrent. L'un partit en direction de la bibliothèque municipale, un autre vers le musée architectural, puis le dernier se dirigea au parc.

Blenn et Argon cheminaient vers l'étendue de verdure. Le parc central était une beauté verdoyante où au détour d'un tronc on aurait pu percevoir une fée. Derrière les grilles en fer forgé, le groupe se dispersa. Chacun avait pour consigne de se tenir sage et de jouer sans bousculade. Les passants habitués à les voir saluaient presque chacun d'entre eux par leur prénom. Les gamins sourirent, puis s'amusèrent. Tout le monde courait. Les surveillantes, les nourrices et la directrice jouaient à chat avec les élèves. C'était une famille où seules les femmes étaient chefs de troupe. Un beau tableau quasi sans ombrage. Quelques petits portaient un regard envieux aux parents qui choyaient leur nourrisson.

Blenn et Argon, eux aussi, ne purent s'empêcher de les dévisager.

 Comment c'est d'avoir un chez soi ? interrogea Argon.

 Je ne me rappelle plus. Comme l'orphelinat je suppose, avec plein de sœurs et de frères.

 Tu veux être mon frère ?

 Si tu veux, mais pas trop... Sinon nous ne pourrons plus nous aimer comme...

 Les grands ?

Blenn fit une pause et acquiesça. Songeur, il demanda.

 Argon. Si je partais, tu viendrais avec moi ?

 Où est-ce que nous irions ?

 Je sais pas ! En France ?

 Je parle mal le français...

 Mais moi je le parle bien... On irait dans le Sud. Mon père m'a dit que la Côte d'Azur était un trésor de curiosité. Il a vu des pierres luire sous la mer.

 Comme tu veux. Du moment que tu restes avec moi. Je suis prêt à te suivre jusque sur la lune. Jamais je ne voudrais te quitter. Jamais !

Le brun baisa la joue et le cou du rouquin.

 Pas ici ! Si les gens nous voient, ils crieront à l'horreur, au sacrilège, s'offusqua Argon.

 On les laissera parler comme les vulgaires qu'ils sont.

 Ils voudront nous lapider, nous envoyer chez les fous. C'est plus sage de nous cacher.

Argon se leva et tira Blenn vers un buisson près d'un kiosque désert.

 Ici ? s'exclama Blenn.

 Nous ne serons pas dérangés. Les gens ont la pétoche depuis que l'étranger s'est pendu.

 Après tout, c'est pas comme si les morts pouvaient revenir à la vie. Il y a encore des idiots pour y croire.

 Viens, dit Argon en s'allongeant.

Blenn s'accroupit sans vérifier les environs et déboutonna la chemise de son ami. Argon déglutit. De fins frissons parcoururent sa peau laiteuse.

 Tu penses qu'on a raison de faire ça ? parla-t-il en interrompant le geste de Blenn.

 Faire quoi ?

 Se toucher comme ça.

 S 'aimer ?

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