Chapitre 32

8 minutes de lecture

Octobre 2018

Johanna

Vendredi matin, 8h35. La réunion des différentes équipes éducatives du service va débuter. En retard, comme toujours. Avec du café, comme toujours. Educateurs dissipés, comme toujours. La fatigue de la semaine est à son comble, et je bosse jusqu’à 22h30 non-stop. Légalité ? On fait comme on peut.

Cela fait maintenant un an que je bosse dans la même structure que ma mère et j’avoue que ce public me plait énormément. Il y a des avantages et des inconvénients à me retrouver ici. Déjà, certains collègues m’ont connue haute comme trois pommes car ma mère bosse ici depuis que j’ai 4 ans. Ensuite, être la fille de Sophia, femme au fort caractère qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, c’est être « la fille de ». En soi, pas dérangeant, je suis fière de ma mère mais beaucoup de jeunes savent que je suis sa fille ; et nos collègues ne savent pas tous faire la part des choses. Les « Comment va ta mère ? » lancés devant les enfants, ce n’est pas l’idéal. En revanche, ça a ses avantages aussi. Ainsi mes collègues sont, pour beaucoup, super bienveillants avec moi. Je me suis vite intégrée et je n’ai pas eu de problème d’adaptation. On répond à mes questions si je galère à trouver tel ou tel document officiel, si je m’interroge sur certains fonctionnements, etc.

J’apporte le thermos de café sous les applaudissements (non, pas à ce point mais des soupirs de soulagement c’est sûr !). Le café de la cuisine est infect mais après la première gorgée, nos papilles sont suffisamment anesthésiées pour savourer l’ingestion de caféine.

Après plus de deux heures de réunion, mon cerveau ressemble à de la guimauve. J’ai enchaîné les heures cette semaine, à la fois sur notre groupe à Cora et moi et sur un autre groupe pour compenser les collègues en arrêt. Je ne rêve que d’une chose : remonter à Paris pour le week-end, retrouver mes deux colocataires d’amour et dormir. Ce matin j’ai commencé le boulot à sept heures. Mon reflet dans le miroir m’a fait flipper. Sincèrement ! J’ai des cernes monumentaux et mon anticerne ne fait pas de merveilles. Je me suis levée en baillant, j'ai déjà ingurgité plus de café que mon estomac ne peut le supporter et j’ai dû séparer deux jeunes du groupe qui se battaient dans le couloir avant même d’avoir petit-déjeuner. En fait j’apprécie les réunions plus que je ne le devrais, parce que mon corps se repose et mon cerveau déconnecte même si ce n’est pas très professionnel. Heureusement je peux compter sur Cora qui semble très attentive et plus reposée. J’ai pris quasiment toutes les heures supplémentaires, je ne veux pas que ma collègue, proche de la retraite, s’épuise.

- J’ai étudié vos demandes de récupération, dit mon chef de service en bout de table, ce qui réveille la totalité de l’équipe, moi la première. Martin, c’est ok pour toi, Samira sera rentrée de son congé. Sophia, je te redis ça quand j’aurais eu Franck au téléphone pour savoir si son arrêt est prolongé mais il était confiant. Johanna, en revanche, je ne peux pas t’accorder ton lundi et ton mardi vu qu’Isaac est prolongé.

Isaac est mon troisième collègue de groupe. Il est en arrêt de travail depuis trois semaines suite à un mauvais coup reçu en séparant deux jeunes qui se bastonnaient dans la cour. Cela veut dire que depuis trois semaines, Cora et moi gérons le groupe. Nos collègues ne veulent pas bosser seuls sur ce groupe car nous avons des jeunes assez violents et rebelles. C’est le problème de la tranche d’âge de l’adolescence mêlée aux maladies mentales. C’est une phase où la maladie se développe rapidement et nous devons encadrer tout cela comme nous le pouvons. Je ne m’en sors pas trop mal lorsque je dois séparer des jeunes, mais autant dire qu’une présence masculine ne fait pas de mal de temps en temps.

Je soupire, dépitée. Pas de retour à Paris ce week-end. La fatigue aidant, mon moral n’est pas au top de sa forme. Je n’ai pas vu Fabian depuis quasiment un mois, je bosse quatre soirs par semaine avec parfois des amplitudes horaires de malade. Mon week-end à la coloc, pour l’anniversaire de Morgane, est prévu de longue date mais je n’y ai pas remis les pieds depuis plusieurs mois et le stress d’y retourner me tord l’estomac depuis des jours. Mais j’étais prête.

- Vous me remboursez mes billets de train alors ? marmonné-je pour moi.

- Je n’avais pas validé officiellement Johanna, je suis désolé, répond mon chef qui semble avoir une ouïe surdéveloppée.

- Non, mais vous m’avez dit qu’il n’y aurait pas de souci quand je vous en ai fait la demande il y a trois semaines.

- Nous ne travaillons pas sur des machines, je ne peux pas laisser dix jeunes seuls parce que tu as un truc de prévu. Les arrêts de travail ne se prévoient pas à l’avance.

- Tout comme les voyages apparemment.

Je vois ma mère, non ma collègue (oui, à force d’entendre les collègues l’appeler ma mère, mon cerveau a du mal) se tendre en face de moi et me faire doucement non de la tête. Ok, je me calme.

- Je peux assurer seule lundi soir, intervient Cora.

- Vous vous plaignez de ne pas avoir assez de temps en doublure avec le groupe compliqué que vous avez actuellement et là, pas de souci ? questionne mon fourbe de chef de service.

- On a tous une vie en dehors du boulot chef, Johanna a fait plus de cinquante heures cette semaine.

- Si Cora est là lundi soir, je veux bien faire une doublure avec elle, propose ma mère.

- Et supprimer la doublure sur votre groupe ? Alors que vous passez tous votre temps à vous plaindre de ne pas en avoir assez ?

- Exceptionnellement oui. Ce n’est pas en épuisant les éducs qu’on va y arriver.

- Je sais, soupire-t-il, mais je n’ai pas le…

Il est interrompu par la sonnerie du téléphone de la salle de réunion. Tant mieux, parce que je suis à deux doigts de lui envoyer mon fond de tasse en pleine tête, avec la tasse peut-être même. La considération de l’être humain dans un métier du social me consterne. On se donne à fond, on dépanne gentiment alors que les heures supplémentaires ne sont pas payées et doivent être récupérées quand on le peut, à savoir jamais puisque nous sommes toujours en sous-effectif.

- Johanna, c’est pour toi, m’interpelle Lilian, le collègue qui a répondu au téléphone.

- Pour moi ? dis-je, incrédule. Je n’attends pas de coup de fil. C’est qui ?

- Prie pour que ça ne soit pas la mère de Damien, sinon tu en as pour la journée, rit Cora.

- Un certain Dylan Campbell, il dit que c’est urgent, répond Lilian.

Mon sang ne fait qu’un tour et je me fige en levant les yeux sur ma mère. Tout le monde ici sait (merci la presse people) que je sors avec un pilote de Formule 1, mais, hormis ma mère et Cora, ils ne savent pas ce qu’un appel de Dylan peut vouloir dire.

Mes yeux se déplacent le long du mur et je regarde la pendule installée au-dessus du tableau blanc rempli d’informations diverses. Essais libres 1 depuis une heure et quinze minutes. Dylan n’a aucune raison de m’appeler sauf si… Merde. Je sens mon cœur battre de manière désordonnée tout à coup. Mon portable a vibré plusieurs fois dans mon sac à main mais je ne le sors jamais en réunion. Ça devait être lui. Bon sang, non, pas ça, pas maintenant, jamais même. Faites que je me plante. Mais c’est forcément ça, sinon pourquoi m’appellerait-il ? Il ne m’appelle jamais.

Je sens la main de Cora se poser sur la mienne et la serrer.

- Johanna, intervient doucement ma mère. Le téléphone.

Je secoue la tête pour me remettre les idées en place et me lève pour rejoindre le coin de la pièce où se trouve le téléphone, alors que je l’entends expliquer qu’il s’agit de l’agent de Fabian à l’assemblée et ce qu’implique un appel téléphonique de Dylan.

- Comment va-t-il ? murmuré-je dans le combiné. Il va bien ? Dylan, dis-moi qu’il va bien. Non, mieux, passe-le-moi…

Dylan soupire de l’autre côté du combiné et reste silencieux un moment. J’entends en fond les bruits du garage, le brouhaha des gens qui parlent derrière lui.

- Il est inconscient. On lui a coupé la priorité. Il… il a fait plusieurs tonneaux Jo.

Un silence lui répond, je suis incapable d’articuler le moindre mot et je m’appuie contre le mur d’une main, les jambes tremblantes. Dylan me laisse un temps pour assimiler l’information puis enchaîne.

- Ils ont dû le désincarcérer. La voiture est… elle ne ressemble plus du tout à une voiture. Il n’a pas repris connaissance pour le moment.

Il marque une nouvelle pause et mon cerveau n’est plus en état de marche. Je ne réfléchis plus à rien, je n’ai plus que la vision de Fabian inconscient sur une civière.

- Il est emmené à l’hôpital en hélico Jo. Ses parents sont sur la route de l’aéroport. Je viens de te réserver un aller simple pour Birmingham au départ de Charles de Gaulle pour le milieu d’après-midi, après un trajet en train pour rejoindre la capitale. Je t’envoie tes billets et les détails par mail tout de suite.

- J’arrive… Non je… Merde ! Dylan je… j’ai… Il faut… Je dois… Merde !

- Jo, calme-toi, inspire profondément… Je ne comprends rien à ce que tu me dis.

Il faut que je me calme. Allez, calme-toi ma fille ! Je prends quelques inspirations alors que la salle de réunion est plongée dans un silence inhabituel qui me glace de l’intérieur. Quelques murmures, rien de plus, ça n’arrive jamais en réunion sauf quand le directeur est de la partie.

- Je ne peux pas Dylan, je… on est en manque d’effectifs. Trouve-moi quelque chose pour dans la nuit ou demain matin…

Je me tourne vers ma mère pour chercher un regard de soutien, puis vers Cora, qui me tend un papier avec les modifications de planning écrites à la va-vite pour que je puisse partir dans la minute. Mes collègues sont des amours. Je lève les yeux vers mon chef de service, qui acquiesce d’un signe de tête.

- Laisse tomber Dylan, j’arrive… Merci.

- Jo ? ça va aller, Fabian est un costaud.

- Je sais… soupiré-je. Tiens-moi au courant s’il te plait.

- Sans faute, compte sur moi. Je suis désolé Jo.

- Ouais… Moi aussi. A plus tard Dylan.

Je raccroche avant de craquer totalement, je sens déjà les larmes monter et les tremblements incontrôlables de mes mains. J’attrape mes affaires en vitesse et me retourne une fois devant la porte.

- Merci, je… Je n’ai pas de mot, vraiment.

- Appelle-moi quand tu peux, me lance ma mère avant que je n’acquiesce.

J’ai clairement besoin de ma maman là. Et finalement le social fait du social.

Je quitte la pièce et cours jusqu’à ma voiture. Je sors mon téléphone et ouvre le mail de Dylan une fois assise derrière le volant. Mon train est dans quarante-cinq minutes. Juste le temps de passer chez ma mère pour récupérer des affaires et je file à la gare. J’inspire un grand coup pour reprendre contenance et me penche pour ouvrir mon vide-poche. J’en sors un vieux paquet de cigarettes et un briquet. Je glisse une clope entre mes lèvres, l’allume et inspire une longue bouffée. Voilà deux ans que je n’avais pas touché à cette merde. Fait chier.

Annotations

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Lia 53
Je frissonne quand je la vois, je ne peux pas m'en empêcher c'est plus fort que moi, cette fille m'obsède. Je peux pas m'en empêcher, je la veux pour moi et rien que moi. Je sais qu'elle m'aime, je sais qu'elle me veut, je sais ce qui est bon pour elle. Elle est à moi, pour moi. Je peux pas m'en empêcher, je ne peux pas...Je sais qu'il faut pas, que c'est pas bien mais je dois l'avoir à moi.

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ATTENTION, ce récit comporte des scènes difficiles !!!
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Défi
Ceryse ‎
Réponse au défi : "Il était une fois... un roman à quatre mains" avec @PoloAuteur@ !
Du 20/09/2020 au 20/09/2021, nous allons faire de notre mieux pour écrire une phrase tour à tour tous les jours !
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XiscaLB
Vous avez déjà essayé le 4 mains ?
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Voici la conséquence d'une collaboration des plus agréables entre un dirlo et une éduc (parce que oui, c'est possible !)... Bienvenue dans notre monde.
Nous vous laissons découvrir le résultat de longues soirées d'écriture à distance, de rires, de vannes, de moments d'émotions diverses...

Bonne lecture !

Et un grand merci à Lecossais pour cette plongée dans le grand bain ! Un pur bonheur !
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Julien avait tout pour être heureux dans la vie. Une femme, deux beaux enfants, un métier qu’il adorait. Et puis, un jour, tout a basculé. Sa compagne est partie, lui laissant la charge de ses tout petits. Il a décidé de jouer et a tout perdu. Il a perdu son travail, sa maison, et s’est retrouvé à la rue.
Quand il passe les portes du centre d’hébergement, une valise à la main, son fils à la hanche et sa fille sur les talons, c’est le désespoir qui prime, la peur encore, la honte plus que tout.
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