5. Le retour

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Dans le grand jardin de l'orphelinat, Blenn était prostré devant un grand arbre et regardait, songeur, les plus jeunes jouer à chat. Les amusements de ces derniers le rendaient amer ou peut-être envieux. Taillant un morceau de bois, il pensait aux jumeaux, au capitaine et à la directrice. Il n’arrivait pas à oublier chacune de leur histoire, comme si elles faisaient parties de lui, désormais. Elles l’agrippaient avec force pour que jamais, il ne délaisse à des souvenirs heureux. « Peut-être que la vie n'avait rien d'aventureux », pensa-t-il, en secouant la tête. « Non, elle l'était. Seulement peut de personne lui donner une chance de le prouver. », poursuivit-il intérieurement.

La cloche tintinnabula prévenant les élèves que l'heure de classe allait débuter. Blenn posa l'épée de bois qu'il avait façonnée dans des feuilles mortes et suivit la il indienne fqui se formait devant l'entrée du bâtiment. Le pas traînant, il entra dans une pièce large à l’aspect froide où un tableau minuscule se tenait près de la porte. Il y avait le strict minimum. Des bureaux, des cahiers, des plumes deux étagères dans le fond. L'encre était mélangée à de l'eau, le bois des chaises, usé, parfois, les fenêtres vibraient sous les éternuments du vent. La tapisserie se décollait par endroit quant au plancher, il grinçait. Habitué, Blenn s'assit près de la dernière fenêtre, à côté d'une armoire où un trois-mâts trônait fier, bien que poussiéreux. Le regard perdu, le garçon observa le clocher de l’église non loin de l’orphelinat, puis contempla les nuages qui divaguaient d’un sens pour choisir l’autre une seconde plus tard. Blenn était perché sur le fil de l'éther, essayant de toucher un bout de rêve qui s’effaçait devant l’incertitude des nuages. Il cessa de regarder le ciel et laissa son esprit flotter par-delà l'espace. Il se voyait, empruntant les travers du temps sur son navire fantôme lorsqu'un garçon poussa son épaule. Blenn sortit de son évasion en grommelant, les sourcils en circonflexes. Argon, son ami de toujours se recula, surprit. Le garçon était plus jeune que lui, mais plus grand en taille. Bien plus grand que ses onze ans le supposé. Agacé par la réaction du plus âgé, il demanda, de ses lèvres rosées :

 Comment c'était sur le bateau ?

 Bien.

 Soit plus précis, détaille-moi tes journées. Ne soit pas avar et partage !

 Il n'y a pas grand-chose à dire. Je nettoyais le pont.

 Tu blagues ? T'as grimpé sur le Bliz pour laver le plancher ! Bonjour l'aventure.

 Fiche-moi la paix, s’énerva Blenn, piqué au vif.

Il retira la main d'Argon de son bras et retourna à sa contemplation. Le plus jeune se renfrogna, déclarant avec arrogance.

 T'es bien fuyant depuis que t'es revenu. Tu veux plus m'embrasser et dormir avec moi. T'as trouvé plus mature sur le bateau ?

 Tais-toi et écris l'ordre du jour dans ton cahier.

Dans la pièce, on entendait le bourdonnement de leur discussion et de leur mésentente. La maîtresse n'apprécia pas ni leur ton, ni leur culot à interrompre la classe. Elle se tourna vers eux, abattit sa règle sur son bureau et haussa le ton :

 Blenn, Argon, dans le couloir avec vos feuilles et en silence. Vous commencez la semaine.

Le plus jeune se redressa sans protester, à vrais dire, il n'attendait que ça, être seul avec Blenn qui n'émit aucune plainte. Toutefois, il fusilla son ami de ses prunelles sombres. Le sourire en coin, Argon ferma la porte et profita du couloir vide pour voler un baiser à Blenn qui ne réagit pas donnant plus de mécontentement à son ami.

 Dis donc, t'es pas du tout réceptif. T'as trouvé mieux, avoue-le ! grogna-t-il.

 Entre autres.

 T'es sérieux ?

 Oui ! Maintenant qu'on est dehors autant écrit la dissertation. Tiens, voici le sujet.

Blenn montra ses notes à Argon, mais ce dernier se fâcha de plus belle et tapa la main sur le carrelage sombre.

 Tu m’ennuie à être comme ça. Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Il était plus vieux que moi ?

 T'es jaloux ?

 Bien sûr que j'le suis ! gronda Argon en cognant le mur cette fois-ci.

Sans se soucier de l'état d'âme de son ami, Blenn commença à écrire son devoir, prêt à y inscrire une première phrase suivit d'une seconde et tomber dans une bulle modelée de façon à ce que personne ne perturbe sa pensée et son travail. Cependant, le regard mauvais et tragique, Argon l'attrapa au col avec fermeté. Une insulte fusa, puis une autre, plus fleurissante d'exaspération, ou bien de colère d'être snobé de la sorte après une semaine sans avoir vu l'élu de son cœur. S'il y avait bien une chose qu'Argon détesté au possible, s'était de sentir le désintérêt de son ami envers sa personne. Non qu'il soit lunatique, ou qu'il cherchât de l'attention, c'était plus profond, plus agressif qu'un simple besoin qu'on s’adressa à lui et qu’on se confie à lui. Blenn était partie si longtemps et son silence, plein de présages imaginaires, rendait le rouquin à cran. Au point, qu'il ne savait plus gérer la peur qui gonflait en lui. La peur de l'abandon sonnait en son sein comme une cloche menaçant l'équilibre qu'ils avaient tous les deux instaurés depuis leur rencontre. Les pupilles noires et oscillantes, d'Argon transperçaient Blenn comme une menace, un avertissement. La respiration haletante, du jeune prédateur s'extirpa de ses poumons dans un son bestial et d’un geste maitrisé, il secoua sa prise et la jeta plus loin. Blenn glissa sur le carrelage. Argon l’agrippa à nouveau, pour le poser plus violement. Il n’y avait pas de doute sur le fait qu’Argon avait un avantage. Sa grandeur lui permettait bien des fantaisies, pourtant il suffisait que Blenn tape du point sur le sol pour qu’il se délit de lui. Qu’est-ce qui clocher chez Argon pour se mettre dans un tel état ? Le garçon n’en avait pas fini, la fureur enflammait toujours ses yeux. Il récupéra la feuille et sous les iris orangées de son aîné, il la déchira dans un grognement animal. Ses enfantillages provoquèrent une rage hostile chez le brun. Narines dilatées, buste gonflé à bloc, il se releva furibond et bondit sur son assaillant, le poing en avant, lorsque la voix piquante d’Argon lança : « Vas-y frappe-moi ! ». Blenn stoppa son geste, hurlant :

 Qu'est-ce tu crois faire avec mon travail ?

 Je croyais que t'en avais rien à faire de l'école ! Il t'a fait changer d'avis ? Hein ? Lequel des jumeaux t'a fait les yeux doux ? s’égosilla Argon, presque certain qu'il s'agissait de l'un d'eux. Il connaissait bien trop les goûts de Blenn pour se fourvoyer.

Qui sur le bateau aurait pu lui faire de l’oeil, mis à part les catins du Bliz. Ses pensées étaient mauvaises et sa bonté habituelle se transformait en noirceur devant les secondes écoulées. À fleur de peau, il cogna. Un coup de poing partit, puis un second riposta. Les garçons se bagarrèrent tels deux chiots d’une même portée, affligé par le comportement de son frère. Ils roulèrent l’un sur l'autre criant des insultes mal pensées et tout un tas de mensonges pour fragiliser le cœur de l’adversaire. Alertée par le raffut, la maîtresse ouvrit la porte avec fracas. Son regard se posa sur ces deux idiots, les bras enroulés l'un sur l'autre, leurs visages empourprés de colère. Elle tenta de les séparer, mais ils étaient bien agrippés.

 Arrêtez immédiatement ! hurla la maîtresse, sans se faire entendre.

Elle dut appeler les deux plus grands de la classe pour les séparer. En quelques gestes, ils y réussirent, pourtant, le combat se poursuivait dans les prunelles de Blenn et Argon. Les plus grands les retenaient avec fermeté. La maîtresse prit les trouble-fêtes par le bras, en rouspétant.

 Vous allez me rendre chèvre !

Elle les installa de part et d'autre de ses jupons et les emporta dans les couloirs interminables. Les yeux des garçons envoyaient des éclairs à l’encontre de leur adversaire. L'arcade sourcilière de Blenn saignait autant que le nez d'Argon, néanmoins, ils étaient prêts à dévorer l’autre. D'un air ébranlé, la femme s’exaspéra de leur attitude et tout au long du trajet, elle les sermonna :

 Vous êtes amis et vous vous tapez dessus. Vous devriez avoir honte d'en arriver aux mains. Vous êtes des idiots, des bornés !

Les garçons ne disaient rien, ils écoutaient les nerfs en pelote. De quoi se mêlait-elle ? C'était leur querelle, leur émotion, leur comportement habituel. Quand l'un n'était pas réceptif à l'autre, l'insatisfaction dépasser la sagesse. C'était comme ça qu'il s'aimait. Avec férocité et délicatesse.

La porte du bureau de Cornaline passée, ils furent installés sur deux fauteuils éloignés. La maîtresse fit comprendre le problème à sa supérieure et repartit.

La porte refermée, Cornaline demanda calmement :

 Que s'est-il passé pour que deux bons amis comme vous en viennent à se battre de la sorte ? La violence ne résoudra pas vos problèmes !

Elle se dirigea vers une trousse à pharmacie, mit du coton dans le nez d'Argon et un gant humide sur sa joue. Les garçons ne pipaient mots. La directrice se tourna vers Blenn et tapota une gaze imbibée d'alcool sur son sourcil.

 Blenn, tu es le plus vieux, pourquoi tu t'es battu ?

 Y a-t-il un âge pour se battre avec un imbécile ?

Argon se leva et cria :

 C'est qui l'imbécile ?

 Celui qui se sent visé, répliqua-t-il.

 T'es dégueulasse.

Blenn se redressa à son tour. Ses yeux rouille devinrent rouges.

 Et pourquoi je serais dégueulasse ?

 Tu sais très bien... Tu l'as fait avec un autre ?

 Et si c'était le cas en quoi ça te gênerait ?

Il ne pensait pas ses mots, mais les réactions de son ami étaient prévisibles et il aimait l’agacer. Se sentir adoré de lui, au point de le frustrer.

Le visage d’Argon se crispa et son corps se raidit.

Cornaline comprit aussitôt le conflit. Il y avait eu tromperie, mais la femme se mit à rire, on ne sait trop pour quelle raison.

 Vous êtes adorables ! Mais un peu jeune pour vous lier à ce point. Vous apprendrez avec d'autres tout au long de vos expériences, que ce soit les sentiments ou la vie.

Elle prit la main de Blenn puis s'avança jusqu'à Argon. Une caresse tendre sur leur visage, elle essuya les larmes qui paraissaient contre leurs cils. Cornaline sourit et donna un baiser sur chaque joue, demandant ainsi une réconciliation.

 Pourquoi ne pas se pardonner tant qu'il est encore temps ? Les regrets sont bien plus étouffants que la colère.

Les garçons, honteux par leur excès, s'excusèrent en une poignée de main. Reconnaissante, la directrice les félicita :

 C'est beaucoup mieux mes fils... Argon voudrais-tu attendre un instant dans le couloir ?

 Hum... oui, s’exécuta-t-il en refermant la porte.

Seuls dans le bureau, Cornaline fit asseoir Blenn à ses côtés. Il obéit en ne sachant quoi penser. Blenn se rappelait des révélations de Malgar et lorsqu'il jeta son regard dans les iris turquoise de la directrice, il se troubla. Pourquoi la directrice était si sereine, si aimante ? Les lèvres entrouvertes, Blenn demanda :

 Pourquoi êtes-vous si calme ? Je n'arrive pas à comprendre.

 Je pensais bien que ça te tracasserait. Ankou n'aurait pas dû t'en parler. Il s'en est voulu après réflexion. Te voir pleurer... il s'est dit qu'il n'aurait pas dû.

 J'avais juste mal pour vous deux... Je me suis senti égoïste d'un coup.

 Tu n'as pas à l'être. Je sais que tu veux voyager. Mais tu es encore jeune, tu as toute la vie pour accomplir des choses auxquelles tu tiens !

 Qu'en savez-vous ? … J'ai peur de vieillir trop vite et de louper les choses importantes ?

 N'est-ce pas important de garder ses amis, d'étudier, d'aider son prochain et de faire des balades en forêt ?

 Si, mais… Je veux voir ce que mon père a vu.

Cornaline soupira, son air devint plus triste, plus tragique. Elle savait une chose que Blenn découvrirait à sa majorité. Son père lui avait laissé un héritage bien amer.

Blenn vit la mélancolie de la direction. Il lui prit la main, pencha la tête :

 Qu'est-ce qui vous chagrine ? Le fait que j'ai apprécié la navigation malgré mes haut-le-cœur ? Vous avez peur que je m'engage et que je me noie ?

 C'est vrai, j'ai peur. Je vous aime tant. Mais ce n'est pas pour cela que je suis triste. Je voudrais te le dire, mais je dois me taire pour le moment.

 De quoi parlez-vous ?

 D'une promesse faite à ton père. D'une lettre qu'il a écrite avant de partir en mer.

 Quelle est-elle cette promesse ? Je veux savoir...

 Il m'a fait promettre de ne jamais te faire engager sur un navire. Et surtout de modérer ton imaginaire.

 Pourquoi aurait-il fait ça ? Il ne vous connaissait même pas. Vous mentez en faisant dire des choses à un mort ! Je n'aime pas ça !

 Blenn, à ton avis qui te gardait quand il partait en mer ?

Le garçon interrompit sa révolte. Statique, il se rendit compte qu'il ne se souvenait que des histoires de son père, mais pas de sa vie quand il n'était pas là.

 Blenn, je te le demande, ne pars plus en mer, attends d'être plus grand, plus réfléchi. Ne fuis plus l'orphelinat. Ce n'est pas une prison.

 La lettre... Pourquoi vous ne me l’avez pas donnée ?

 Tu n'as pas encore l'âge.

 Y'a quoi dedans ?

 Je ne sais pas.

 Je veux la lire maintenant.

 Pas avant tes dix-huit ans.

 Cinq ans à attendre ! Vous en avez trop dit ou pas assez ! s'énerva-t-il.

Les larmes recommencèrent à couler. Cornaline le prit dans ses bras, Blenn la repoussa. Elle le sera plus fort.

 Cinq ans ce n'est pas très long, mon fils. Attendons encore un peu. Je veux que tu profites de ta jeunesse. Ne vieillis pas plus vite que tu ne le fais déjà.

Elle essuya les joues de l'enfant puis le conduisit près d'Argon, qui une fois la porte ouverte, tomba au pied de son ami. Cornaline mit ses mains sur ses hanches puis se racla la gorge :

 Argon, combien de fois je t'ai dit de ne pas espionner aux portes ?

Les orbites rougies et les lèvres pincées, le fautif s'excusa tout en reculant. Blenn s'installa à ses côtés, une moue contrariée. Le sermon fini, Cornaline leur somma de monter dans leur dortoir avec pour consigne de poursuivre la dissertation que leur maîtresse leur avait demandée. Ils acquiescèrent d'un même geste puis la porte se referma. Ils rejoignirent les escaliers main dans la main.

Les garçons montèrent en silence quand Argon fureta d'un côté à l'autre avant de plaquer Blenn dans un recoin et de l'étreindre aussi fort qu'il le put.

 Excuse-moi ! Je ne serais plus jaloux, je ne veux plus te faire mal.

Blenn entoura la taille de son ami et le serra. Ses forces étaient aspirées vers le sol. Il se laissa choir sur le carrelage emportant Argon avec lui. Puis ils sanglotèrent comme des enfants. Les deux gamins pleurèrent à chaudes larmes dans un coin sombre du premier étage. Ils restèrent comme cela de longues minutes, puis osèrent se regarder dans le fond des yeux.

Ils séchèrent le scintillement de leurs joues et partirent dans leur chambre où une dizaine de lits étaient disposés de part et d'autre des murs.

Ils s'allongèrent dos contre dos, dans un silence rempli d'émotions contradictoires.

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