Chapitre 38

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Johanna

Tiens, il y a trois ans jour pour jour, Fabian débarquait à l’ITEP pour rencontrer les jeunes avant le grand prix de France. Tiens, il y a trois ans jour pour jour il dînait chez moi pour la première fois. Que le temps passe… Sept mois que je ne l’ai pas vu. Sur trois ans, ça fait un bout quand même. Fab a repris le chemin de la F1 il y a un mois et demi. Je l’ai suivi, évidemment, grâce à ma télévision. Si je pensais aller mieux, avoir réussi à tourner la page (genre !) je ne m’attendais pas à avoir cette réaction en voyant son visage à la télé. J’ai littéralement fondu en larmes à peine est-il apparu à l’écran.

Je suis tellement fière de lui. Il a réussi à se remettre de son accident, même si cela n’a pas été facile. Il a bien galéré, mais n’a jamais lâché l’affaire, ce qui en soi ne m’étonne pas de lui. Qui connaît Fabian sait que rien n’est impossible pour lui quand il s’en donne la peine. Et la course automobile étant sa vie, rien ne l’aurait empêché de remonter dans un baquet.

Lorsque sa sœur m’a envoyé une vidéo de lui le jour où il est remonté dans un karting pour la première fois depuis son accident, j’ai pleuré (ouais, je deviens faible !). De fierté, de joie, de tristesse, je ne sais pas. D’un peu tout ça à la fois je pense. Bref, sept mois que lui et moi c’est fini. Je préfère dire ça plutôt que la vérité, je me suis fait larguer comme une vieille chaussette (je n’ai jamais compris cette expression mais soit !) et Fab est devenu Casper pour moi. Il n’a jamais répondu à aucun de mes messages et je me demanderais même s’il était encore en vie si Lila ne me donnait pas de nouvelles de temps à autres, et si je n’appelais pas Abuelita pour prendre de leurs nouvelles tous les samedis après-midi (oui, j’ai acquis des automatismes avec mon ancienne adorable belle-grand-mère).

Alors que je sors du boulot à 22h, mon téléphone vibre dans ma poche. C’est un appel de Lila. Tout de suite, mon cerveau se monte sur 220 volts et le pire me passe sous les yeux. Est-il arrivé quelque chose à Fab ? Nous sommes vendredi soir, il était en piste aujourd’hui et je n’ai pas eu le temps de regarder comment se sont passés les essais libres. Je décroche immédiatement.

- Lila ? Tout va bien ?

- Jo… Abuelita est décédée, répond-elle la gorge nouée.

Je m’arrête illico et m’assieds sur les marches que j’étais en train de descendre. Je pousse un profond soupir et déglutis péniblement alors que je sens mes yeux s’humidifier instantanément.

- Oh… Lila je… je suis désolée.

- C’était il y a trois jours et… Je suis désolée de ne pas t’avoir prévenue plus tôt Jo…

J’encaisse. Ou pas. Je sais bien que je ne suis plus rien pour cette famille mais Maria Luisa, ainsi que toute la famille, compte beaucoup pour moi aujourd’hui encore. Savoir que personne ne m’a prévenue alors qu’Abuelita nous a quittés il y a trois jours me peine énormément.

- Pas de souci, dis-je doucement. Je comprends. Est-ce que vous allez tous bien ?

- On essaie, mais c’est difficile…

- J’imagine oui, je couine en essuyant mes yeux.

- Depuis qu’on le sait, Fabian s’est muré dans le silence. Il n’a pas dit un mot je te jure c’est flippant.

- Ah…

Que voulez-vous que je réponde à ça ? Je sais à quel point Fab était proche de sa grand-mère. Il l’estimait beaucoup, sa voix était parole d’Evangile et leur complicité était évidente.

- Il a déclaré forfait pour ce week-end, il est dans sa chambre chez les parents et ne nous dit pas un mot. Le seul moment où il a parlé c’est quand je lui ai proposé de t’appeler pour t’annoncer le décès de Mamie. Il m’a juste crié dessus de ne pas te le dire…

- Ah…

Ouais, très perspicace Johanna. Et pas du tout redondant ! Que voulez-vous, encore, que je réponde à ça ? Fab m’a semble-t-il totalement évincée de sa vie, au point de ne même pas tenir compte de la relation que j’ai pu tisser avec sa grand-mère.

- Désolée Jo. Mais, je l’ai surpris plusieurs fois à hésiter à t’appeler alors… Je… je ne sais pas. Je me disais que peut-être… Non, laisse tomber. Je suis désolée de t’avoir dérangée Jo.

- Lila, attends ! Dis-moi.

- …

- Je passe par chez moi préparer un sac et je prends la route.

- Merci Jo, je crois qu’il en a besoin.

- J’en doute, je risque de me faire envoyer bouler mais bon… Lila, j’en ai pour plus de douze heures de route. Alors, avec quelques arrêts, je serai là en fin de journée demain. Quand… l’enterrement est-il prévu ?

- Demain, à quinze heures.

- Oh… Et bien, je ferai en sorte d’être là pour quinze heures alors.

- Merci Jo. Je sais que lui et toi c’est…compliqué, mais…

Je la coupe avant qu’elle ne termine sa tirade.

- Ce n’est pas compliqué, c’est terminé et je n’ai plus aucune nouvelle de lui depuis le jour où il m’a jetée, mais bref.

- Oui, non, enfin… Bref, ça fera plaisir à Diego de te voir.

- J’ai hâte de le voir, je crois que ça me fera encore plus plaisir qu’à lui. Lila je file, plus vite je prends la route et plus vite je serai là.

- Ok. Fais attention à la route, d’accord ?

- Oui Madame !

****

Il est 14h30 quand je me gare, épuisée, sur le parking près de l’église où aura lieu la cérémonie en l’honneur de Maria Luisa Almagro, la grand-mère de Fabian. Je me précipite dans le petit café du coin, commande un expresso et file aux toilettes me changer. Je troque mon jogging contre un pantalon noir et enfile un chemisier gris, légèrement froissé par son passage dans mon sac mais cela fera l’affaire.

Je ressors dix minutes plus tard du café et il y a déjà du monde devant l’église. Je dépose mon sac dans ma voiture, noue mes cheveux en un rapide chignon, y ajoute une petite barrette avec une rose blanche, la fleur préférée d’Abuelita, puis m’approche. Fabian, ses parents et sa sœur ne sont pas encore là. J’ai eu le temps de ressasser durant le trajet. Voilà des mois que je ne les ai pas vus, que je n’ai pas serré cet homme contre moi. Il me manque toujours autant et j’ai toujours du mal à accepter qu’il m’ait quittée, je lui en veux beaucoup mais je l’aime et il m’est impossible de ne pas être présente pour lui. Abuelita était une femme hors-norme, et je me suis attachée à elle. Je sais à quel point Fabian tenait à elle et il doit être dévasté.

****

Fabian

Lila m’a dit qu’elle avait prévenue Johanna pour Abuelita, et qu’elle venait. Je ne voulais pas la prévenir, pas la voir, pas lui faire de peine. Ces derniers mois ont été un cauchemar. Je pense à elle sans cesse. Il n’y a que derrière un volant de F1 que mon cerveau débranche la partie liée à mon cœur pour passer en mode survie. Je sais que j’ai pris la bonne décision, elle mérite un homme disponible pour elle, présent quotidiennement. J’essaie de me convaincre et de persuader mon cerveau que je n’ai pas besoin de Johanna Beauvue pour que mon monde tourne rond.

Pourtant, quand je sors de la voiture et que je l’aperçois, je comprends qu’il n’en est rien. J’ai l’impression de respirer pour la première fois depuis qu’elle a quitté ma maison. Elle semble épuisée mais est toujours aussi belle. Son chignon laisse échapper des mèches autour de son visage et le soleil illumine ses traits fins. Mon corps prend le contrôle quand mes jambes m’amènent à elle avant même que je réfléchisse à savoir si c’est une bonne ou une mauvaise idée.

Je la prends dans mes bras, la serre contre moi et enfouis mon visage dans son cou pour respirer son odeur. C’est si bon de la voir, de la sentir à nouveau. Je ressens immédiatement un certain réconfort alors qu’elle glisse un bras autour de ma taille et que son autre main caresse mes cheveux. Nous restons ainsi un moment avant que je ne me redresse et pose mon front contre le sien, plongeant mon regard dans ses prunelles bleues.

- Fabian, je suis désolée pour ta grand-mère.

Je ferme un instant les yeux, de nouveau envahi par la tristesse. Je n’arrive pas à réaliser qu’Abuelita est partie. Johanna caresse ma joue du bout des doigts et me sourit tendrement.

- J’espère qu’elle m’a pardonnée ma paëlla ratée. Je crois que je n’oublierais jamais la tête qu’elle a fait quand elle l’a goûtée et son « ma petite, contente-toi de rendre mon petit-fils heureux et de lui cuisiner ce que tu sais déjà faire, il fera la paëlla lui-même ».

Je souris pour la première fois depuis quatre jours et dépose un baiser sur son front en resserrant mon étreinte, avant de caresser la rose blanche dans ses cheveux. Bordel, elle connaissait bien Abuelita et j’ai fait le choix de ne pas la prévenir, de l’empêcher de lui dire au revoir par pur égoïsme, pour ne pas souffrir de la voir. J’ai honte.

- Merci d’être là et merci d’être toi.

- Tu aurais dû m’appeler Fab. Je… je serais venue plus tôt pour… je ne sais pas, te serrer dans mes bras, essayer de te réconforter un peu.

- Je sais mais… je ne voulais pas profiter de toi.

- Tu sais bien que je serai toujours là pour toi, peu importe que… enfin peu importe ce qui s’est passé entre nous.

Je détourne le regard, honteux en voyant la tristesse qui a pris place au fond de ses prunelles. Je l’ai fait souffrir en la quittant mais je maintiens que c’est mieux ainsi, mieux pour elle, même si l’idée qu’elle rencontre quelqu’un d’autre me tord le bide d’avance et me donne envie de frapper.

Mes parents nous rejoignent, ainsi que ma sœur et son mari. Ils étreignent longuement Johanna et j’entends ma mère la remercier d’être là pour moi. Ce n’est que lorsque je recule d’un pas pour tenter d’échapper à cette ambiance morose et aux yeux tristes de mon père que je remarque que j’ai glissé l’une de mes mains dans celle de Jo, entrelaçant nos doigts. Je crois que j’ai besoin d’un contact physique permanent avec elle pour m’apaiser, me rassurer et m’assurer qu’elle est bien là, avec moi malgré ce que je lui ai fait.

Je l’entraine à ma suite dans l’église, et lorsqu’elle s’arrête quelques rangs avant le premier, je me retourne et l’étreins en lui chuchotant à l’oreille.

- Viens au premier rang avec moi s’il te plait.

- Fab, le premier rang c’est pour la famille proche.

- Tu es la famille proche, Jo.

Elle me sourit tendrement et dépose un baiser sur ma joue, mais ses yeux tristes font vriller mon cœur.

- Je ne serai pas loin.

- Abuelita aimerait que tu sois avec nous. Et… J’ai besoin que tu sois avec moi, s’il te plait. Jo… j’ai besoin de toi.

Je sais que c’est injuste de lui demander d’être présente pour moi alors que je l’ai quittée, mais mon cœur et mon esprit sont en ce moment trop égoïstes pour la laisser s’éloigner de moi. Johanna soupire, acquiesce et m’accompagne au premier rang.

****

Il est 21h. Le bruit dans la maison de mes parents dû à la réception suite à l’enterrement s’est enfin arrêté. Je me suis enfermé dans ma chambre d’ado à peine arrivé. Toute cette ambiance est trop difficile à supporter pour moi, j’ai préféré m’isoler. Johanna est venue m’apporter à manger mais je n’ai pas faim, je n’ai envie de rien si ce n’est de silence. J’aimerais que la douleur dans ma poitrine s’arrête. Je voudrais ne plus ressentir cette peine immense à l’évocation d’Abuelita. Mais c’est impossible. J’ai perdu l’un des piliers de ma vie. Abuelita, c’était mon roc, ma bouffée d’oxygène. Toujours des conseils bienveillants, toujours des mots tendres. Elle m’aimait autant que je l’aime et la simple idée de ne plus jamais entendre sa voix me brise le cœur.

J’entends des bruits de pas qui s'approchent de mon refuge et des murmures.

- Lila, il faut faire quelque chose pour Fab. Je sais que tu es malheureuse aussi mais…

- Je sais Johanna, mais il n’y a qu’à toi qu’il a parlé. Moi j’ai Pedro, lui t’a toi.

- Il m’avait. Que veux-tu que je fasse ? Je dois repartir demain en fin de journée, je bosse lundi et je n’ai pas pu me faire remplacer.

- Juste être là le temps que tu peux, c’est déjà beaucoup.

Demain, elle repart demain. Bon sang, je voudrais qu’elle reste là indéfiniment, qu’elle panse mes plaies et balaie ma douleur. J’ai l’impression qu’il n’y a qu’elle qui puisse m’aider à aller mieux. Parce que je vais aller mieux, je le sais. Je suis un battant, un compétiteur. Abuelita n’aimerait pas que je me laisse aller, elle voudrait que je relève la tête, que je reprenne ma vie en pensant aux moments de bonheur avec elle et non en ruminant la peine de l’avoir perdue. Mais c’est dur, tellement dur.

J’entends la porte de ma chambre s’ouvrir doucement. Je ferme les yeux, fais mine de dormir alors que je suis tout habillé sur mon lit, les mains croisées derrière ma tête après des heures à regarder le plafond. Johanna referme la porte. Je la sens qui défait les lacets de mes chaussures pour me les ôter, puis j’entends les rideaux être tirés, avant de sentir le lit bouger. Elle pose sa tête sur mon torse et sa main sur mon cœur, se blottit contre moi. Je referme mon bras autour d’elle, enfouis mon nez dans ses cheveux et soupire de contentement. Elle commence déjà à panser mes plaies, rien que par sa présence. J’aimerais parler avec elle, lui dire ce que je ressens et aussi lui expliquer pourquoi j’ai fait ce choix, mais je n’ose pas. Et avant que j’aie eu le temps de formuler mes pensées à voix haute, je sens son souffle s’apaiser et elle s’endort tout contre moi. Je caresse doucement ses cheveux du bout des doigts et profite un moment du plaisir de la sentir de nouveau dans mes bras. Mon palpitant est aux abois, je vibre toujours autant pour cette femme et c’est tellement douloureux de la tenir éloignée de moi que j’espère pouvoir prendre ma dose de douceur cette nuit rien qu’en la gardant au chaud dans mon lit.

Annotations

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Lia 53
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