Chapitre 35

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Johanna

Comme chaque matin, je prépare un plateau avec deux tasses de café, du pain et de la confiture, des oranges pressées. Comme chaque matin, je réponds aux messages de sa sœur, sa mère, Paolo et Roberto, Dylan… Pour leur dire toujours la même chose. « Encore une mauvaise nuit. La journée va être longue. » J’ajoute à l’intention de la mère de Fab, qui ne devrait pas tarder à arriver « Je crois qu’il va falloir mettre de l’eau dans notre vin aujourd’hui encore, c’est dur pour lui… ». Et comme chaque matin je passe un coup de fil à Abuelita, la grand-mère de Fab, pour la rassurer et lui dire que son petit-fils va bien même s’il n’a pas trop le moral.

Autant dire que la mère de Fab et moi nous voyons quotidiennement depuis quasiment deux mois. Tout n’est pas toujours rose entre nous, mais nos relations sont plus que cordiales. Si elle ne me l’a pas dit clairement, je sais qu’elle apprécie que je reste auprès de son fils. Bien sûr au début elle a tiqué. Maman voulait s’occuper de son louveteau à tout prix. Elle a débarqué avec sa valise le jour du retour de Fab. Mais lui qui ne supportait déjà pas l’idée que je m’incruste pour être auprès de lui, a d’autant plus flippé en voyant sa valise. Seulement c’était soit moi, soit sa mère et il a fini par capituler. Me voilà donc en garde malade ronchon et imbuvable. Et malgré tout l’amour que j’ai pour lui, je fatigue grandement.

Je retourne à la chambre et dépose le plateau sur le bord du lit. Fabian évite mon regard, comme souvent ces derniers jours. Il a allumé la télévision, mais n’y prête pas plus attention que ça. Je récupère ma tasse de café et commence à déjeuner en silence, assise sur un fauteuil à côté du lit. Dois-je lui signifier que j’en suis déjà à mon troisième café parce que, comme chaque matin, je stresse quant à son humeur, ses réactions, ses pensées qui sont de plus en plus sombres ? En tant qu’éducatrice, j’ai déjà vu des personnes plonger dans la dépression et je peux certifier que cette déprime n’est pas passagère. Mais en même temps, pour qu’elle soit soignée, encore faut-il consulter. Et vu la réaction qu’il a eu chaque fois que je lui ai suggéré d’en discuter avec son médecin, on n’est pas près d’en arriver là.

- Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?

Fab attaque fort. Chaque fois qu’il pose cette question, cela finit en dispute car il me dit de sortir, d’aller prendre l’air, de vivre ma vie et de ne pas se priver pour lui. Dieu merci, aujourd’hui je vais pouvoir éviter le conflit.

- Je vais sortir pendant que ta mère est là, le frigo est vide.

Il tourne la tête vers moi, son regard est légèrement tourmenté, mais il se recompose un visage rapidement. L’idée de rester seul avec sa mère ne le réjouit pas, je l’ai vu dans ses yeux mais il a ce qu’il veut puisque je sors.

- Tu pourrais en profiter pour aller faire les boutiques, ou boire un verre avec ma sœur, déjeuner avec elle peut-être même.

- Je n’ai pas besoin de fringues et mon congé sans solde ne m’autorise pas à faire des dépenses.

Merde. J’ai parlé trop vite. Sujet bancal, dispute en approche. Comment l’argent peut-il être un problème entre nous alors que nous n’avons pas de compte commun ? A sa demande, et j’avoue que cela m’arrange bien financièrement, je fais les courses avec sa carte bleue. Je limite les achats concernant mes envies et me concentre sur ses goûts et envies à lui, quand il en a, c’est-à-dire rarement en ce moment.

- Tu peux utiliser ma carte pour autre chose que pour la bouffe, je te l’ai déjà dit. Fais-toi plaisir.

Hors de question. Personne n’a à m’entretenir. Je ne supporterai pas ça.

- Ça va aller, je te l’ai dit, je n’ai pas besoin de vêtements.

- Bon sang Jo ! s’énerve-t-il. Prends ma carte et discute pas, merde !

Et voilà… Début de journée classique dans la villa Almagro. Je me lève en soupirant, récupère une tartine de pain sur laquelle j’étale de la confiture, m’approche de lui et lui colle dans la bouche.

- Mange, et tais-toi. Je fais ce que je veux et je n’ai ni envie de shopping, ni envie de me disputer avec toi ce matin. Je file prendre une douche.

Je dépose un baiser sur son front alors qu’il vire la tartine de sa bouche et quitte la chambre en l’entendant bougonner, mon café à la main pour me rendre dans la salle de bain. Je me rappelle tel un mantra, pendant que l’eau coule le long de mon corps, que je ne dois pas craquer. Fab est dans une situation compliquée, j’en ai plus que conscience. Ce qu’il vit est une galère monumentale et si, au début, le fait d’être en vie était tout ce qui comptait pour lui, privé de tout ce qu’il a l’habitude de faire, la vie n’a plus la même saveur pour mon homme comme lui encore plus que pour quiconque.

Parfois, je lui en veux. Je suis épuisée de jouer les tampons avec ses proches, de passer mon temps à le dorloter alors qu’il est vraiment une enflure avec tout le monde et avec moi particulièrement. En même temps, je suis sur son dos H24, je peux comprendre que ce soit difficile pour lui. Perdre toute autonomie du jour au lendemain, je ne sais pas si je pourrais moi non plus. Alors je mets de l’eau dans mon vin tous les jours depuis son accident, je lui laisse de l’espace, essaie de ne pas trop le brusquer, d’être présente quand il a besoin mais pas omniprésente non plus. Mais ses réactions sont imprévisibles et je ne le comprends pas toujours. Il y a trois jours, il m’a encore dit de vivre ma vie, de ne pas passer mon temps avec lui, qu’il fallait aussi que je pense à moi. J’ai capitulé pour éviter une dispute et passé deux heures à naviguer entre le transat et la piscine intérieure. Résultat des courses, il m’a fait la tête toute la soirée et m’a même reproché de m’être baignée.

Après avoir usé et abusé de l’anticernes, et dire que pour une fois ce n’est pas à cause du boulot, appliqué un peu de mascara pour avoir meilleure mine et rapidement coiffé mes cheveux rebelles en un chignon haut, je file dans le dressing. J’enfile un short en jean, pique mon tee-shirt préféré dans la pile de ceux de Fab pour un effet over size. Je l’adore. Bleu ciel, avec une jolie calligraphie en jaune devant « It always seems impossible until it’s done » (Nelson Mandela) et un petit superhéros en dessous, ainsi que des ailes d’ange dans le dos. Original. Comme d’habitude, j’hésite entre faire un nœud sur le devant ou le rentrer un peu dans mon short à un endroit et opte pour la seconde option. Je n’aime pas montrer mon ventre. Je n’ai rien contre lui mais les hommes ont parfois un regard insistant qui me gêne. Je ricane toute seule en remarquant mon manège, je traîne, me pose des questions stupide sur la façon de m'habiller pour retarder le moment fatidique de la prochaine chamaillerie.

Je retourne à la salle de bain, remplis une bassine d’eau chaude, sors un gant de toilette et le savon puis amène le tout dans la chambre, pour passer à l'affrontement. A peine arrivée, Fabian se renfrogne.

- Pose ça là, je vais me débrouiller.

Je ne bronche pas, pose la bassine sur la table de chevet, y dépose le gant sur le rebord et le savon à côté. Je n’ai pas le temps de faire un mouvement qu’il ajoute, bourru :

- Tu peux sortir, je n’ai pas besoin que tu vérifies que je n’oublie rien.

Je ne dis rien, tourne les talons et sors de la chambre. Après être passée par la cuisine pour me servir un nouveau café, être allée récupérer le courrier en essuyant le flash d’un paparazzi qui campe encore devant la villa, avoir préparé la liste de courses pour ma sortie hebdomadaire, je retourne dans la chambre. Je prends soin, évidemment, de frapper avant d’entrer, prête pour le combat à suivre.

- Tu veux bien te redresser, que je te savonne le dos ? dis-je doucement en m’asseyant sur le rebord du lit.

- Pas la peine, répond froidement Fab.

Ok, respire Jo.

- Fabian… S’il te plait, je n’ai pas envie qu’on se dispute ce matin.

Oui, j’essaie de jouer sur les sentiments, j’assume…à moitié.

- Et moi je n’ai pas envie que tu joues l’infirmière.

Je rebondis sur un truc coquin ou pas ? Non Jo, pas alors que cela fait un mois et demi qu’aucune activité sexuelle ne lui est autorisée. L’humour ? Il n’est plus réceptif… Mais moi ça me soulage.

- Très bien… Je peux te nettoyer les orteils au moins ou tu comptes cultiver un champ entier de champignons ?

Je lui souris, penaude, regrettant déjà ma blague bidon. Fabian lève son majeur à mon intention tout en bougonnant à nouveau. Si ses yeux pouvaient tuer... Je ne serais plus de ce monde. Et si avant, on riait en faisant ce genre de chose, un petit doigt d’honneur mignon avant d’éclater de rire, aujourd’hui je sais qu’il l’utilise pour ne pas me dire d’aller me faire foutre clairement et éviter de me blesser. Sauf qu’encore une fois, il n’a pas compris que ma capacité d’observation et d’analyse du comportement humain était en fonctionnement aussi dans ma vie personnelle, pas seulement dans mon boulot. C’est dans ma nature d’observer et d’essayer de comprendre les gens. Raté Fab, je suis blessée. Je soupire en tirant sur le drap, mais suis stoppée net par sa voix, forte et colérique.

- Ne me touche pas !

Je reste un instant pantoise. Ok, la journée va vraiment être très longue aujourd’hui, peut-être que je vais faire du shopping finalement. Les somnifères, est-ce que ça s’achète sans ordonnance ? Sinon je peux tenter de l’assommer remarque. Un coup de poêle, ou un coup de pelle, qui sait…

- Fabian, ne complique pas les choses s’il te plait…

- Je ne plaisante pas Jo, je n’ai pas besoin que tu joues l’infirmière, que tu passes ton temps à t’occuper de moi. Je peux me démerder tout seul.

- Il y a certaines choses que tu ne peux pas faire seul pour le moment Champion, dis-je doucement.

- Y a plus de Champion Jo ! Regarde-moi ! Il est où le champion là ?! Putain laisse-moi, sors de là.

- Fab, soupiré-je. Un champion blessé n’en reste pas moins un champion.

- Jo, sors de cette chambre avant que je ne dise des choses qui vont te faire du mal. Tire-toi de là je t’en prie, me supplie-t-il en détournant le regard.

Je tourne les talons, restant calme une fois de plus alors que j’ai juste envie de le secouer, de le gifler jusqu’à ce qu’il se bouge.

- Je veux simplement être là pour toi et t’aider, dis-je doucement en atteignant la porte.

Le dépit que je ressens en prononçant ces paroles est de courte durée car la réponse cinglante qui suit est un coup de couteau porté droit sur mon cœur. Fab ne parle plus, il hurle :

- Je n’ai pas besoin de ton aide ! Je n’ai pas besoin de toi ! Casse-toi d’ici, tu n’as rien à foutre là ! Je ne suis pas une œuvre de charité Johanna, pas un de tes gamins qui a besoin d’aide. Et je refuse que tu prennes soin de moi pour te sentir utile dans ta petite vie misérable !

J’inspire profondément, la main sur la poignée de la porte de cette chambre qui m’est devenue insupportable, puis me retourne pour plonger mes yeux dans les siens.

- Très bien. Tu me laisses une petite heure pour récupérer mes affaires au moins ou tu comptes me poursuivre dans la maison pour me jeter dehors ?

Je ris, jaune, très jaune et lutte pour ne pas m’effondrer sur place. J’avance dans la chambre pour récupérer mon ordinateur portable posé sur la table de chevet de mon côté, mon chargeur de téléphone et les quelques vêtements qui traînent sous le regard de Fabian. Quand j’arrive de nouveau à la porte, je ne prends même pas la peine de me retourner.

- Je te souhaite un prompt rétablissement. J’espère vraiment que tu vas aller mieux, vite et que tu pourras reprendre ta vie. Moi je vais aller reprendre la mienne là où je l’ai laissée. Si misérable soit-t-elle, au moins je n’ai pas à y subir tes attaques de merde.

Je finis par me retourner pour le regarder. Son regard hanté pourrait me faire changer d’avis mais il a franchi une limite que je ne supporterai plus jamais. Il n’en a sans doute pas encore conscience mais je vais lui dire, aucun souci.

- Ça fait un mois et demi que je fais tout pour toi. Pas par pitié, pas pour me sentir utile, mais par amour. Et ça fait plusieurs semaines que j’ai l’impression de vivre avec mon ex tellement tu es imbuvable et méchant avec moi.

Fab se redresse et s’apprête à parler mais je lève la main en haussant le ton.

- Non ! Tu vas te taire et m’écouter maintenant, j’en ai marre de la fermer et d’être la gentille petite Jo. Je refuse de revivre ça tu m’entends ?! Je ne suis pas une sous-merde Fabian, j’ai des sentiments aussi tu vois ? Tu aurais pu crever dans cette voiture, t’imagines ce que j’ai pu ressentir ? Je te vois malheureux tous les jours, je ne peux pas te soulager de tes douleurs, de tes maux, t’imagines comme c’est difficile pour moi ? Evidemment que non tu n’imagines pas, puisque tu t’en fous ! Alors je me tire oui, tu as gagné. Parce qu’il est hors de question que je m’efface une fois encore pour être la parfaite petite-amie soumise.

Je sors et claque la porte avant même qu’il ait pu répondre et fonds en larmes alors que je l’entends balancer je ne sais quoi dans la chambre.

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