Chapitre 24

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Johanna

Fab :

Mes parents veulent absolument te rencontrer. Repas de Noël le 26 au soir chez eux, ça te tente ? On partira à Bordeaux le 27. Je sais que ça te fait plus de route alors dis-moi si ça te gène.

Oulah ! Crise d’angoisse ? On respire ma fille, on respire. Je repose mon téléphone à côté de l’ordinateur et m’adosse au siège de mon bureau. Ma collègue, assise de l’autre côté du bureau est en pleine lecture du projet de séjour pour cet été que j'ai fini de rédiger hier, afin de faire découvrir les plages du débarquement au groupe de jeunes avec qui nous travaillons. Cora, une cinquantenaire hors du commun, la première avec qui j’ai bossé quand j’ai fait mon stage de découverte dans le métier, relève le nez du document et me regarde en fronçant les sourcils.

Nous ne travaillons vraiment ensemble en tant que collègues, et non en tant que tutrice et stagiaire, que depuis un peu plus de trois mois mais c’est comme si je bossais avec elle depuis des années. Un regard et nous nous comprenons, nous marchons dans la même direction éducative et avons plus ou moins la même vision des choses. Quand on se forme dans mon métier, on apprend de tous les professionnels, on questionne, on analyse les diverses pratiques et on pioche un peu de chacun pour se forger sa propre pratique. Alors je m’entends super bien avec Cora. J’ai pris un peu d’elle (beaucoup ?), et ce malgré notre différence d’âge, et ça fonctionne très bien avec notre groupe d’adolescents rebelles même si les soirées d’internat sont parfois bien galères.

- Tout va bien ?

- Ouais ouais, rien de grave, souris-je en consultant nos mails. Tu as vu le mail d’Annabelle pour la sortie au Lac ?

- Oui, mais n’essaie pas de changer de sujet.

Je soupire. Le problème quand on se connaît trop bien, qu’on est amies en plus de collègues, c’est que l’autre lit en nous comme dans un livre ouvert.

- Les parents de Fab veulent me rencontrer, l’angoisse !

- Pourquoi ? Ils vont t’adorer, rit-elle.

- Tu parles… Fab m’a dit que sa mère était hyper-protectrice avec lui alors…

- Elle va apprendre à te connaître et tu l’auras dans la poche en moins de deux !

- Si tu le dis… Bon, c’est l’heure du cours de cuisine de Cora et Jo ! souris-je en me levant.

- J’y vais, prends le temps de répondre à ton message et rejoins-moi vite, j’ai peur que Marie m’étouffe avec la farine, rit-elle en sortant.

Ok, merci du soutien Cora… Je récupère mon téléphone et réfléchis un moment avant de répondre.

Jo :

Ok, si c’est ce que tu veux. Tu es sûr que c’est une bonne idée ? Les mamans me détestent… Je file apprendre à une jeune à faire un gâteau au chocolat, souhaite moi bonne chance ! J-5…

Fabian devait attendre ma réponse car la sienne ne se fait pas attendre.

Fab :

J-5, yes !! Et c’est une excellente idée ! Mes parents vont t’adorer Jo. Arrête de paniquer. Je suis certain que la mère d’Elliott était aussi conne que son fils. Les chiens ne font pas des chats après tout. Bon courage chérie !

Jo :

Que serais-je sans toi… ;) Et je valide, une vraie conne. Je t’appelle quand je rentre, si je suis encore en vie ahah !

****

Mille-deux-cents-cinquante-huit kilomètres, quasiment treize heures de route avalées avec quelques pauses pour se dégourdir les jambes. Je suis partie en plein milieu de la nuit, après une courte sieste, la faute au repas de famille du 25 décembre qui s'est prolongé tard dans la soirée.

Je me gare devant la maison de la famille Almagro et inspire un grand coup. Tout va bien se passer, on ne panique pas. Ça fait très officiel cette rencontre, contrairement à celle avec sa grand-mère et sa sœur qui sont passées à l’improviste lorsque nous étions dans son chez lui à Madrid.

La porte de la maison s’ouvre alors que je descends de ma voiture. J’ai à peine le temps d’enfiler mon manteau que je me retrouve enlacée et soulevée de terre par un Fabian tout sourire. Je ris une seconde mais mon rire meurt à l’instant où ses lèvres se posent sur les miennes. Une douce chaleur envahit tout mon corps alors que sa langue s’enroule autour de la mienne. J’agrippe ses épaules et ne demande pas mon reste. Mon corps prend sa dose jusqu’à ce que nos bouches se séparent pour que nous reprenions notre souffle. Fabian me repose au sol sans me lâcher et pose son front contre le mien.

- Ce que tu m’as manqué.

- Toi aussi, tu m’as manqué, murmuré-je en laissant courir mes mains le long de ses bras.

Fabian resserre son étreinte autour de mon corps et j’ai l’impression que celui-ci se réveille à son contact. Je frissonne, et pas de froid malgré les six degrés extérieurs. J’ai envie de le toucher, de sentir sa peau chaude contre la mienne, sa bouche déposer des baisers humides partout sur mon corps. Je veux me perdre dans ses bras et profiter à fond de chaque instant près de lui. Comme s’il lisait dans mes pensées, les mains de Fab se glissent sous les couches de vêtements et se posent au creux de mes reins.

- Mon dieu, si nous n’étions pas chez mes parents je t’aurais déjà traînée à l’intérieur pour me réfugier en toi et retrouver la chaleur de ton corps, soupire-t-il en nichant son nez dans mon cou.

- Crois-moi je ne dirais pas non, ris-je en passant une main dans ses cheveux.

- Je te promets de m’atteler à la tâche dès que possible mais pour l’instant nous avons des spectateurs.

Fab attrape ma main et je me retourne vers la maison pour découvrir ses parents sur le pas de la porte. Oups… Nous nous dirigeons vers la maison, nous arrêtant pour prendre ma valise dans le coffre au passage.

- On est sur du gros repas de famille, murmure mon amant sur le trajet. La sœur de ma mère est là aussi avec son mari. Mes cousins et cousines sont quasiment tous là. Abuelita, ma sœur et son mari aussi.

- Ah oui, quand même…

- Pas de panique, Jo.

Je lui souris et serre davantage sa main dans la mienne alors que nous arrivons sous le porche.

- Papa, maman, je vous présente Johanna. Jo, mon père José et ma mère, Anastasia.

- Bienvenue chez nous Johanna, s’enthousiasme papa Fabian en me prenant dans ses bras. Nous sommes ravis de te rencontrer !

La mère de Fabian me fait une bise légère à son tour et me lance un sourire qui me semble bien forcé. Une grimace ? Peut-être bien.

- Entrez, Johanna, tout le monde vous attend, vous êtes en retard…

- Mais enfin Anastasia, avec mille-trois-cents kilomètres à faire, évidemment qu’il est difficile d’être à l’heure, soupire le père de Fabian en entrant.

Bon, ça commence bien. D’autant plus que je n’ai que vingt minutes de retard sur l’heure annoncée en partant cette nuit. Pour un voyage aussi long, ça reste des plus correct, et j’ai prévenu Fabian lors de mon dernier arrêt. Je suis ses parents dans leur maison de famille. Fabian et Lila y sont nés, beaucoup de repas de famille y sont célébrés, et tout le monde est attaché à cette petite maison typique d’Espagne, à la décoration un peu vieillotte mais très accueillante. Plus que la propriétaire en tout cas. Fabian se charge des présentations et je tente de retenir les prénoms. L’accueil est chaleureux de la part de tout le monde, même si la sœur d’Anastasia, Alejandra, semble tout aussi peu amicale que son aînée.

Alors que Fabian me propose de m’asseoir, Diego sort d’une pièce à ma gauche et court dans ma direction. Son corps chaud s’agrippe à ma jambe et il relève la tête pour m’offrir un sourire des plus attendrissants. J’ébouriffe ses cheveux et m’accroupis pour le prendre dans mes bras.

- Salut mon grand ! Comment tu vas ? signé-je après l’avoir libéré de mon étreinte.

- Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, tu manquais à Azul !

Il repart en courant dans la pièce d’où il est sorti quelques secondes plus tôt et revient à la même allure en me tendant son petit chien en peluche, que je prends et embrasse sur la tête. Comme la dernière fois, je le pose sur ma cuisse pour pouvoir répondre à son petit propriétaire.

- Il m’a manqué, et toi aussi tu m’as manqué.

Diego me serre dans ses bras avant de retourner s’amuser dans son coin, me laissant la charge d’Azul. Ce gamin est touchant, attachant et plein de vie. Je n’ai eu l’occasion de le voir qu’une fois jusqu’à présent, mais nous avons échangé quelques fois par appels visio, quand Fabian prenait des nouvelles de la famille et je suis tombée sous le charme de ce petit bonhomme.

Je me relève et Fabian pose sa main au creux de mes reins pour me conduire sur un fauteuil au salon, alors que j’aperçois le regard de sa mère, plutôt suspicieux à mon égard.

Le repas se passe plutôt bien, l’ambiance est joyeuse et j’en apprends beaucoup sur la famille de Fabian. Sa grand-mère est vraiment adorable et sa sœur et son père me mettent à l’aise. Anastasia, en revanche, me dévisage fréquemment, je sens qu’elle me jauge. De ce fait, j’ai du mal à me sentir à l’aise lorsque Fab pose sa main sur ma cuisse ou caresse mon épaule, son bras sur le dossier de ma chaise. Il passe son temps à me toucher et j'avoue que dans un autre contexte, je ferais de même ; j'ai l'impression d'avoir toujours besoin de sentir son corps contre le mien d'une façon ou d'une autre. Peut-être est-ce dû au fait que nous ne nous voyons pas fréquemment ; chacun essaie de prendre sa dose avant la séparation. De mon côté, je tente de faire bonne figure, mais j’ai du mal à bien vivre l’attitude de sa mère, qui semble me juger et me rejeter sans même me connaître. Cela me rappelle de trop mauvais souvenirs. Elliott, qui passait son temps à me rejeter pour mieux me faire apprécier les moments où il daignait me parler, même si c’était pour me dévaloriser… Mon père, trop centré sur sa vie pour tenir compte des sentiments de ses enfants, se positionnant toujours en victime et rejetant la faute sur nous, nous ignorant jusqu’à ce qu’il ait de nouveau besoin de nous.

Je suis sortie de mes pensées par la large main de Fabian qui se pose sur ma cuisse et son souffle chaud dans mon cou quand il me murmure à l’oreille.

- Hey, tout va bien ?

J’affiche un sourire que j’espère convaincant et acquiesce en posant ma main sur la sienne. Il se recule légèrement et me scrute de ses beaux yeux noisette avec un petit air suspicieux.

- Tout va bien, je t’assure. Je suis juste fatiguée.

Je me penche à mon tour et dépose un baiser sur sa joue. Je ne me préoccupe pas du regard que sa mère pose sur nous à ce moment-là, juste des yeux de Fab qui plongent dans les miens. Il n’y a plus que lui et moi, que la tendresse que je lis dans ses yeux et la sensation de mon cœur qui s’emballe sous ce regard. J’ai glissé mon cœur entre les mains de cet homme et je prie pour qu’il en prenne soin.

****

Nous nous retrouvons pour un dernier verre dans le salon en comité restreint. Ne restent plus que les parents et la sœur de Fab et son mari. Diego, qui s’est endormi dans le canapé, est venu se blottir contre moi lorsque je me suis assise doucement près de lui, et mon cœur s’est gonflé d’amour pour ce petit être qui me voit et m’accepte telle que je suis, pas comme sa grand-mère qui reste méfiante et ne m’a pas adressé la parole de la soirée. Je lutte contre le sommeil et essaie de suivre la conversation tant bien que mal quand Anastasia daigne enfin s’intéresser à moi.

- Alors comme ça, Johanna, vous êtes éducatrice spécialisée. Lila et Pedro en ont rencontré plusieurs pour Diego, des travailleurs sociaux tous plus imbus de leur personne les uns que les autres. Ils pensaient savoir quoi faire pour Diego et insinuaient que ses propres parents n’étaient pas capables de s’occuper de lui.

- Et bien il faut croire que nous ne recevons pas la même formation selon les pays alors, dis-je après avoir bu une gorgée de ma tisane.

- Sans doute, en effet… Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?

- L’envie d’aider mon prochain, tout simplement je crois.

- Je vois… Une fille à papa qui a besoin de prouver qu’elle vaut quelque chose, de jouer un peu les sauveuses.

- Maman ! s’insurge Fab.

Je me raidis en entendant ses propos. Moi une fille à papa ? Certainement pas ! Je déteste parler de mon père et notre non-relation depuis quelques années rend le sujet encore plus tabou. Quant à son allusion sur mon métier, je dois lutter pour ne pas m’énerver et lui envoyer ma tisane au visage. Reste civilisée Jo, ne gâche pas tout. La main de Fabian se glisse dans la mienne et nos doigts s’entrelacent, ce qui m’apaise un peu même si mon cerveau est en mode warning.

- Je ne suis pas une fille à papa. Pour tout dire je n’ai pas vu mon père depuis plus de deux ans, depuis qu’il m’a dit que je ferais mieux de m’occuper de lui plutôt que de cas sociaux. J’ai financé mes concours et ma formation seule, en bossant à droite à gauche, car mon père ne m’aidait pas et ma mère, elle-même éducatrice, n’avait pas les moyens. Quant à mes cas sociaux, comme le dit mon père, je n’ai pas la prétention de penser pouvoir les sauver telle une héroïne. Je veux juste leur apporter de la joie, rendre leur quotidien moins lourd et leur redonner confiance. Nous n’avons pas tous la chance d’avoir une famille aimante et bienveillante vous savez.

Ma réponse a semble-t-il jeté un froid. Merde, est-ce que j’y suis allée trop fort ? Je ne supporte pas qu’on juge les gens sans les connaître et c’est exactement ce que fait Anastasia. Qui est-elle pour me juger ainsi ? Le père de Fabian interrompt le silence.

- C’est tout à ton honneur de t’occuper des autres, tu dois croiser des gens avec un lourd passif.

- En effet oui… Bon… Si vous voulez bien m’excuser, j’ai fait beaucoup de route, je ne tiens plus debout.

Je me lève doucement en prenant garde à ne pas réveiller Diego et souhaite une bonne nuit à tout le monde avec mon sourire factice le plus naturel possible avant de me diriger vers la chambre où Fabian est allé déposer ma valise plus tôt dans la soirée. Je sais que mon départ n’est pas très poli mais la fatigue me rend plus fragile et il est hors de question que je montre une quelconque faiblesse.

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Lia 53
Je frissonne quand je la vois, je ne peux pas m'en empêcher c'est plus fort que moi, cette fille m'obsède. Je peux pas m'en empêcher, je la veux pour moi et rien que moi. Je sais qu'elle m'aime, je sais qu'elle me veut, je sais ce qui est bon pour elle. Elle est à moi, pour moi. Je peux pas m'en empêcher, je ne peux pas...Je sais qu'il faut pas, que c'est pas bien mais je dois l'avoir à moi.

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XiscaLB
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