Chapitre 29

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Johanna

Après avoir subi un interrogatoire en règle par les policiers qui sont venus arrêter Elliott, j’ai dû me rendre aux urgences pour être examinée. Je suis en arrêt de travail toute la semaine et malgré mes protestations, Ax est allé le déposer. Je voulais retourner bosser. J’ai besoin de me changer les idées, de ne pas ruminer les choses. Je n’ai rien de cassé physiquement, mais je me sens moralement totalement épuisée et je ne fais que ruminer.

Je suis allée déposer plainte samedi après-midi, après avoir tenté de dormir quelques heures. J’ai passé mon dimanche au lit. Ax ne m’a pas lâché d’une semelle. Il a dormi sur le canapé et me bichonne. Il est adorable, d’autant plus qu’il a vite compris que je ne supportais pas qu’il me touche. Ce n’est pas contre lui, mais je n’y arrive pas. Même Morgane a rapidement lâché l’affaire quand j’ai refusé son câlin samedi matin. Elle a tenté à nouveau sa chance ce matin mais mon corps s’est immédiatement tendu contre elle.

Fabian a fait des qualifications pourries samedi, et une course tout aussi nulle hier. Il s’est bêtement accroché avec un autre pilote au bout de dix tours. Il ne semblait pas concentré avant la course et a commis une erreur stupide qu’il aurait pu éviter. Je m’en veux d’avoir gâché son week-end de course. Il m'a téléphoné plusieurs fois par jour, parfois même alors qu’il était dans le garage avec ses mécaniciens. J’ai bien senti qu’il s’inquiétait pour moi et j’ai tout fait pour le rassurer, mais ça n’a semble-t-il pas suffi.

Et puis j’appréhende nos retrouvailles. J’ai peur du regard qu’il posera sur moi. Peur d’y voir de la pitié ou pire, du dégoût. Et j’ai peur que mon corps refuse le sien. Je rêve de me blottir contre lui, mais je pensais avoir besoin des bras de Morgane et mon corps lui ne le pouvait pas. J’ai tellement mal vécu d’être examinée par le médecin pour mon coup de pied dans les côtes et ma tête ; comme j’ai mal vécu mes trois heures au poste de police, entourée d’hommes. Mon cerveau se dispute avec lui-même, entre l’envie de retrouver Fabian, la peur de son rejet et l’angoisse que mon corps ne le rejette.

Bon sang, Elliott vient de foutre en l’air des mois de thérapie et des années de reconstruction.

****

Fabian

Ce vol a été le plus long de ma vie. L’avion ne m’a jamais vraiment dérangé mais aujourd’hui j’ai eu l’impression que le voyage ne se terminerait jamais. Et je ne parle même pas du trajet entre l’aéroport et la coloc en taxi.

J’ai fait le pire week-end de course de ma vie. A vrai dire, j’aurais sans doute mieux fait de rentrer directement à Paris, j'étais beaucoup trop préoccupé, absolument pas concentré et très désagréable avec mes mécanos et ingénieurs. Sans parler de ces satanés journalistes. Sincèrement, je n’en avais strictement rien à foutre de cette course, des réglages de ma voiture, de l’écurie, des médias. Je ne pensais qu’à Jo, qu’à la retrouver, qu’à m’assurer qu’elle va bien. J’ai d’ailleurs dit à Dylan que je voulais rentrer, peu importe ce que disait Jo. Mais cet enfoiré m’a volé mon passeport pour m’en empêcher.

Ax et Morgane ont passé le week-end à me donner des nouvelles. La version non édulcorée, contrairement à ce que Johanna me servait lorsque je lui téléphonais. Elle m’assurait qu’elle allait bien, son coloc me disait qu’elle avait passé plus d’une heure sous la douche et était ressortie la peau rougie de s’être frictionnée encore et encore. Elle disait avoir dévoré la pizza commandée par ses amis, Morgane répondait qu’elle n’avait rien mangé. Elle me racontait qu’elle profitait du soleil sur la terrasse, Morgane m’envoyait une photo d’elle allongée dans son lit, recroquevillée sous la couette. Elle n’a pas parlé, hormis au poste de police, pas pleuré, pas hurlé selon ses colocs et la savoir dans un tel état me tord les tripes.

Ax m’ouvre la porte lorsque je frappe. Je lui fais une accolade que je veux virile et le remercie encore une fois d’être venu vérifier si tout allait bien vendredi soir puis me dirige vers le salon.

Johanna est allongée sur le canapé et se redresse lorsqu’elle m’entend. Elle a l’air épuisé, son sourire a disparu et ses yeux sont tourmentés. Heureusement pour ce connard que je n’étais pas là vendredi parce que je l’aurais tué. En voyant Jo à cet instant, je meurs d’envie de faire demi-tour pour me rendre au poste et le frapper jusqu’à ce qu’il me supplie de l’épargner ou de l’achever.

A la place, je dépose ma valise au pied de son lit et vais m’accroupir face à elle, au pied du canapé. Ax et Morgane m’ont expliqué que Jo refusait tout contact physique avec eux, alors je m’abstiens même si tout ce que je veux c’est la prendre dans mes bras et l’y garder jusqu’à ce que nous mourions de faim.

- Salut Ma Douce, murmuré-je en souriant.

- Salut Champion, sourit-elle doucement. Tu vas bien ?

- Tu m'as manquée.

Je vois de l’angoisse dans ses yeux. Elle fuit mon regard. A-t-elle peur de moi ? Mon dieu, ça me tue de ne pas savoir quoi faire, comment réagir, quoi dire. Je m’en veux terriblement de ne pas avoir été présent pour la protéger. Et je m’en veux de ne pas savoir comment m’y prendre à cet instant.

Jo me devance et pose sa main sur ma joue. J’aperçois Ax, encore dans l’entrée, qui nous observe et jauge les réactions de sa colocataire. Morgane, qui l’a rejoint, me fait un signe de tête, pour me dire bonjour sans doute, ou pour m’encourager, allez savoir. Johanna, elle, plante enfin ses yeux dans les miens et j’essaie de lui transmettre tout l’amour que j’ai pour elle en soutenant son regard. Je pose doucement ma main sur la sienne et embrasse sa paume.

- Je suis désolée Fab… dit-elle en laissant retomber sa main et en se rallongeant sur le dos pour regarder le plafond.

- Désolée ? Désolée de quoi bébé ?

- Désolée de… désolée de l’avoir laissé faire… désolée de l’avoir laissé me toucher, m’embrasser… Je… J’ai l’impression de t’avoir trompé c’est insupportable…

- Hé, Jo. Regarde-moi… Regarde-moi Ma Douce.

- Non… Tu devrais partir Fabian, tu mérites mieux qu’une femme qui se laisse tripoter par un autre.

- Quoi ? Jo, arrête ça tout de suite, m’insurgé-je. Je ne vais nulle part. Tu peux m’engueuler, me frapper si ça te soulage, me balancer tout et n’importe quoi dessus, me dire que tu me détestes, ça ne changera rien. Je ne bouge pas d’ici.

- Pourtant tu devrais… J’ai honte, je me sens sale et faible, murmure-t-elle.

- Johanna, ce que cet enfoiré t’a fait est entièrement sa faute. Tu n’y es pour rien bébé. Jo, je t’en prie, regarde-moi. Parle-moi bébé, l’imploré-je.

Johanna se lève sans m’adresser un regard et va s’enfermer dans la salle de bain. Je me laisse tomber au sol, m’adosse contre la table basse et soupire alors que ses colocs viennent s’asseoir sur le canapé dans un silence lourd.

- Elle a besoin de temps, soupire Morgane.

- Le point positif c’est qu’elle a déjà davantage parlé en quelques minutes avec toi qu’en trois jours avec nous, ajoute Ax.

- Elle ne vous a pas parlé de l’agression ?

- Non… Tu la connais…

- Non mais vous vous rendez compte de ce qu’elle vient de dire ?!

- Je n’arrive pas à croire qu’elle puisse s’en vouloir, bougonne-t-il. Ce type est une armoire à glace. Il l’a prise par surprise et l’a frappée. Elle s’est débattue autant qu’elle le pouvait. Il pissait déjà le sang quand je suis arrivé. Elle l’a cogné à la tête avec le plateau télé du dimanche mec ! Je suis fier d’elle, ajoute-t-il avec un léger sourire.

- Ça me tue de la voir dans cet état.

****

Johanna

J’écoute à la porte de la salle de bain, assise par terre, les genoux remontés contre ma poitrine. Je suis assaillie par un million d’émotions. C’est trop, trop d’un coup et mes mains recommencent à trembler sans que je puisse contrôler quoi que ce soit.

Je n’ai vu aucune pitié dans le regard de Fab, aucun dégoût. Juste de l’amour. Et lorsqu’il m’a pris la main, mon corps n’a pas mal réagi, j’ai juste ressenti un soulagement énorme et l’envie de me blottir contre lui. Mais ensuite la culpabilité m’a rattrapée. Comment puis-je le laisser me toucher alors qu’Elliott a posé ses sales pattes sur moi ? Comment peut-il m’aimer alors qu’un autre homme a posé ses lèvres sur les miennes ? Un frisson me parcourt alors que les images de vendredi soir me reviennent. Je hais Elliott, je le déteste tellement ! Cet enfoiré a encore réussi à me pourrir la vie !

Il faut que je me douche. J’ai encore l’impression de sentir ses mains sur mon corps, son odeur sur ma peau. Ça m’est totalement insupportable. Je me sens faible et ça m’est insupportable. J’ai l’impression d’être de retour à la case départ, de retrouver la Johanna brisée de ma vie avant ma reconstruction. Il faut que je contacte le psychologue qui m’a suivi après ma fuite de chez Elliott.

Lorsque je sors de la salle de bain une demi-heure plus tard, dans un vieux jogging noir et un sweet à capuche que Fab a oublié à la maison, je ne me sens pas plus apaisée. J’ai une envie folle de tout envoyer balader, de hurler mon mal-être, de frapper Elliott jusqu’à le voir tomber.

Je file dans le coin cuisine sans me préoccuper des regards inquiets que me lancent mes trois compères et allume la machine à café. J’ai besoin de chaleur. Alors que je balance à la poubelle le filtre à café usagé que mes colocs ont, comme d’habitude, oublié de jeter, je remarque au fond du sac les restes du plateau qui m’a servi à frapper Elliott. Les souvenirs remontent à nouveau et cette fois c’est la colère qui prime. J’envoie valser la poubelle d’un bon coup de pied. C’est libérateur, mais pas suffisamment. Alors je renverse la table haute sur laquelle nous prenons notre petit-déjeuner. Le petit pot de fleur qui se trouve dessus tombe au sol et se brise, et le bruit qui l’accompagne me fait du bien. J’ai envie de tout casser, si bien que mon bras se lance avant même que je réfléchisse le long du plan de travail pour envoyer valser tout ce qui s’y trouve alors que je pousse un cri rageur. La corbeille de fruits en verre éclate au sol et le pot d’ustensiles fait un bruit de dingue en se renversant.

Lorsque je me retourne, le souffle court, Fab est planté à quelques centimètres de moi. Son regarde capte le mien. Il ne dit rien, m’ouvre juste ses bras et je m’y réfugie avant de fondre en larmes.

- Je suis là, souffle-t-il en me serrant contre lui. Je suis là Jo. Vas-y, lâche tout Ma Douce.

J’agrippe son tee-shirt et c’est ce que je fais. Je ne sais pas combien de temps je pleure. Je ne sais pas où sont passés Ax et Morgane. Fab ne dit rien. Il caresse juste mon dos d’une main, mes cheveux de l’autre et me berce doucement. Et moi je pleure, je déverse ma peur, mon angoisse, ma honte, ma haine et mon dégoût jusqu’à être totalement vidée et épuisée.

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