Chapitre 7. WILL

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Novembre s’est déroulé cette année dans la bruine et le froid. Ce temps maussade dure depuis plusieurs semaines et déteint sur mon humeur. Je suis comme un tournesol, moi. J’ai besoin de soleil de temps en temps. Si encore il neigeait un peu, histoire d’annoncer joyeusement l’ouverture imminente du marché de Noël. Mais cette année, hélas, il semble bien que décembre soit aussi pourri que le mois précédent.

De son côté, ma colocataire rayonne. Son prétendant, le charismatique Anthony Laplagne, la poursuit de ses assiduités depuis le mois dernier, avec une élégance et une patience qui forcent l’admiration. J’ignore si elle prend un malin plaisir à le faire patienter, ou bien s’il se délecte de cette attente et de ce mystère entre eux, mais en tout cas les choses vont lentement.

Trop lentement à mon goût. Je suis avide de potins croustillants. De temps en temps, avec ma subtilité légendaire, j’en fais la remarque à Cylia lorsque nous nous retrouvons chez nous.

— Will, je sais bien que tu es en pleine misère sexuelle en ce moment, mais ne compte pas sur moi pour vivre par procuration.

« En pleine misère sexuelle ». Ah ah ah. Si je ne craignais pas de me faire engueuler, je n’hésiterais pas à lui révéler que niveau cul, j’ai ce qu’il me faut en ce moment. Mais je sais que Cylia désapprouvait par le passé ma relation conflictuelle avec Marco. Je suis persuadé qu’elle ne serait pas ravie d’apprendre que j’ai craqué une fois de plus pour lui et qu’il me balade de nouveau comme un jouet.

J’ai toujours eu un faible pour les connards. En particulier pour celui-là. Ce n’est pas de la misère sexuelle. C’est de la misère affective. Je suis heureux et comblé, quelques minutes par jour, ou quelques heures par mois, quand il m’accorde un peu de son temps. Et le reste, je broie du noir. Je sais que ça ne mène nulle part, mais ça ne m’empêche pas d’y aller. J’aimerais en parler à Cylia, mais il m’est bien plus facile de me concentrer sur sa relation que sur l’inutilité de la mienne.

Anthony Laplagne est revenu au pub plusieurs fois depuis octobre. Généralement les mercredis, puis les vendredis, vers 23h, une fois le coup de feu passé, pour avoir la possibilité de parler à Cylia le temps d’une bière au comptoir. Même si les clients se faisaient plus rares à cette heure, je voyais bien que ça agaçait Hervé que sa serveuse se fasse draguer sur son lieu de travail. Mais après que Laplagne soit allé directement lui adresser deux mots en privé, Hervé a changé d’attitude. J’imagine que cela a à voir avec une autre soirée d’entreprise prévue l’an prochain.

— Mais pourquoi tu ne le vois pas en dehors du pub ? ai-je fini par suggérer à Cylia. Tu as son numéro, envoie-lui un message, convenez d’un rendez-vous ! Tu attends qu’il se penche par-dessus le comptoir pour votre premier baiser ?

Cylia a pouffé de rire, mais j’ai bien vu qu’elle était un peu gênée. Elle a fini par m’avouer qu’elle trouvait très agréable de se faire draguer mais que la perspective de se retrouver seule avec cet homme lui faisait peur.

— Mais on en a déjà parlé, de quoi as-tu peur ? me suis-je étonné.

— Il m’impressionne. Ça me rassure de le voir au pub.

— Tu l’as déjà dit. Tu as peur qu’il te saute dessus ou quoi ?

— Non, ce n’est pas ça. Il n’a pas l’air pressé de toute façon. On dirait plutôt qu’il attend que je fasse une proposition.

— Et bien, fais une proposition alors !

Cette absence d’action était d’une lourdeur… ça m’agaçait. Aussi me suis-je décidé, ce soir, à donner à leur relation un petit coup de pouce.

* * * * *

Mercredi soir. 23h.

Cet homme a le sens de la ponctualité dans son travail comme dans sa vie privée, visiblement. Comme il n’a pas demandé à Cylia son numéro, et qu’elle ne lui a pas donné d’elle-même non plus – une chose que je n’arrive pas à comprendre – elle ne sait jamais s’il va venir ou pas. Mais je crois qu’elle l’espère un peu plus à chaque fois.

D’habitude, Anthony Laplagne m’adresse un sourire poli et nous échangeons les formules de politesse habituelles au bar, mais sans plus. Je m’efface toujours très vite car ce n’est pas moi qui l’intéresse. Or, ce soir, Cylia est occupée au sous-sol avec Hervé et Maxence pour le réglage d’une nouvelle ligne de tirage. C’est le moment de suggérer deux ou trois choses à son prétendant.

J’envie Cylia. J’aurais aimé qu’un bel homme tel que lui m’attende au comptoir de cette façon. Qu’il me dise à moi aussi qu’il n’est pas venu pour la bière, mais juste pour moi. Qu’il ose se dévoiler publiquement pour moi. Oui, j’envie vraiment mon amie.

— Comme d’habitude, Monsieur Laplagne ?

— Oui, une blonde, s’il vous plait.

J’attrape un verre propre mais stoppe mon geste, la main sur un des manches de la tireuse.

— Puis-je vous conseiller plutôt en brune ce soir ?

— Je n’aime pas les brunes.

— Je ne parle pas de la bière.

Je repose le verre et me penche vers lui pour parler plus discrètement.

— La brune ne fera jamais le premier pas.

L’homme me fixe sans sourciller. D’un geste de la main, il m’invite à poursuivre. Cylia a raison, il dégage quelque chose d’intimidant quand il vous fixe de cette façon.

— Vous semblez être un homme élégant, galant et patient, Monsieur Laplagne. Très patient, visiblement. Mais vous pourrez attendre longtemps que la brune vienne à vous avec une proposition en dehors de ce pub. La brune est farouche, timide.

— Pardon, mais… en quoi cela vous regarde ?

Jolie façon de me remettre à ma place. Il est gonflé, lui ! J’essaye de l’aider à conclure et voilà qu’il m’envoie promener.

— Et bien vous savez, ça fait un moment que je vis avec elle et je pense être la personne qui la connait le…

— Vous vivez avec elle ? m’interrompt Laplagne, sèchement.

Cette question abrupte est accompagnée d’un regard tranchant, inquisiteur. Eh doucement, bonhomme ! Je viens soudain de comprendre ce qui impressionne Cylia. Je suis étonné qu’elle ne lui ait pas décrit un peu plus sa vie en dehors du bar, ni notre relation, depuis le temps qu’il vient papoter avec elle.

— Et bien, oui, nous sommes colocataires depuis presque trois ans.

— Elle ne m’en a pas parlé.

J’ai l’impression qu’il s’assombrit encore plus. D’ordinaire, le mariole qui est en moi ferait une blague du style « Mais rassurez-vous, elle met une culotte quand on dort ensemble ». Cependant, le visage fermé de Laplagne me coupe l’envie de plaisanter et de taquiner puérilement sa jalousie.

— Mais rassurez-vous… nous avons chacun notre espace. Et puis…

Je me penche un peu plus vers lui pour ajouter, comme une confidence :

— Je les préfère avec moins de poitrine et plus de barbe. C’est ma colocataire, et mon amie.

En une fraction de seconde, l’homme tendu en face de moi se métamorphose.

— Ah, ça change tout, effectivement ! Cylia préservait votre secret, j’imagine.

Je pouffe de rire. Mon secret ? On n’est plus au Moyen-Âge.

— Je ne m’en cache pas, même si je ne porte pas de panneau indiquant mon orientation, Mr Laplagne.

— Anthony, me dit-il soudain.

— Pardon ?

— Appelez-moi Anthony, répète-t-il.

Ah ça y est, maintenant qu’il sait que j’aime sucer des bites, il me trouve tout de suite moins menaçant pour sa proie. Je ris intérieurement en lui tendant la main.

— Enchanté, Anthony. Moi c’est William, mais tu peux m’appeler Will si tu préfères.

Il me serre la main avec un sourire qui est loin de réchauffer le ton de sa réponse :

— On n’en est peut-être pas encore à se tutoyer…

Oooookaaaay. Alors lui, c’est sûr, il n’aura pas le prix de camaraderie cette année. Pour moi qui ai le contact plutôt facile avec les gens, je dois avouer qu’il me scotche. Mais j’ai assez d’expérience avec la gent masculine pour sentir que, même si on ne chasse pas les mêmes proies, cet homme a besoin de montrer qu’il est l’alpha. Quand il sera repu, probablement qu’il se montrera beaucoup plus amical.

J’essaye de garder un sourire de façade alors qu’il me demande :

— Et donc, quel serait votre conseil concernant… la brune ?

— Attaquez.

— Attaquer ? Elle a mon numéro, me rappelle-t-il. Elle ne m’a pas donné le sien. Malgré les nombreuses fois où je suis venu ici. J’ai fait quelques allusions au fait d’apprendre à se connaître mieux. Mais tant qu’elle ne manifestera pas l’envie de mieux me connaître, je crois malvenu de ma part d’intervenir d’avantage.

Ça me laisse toujours aussi perplexe. Qu’est-ce que ça lui coûte d’être plus clair avec elle ?

— Vous êtes un homme d’expérience, j’imagine. C’est une jeune femme qui a été déçue par le passé. Je pense que vous êtes suffisamment intelligent pour comprendre qu’il lui faudra du temps pour se dévoiler, mais qu’elle ne le fera jamais sans un coup de pouce. Invitez-la en dehors du pub. Un verre ailleurs, un café, un resto, une promenade…

— J’y songerai, me dit-il en inclinant la tête.

Bon, voilà qui est fait. Je remplis son verre en veillant à faire le moins de mousse possible.

— Un dernier conseil, Anthony…

Je pousse vers lui le verre de bière qui laisse une trainée humide sur le bois ciré du comptoir.

— Si vos intentions de découvrir la brune ne se limitent qu’à y goûter une fois… je vous suggère vivement de rester définitivement sur la blonde.

Laplagne plisse les yeux en me fixant plus froidement. J’imagine qu’il n’apprécie pas qu’on lui dicte ce qu’il peut faire ou ne pas faire. Mais si je suis décidé à accélérer un peu les choses entre eux, je ne suis pas disposé pour autant à sacrifier mon amie.

Il sort son portefeuille de la poche de sa veste et dépose un billet de dix euros sur le comptoir. Je prends l’argent et me tourne vers la caisse enregistreuse contre le mur derrière moi. Alors que je me retourne vers mon client pour lui rendre la monnaie, je constate qu’il a disparu. Sur ma gauche, la porte du bar se referme doucement sur une ombre. Sur le comptoir, des perles de condensation glissent sensuellement le long du verre intact abandonné par cet homme insaisissable.

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