Chapitre 1

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La nuit tombait sur la petite île de Kirrin. Celle-ci se trouvait au milieu d’une rivière dans un pays de châteaux. Les quatre cousins auraient voulu aussi avoir un château sur leur île mais il n’y avait là qu’une vieille grange datant de l’époque où les trois prés servaient encore à faire du foin.

— Et si on faisait un grand feu au lieu d’utiliser le réchaud pour une fois ?

Cela venait de Claudine, enthousiaste et toujours prête à toutes les aventures pour égayer sa vie trop banale.

— Mais où veux-tu trouver du bois, ici ? demanda François en écartant la main pour désigner les champs.

— Il y a des arbres un peu partout ici, osa Anne, la plus jeune.

— Il n’y a quasiment rien au sol, pas question de prendre des branches sur l’arbre, il serait encore vert, nous nous enfumerions bien plus qu’autre chose.

— Oui mais je suis d’accord avec Claudine, intervint Mickael. Franchement, ça serait quand même beaucoup mieux de cuire nos poissons sur un vrai feu de bois.

L’après-midi des enfants avait été consacré à la pêche. Si Claudine n’avait rien pris, trop nerveuse pour patienter longtemps, ses trois cousins avaient eu plus de succès. Anne surtout, était douée : elle avait attrapé douze poissons là où ses deux frères en avaient eu trois au total. Elle avait tout rejeté à l’eau sauf deux belles truites. Un poisson chacun, car il ne fallait pas oublier leur chien Dagobert. Ce petit terrier irlandais d’une belle couleur de froment doré, les accompagnaient partout. Claudine proposa :

— On n’a qu’à reprendre la barque et aller chercher du bois sur l’autre rive. Nous avons encore une bonne heure avant que le soleil ne se couche.

— Et pendant ce temps, je m’occuperai de préparer le poisson, acquiesça la petite Anne.

Il ne fallut que quelques instants pour que les trois aînés se dirigent vers la barque. Dagobert était resté sur l’île espérant récupérer quelques restes du poisson cru.

Quelques heures plus tard, les enfants étaient assis autour d’un feu montant jusqu’au ciel. Leurs poissons dévorés, ils digéraient en se racontant des histoires.

— À mon tour, dit Mickael.

— Pas une histoire de fantômes, interdit Anne en se blottissant contre son frère aîné. Je n’aime pas les histoires de fantômes.

— Pourquoi ? s’étonna Mickael. Ça fait peur !

— Justement, ça fait peur, c’est ça que je n’aime pas.

— Allez, vas-y, raconte une histoire ! relança Claudine qui appréciait les talents de conteurs de son cousin.

Mais leurs jeux furent interrompus par le grognement de Dagobert. Il s’était levé et montrait les crocs à quelque chose hors du cercle de lumière. Le contraste des luminosités rendait la nuit noire comme du charbon. Malgré la présence de la Lune, impossible de discerner les contours dans la pénombre.

— Dago, calme-toi mon chien, ordonna Claudine.

Mais l’animal ne cessa pas. Les enfants s’étonnaient. Pourquoi cette réaction ? Puis soudain un chuchotement, Anne pointa le doigt :

— Là-bas ! J’ai cru voir des yeux !

— Où ça ? demanda son frère.

— Près de la souche, au ras du sol.

— Au ras du sol ? Ce n’est qu’une bébête, rien de grave. Toi et Dagobert êtes vraiment froussards, se moqua Mickael.

— Hey ! N’insulte pas mon chien ! Il est très courageux ! S’il grogne, c’est qu’il y a quelque chose. D’ailleurs, on va le savoir tout de suite.

Claudine se leva pour récupérer sa lampe torche dans sa poche. Elle brandit le petit rectangle de plastique vers l’endroit désigné par sa cousine.

— Mon dieu ! s’exclama Mickael d’une voix blanche.

La petite fille n’avait vu qu’une paire d’yeux briller un instant mais devant eux, l’endroit était infesté de rats. Claudine balaya la place avec sa torche. Tout autour d’eux, à vingt centimètres de la lumière des flammes, des rats, encore des rats, que des rats. Des centaines, des milliers de rats noirs et bruns. Ils étaient énormes et pourtant maigres. On voyait les côtes à travers la fourrure mitée et sale. Certains avaient perdus des plaques de poils laissant apparaître une peau rosâtre griffée et suintante. D’autres semblaient sortir d’une marée noire, tant leurs poils étaient luisants de gras. Sur d’autres, on devinait les boules des tiques qui leur suçaient le sang.

Tous pullulaient, se marchaient les uns sur les autres, s’écrasaient. Ce n’était qu’une masse grouillante et informe, toujours en mouvement. Maintenant qu’ils se savaient repérés, ils commençaient à être moins discrets et à couiner. C’était une cacophonie aiguë qui écrasait le grognement du chien. Chaque cri était comme un crissement de craie, provoquait un frisson de dégoût.

Le vent se leva et ils purent sentir la puanteur qui s’exhalait de la masse frétillante. C’était une odeur lourde et âcre animée d’une vie propre. Elle recouvrait la langue, se déversait dans la trachée, s’installait dans les poumons, s’incrustait dans la peau. Il semblait que l’agglutinat de rats s’était roulé dans des bouses de vaches avant de plonger dans des viscères de poisson en putréfaction. Mais surtout, il y avait une odeur néfaste, une puanteur funeste. Ce fumet empoisonné leur donna la nausée. Tous sentaient le dos de leur T-shirt trempé de sueur.

— Ils n’entrent pas dans la lumière, balbutia François.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Mickael.

— Rien, ils finiront bien par se lasser, se persuada Claudine.

— Regardez, qu’est-ce que c’est que ça ?

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