Prologue

11 minutes de lecture

Mars 2016

Johanna

Il est 13h50 lorsque je rentre de mon service. La première chose que je fais, avant même d’enlever mon manteau et mes chaussures, c’est d’allumer la télévision. Plus que dix minutes avant le départ du Grand Prix, je ne voudrais surtout pas le manquer. Je range manteau et chaussures dans le petit placard de l’entrée, passe à la cuisine pour lancer la machine à café et file dans mon armoire pour troquer mon jean et mon pull contre un jogging, un débardeur et un gros gilet en laine. Voilà, mon week-end ne durera qu’un après-midi, mais il sera cocooning. Et étant donné qu’Alex et Morgane, mes colocs et amis ne sont pas là aujourd’hui, il sera silencieux. Enfin autant que faire se peut quand on est devant la télévision.

Autant faire un état des lieux de ma vie maintenant :

  · Je vis à Paris, dans un joli appartement pour trois, avec seulement deux chambres mais une pièce de vie suffisamment grande pour que mon lit passe, en plus d’une jolie table, d’un coin salon et d’une petite cuisine où j’adore préparer de bons petits plats, quand j’ai le temps.

  · Je suis en formation pour devenir éducatrice spécialisée. Spécialisée en quoi me direz-vous ? Oui, on m’a souvent posé la question. Spécialisé en accompagnement personnalisé de personnes, enfants, adolescents, adultes, ayant des difficultés dans leur vie. Je suis en dernière année et autant dire qu’entre mon stage dans un ITEP (Institut thérapeutique, Educatif et Pédagogique) qui accueille des enfants et ados ayant des troubles du comportement, et le rendu de mes trois derniers dossiers de formation avant les soutenances orales, la troisième année est bien chargée. Oui, ça en fait du charabia, vous avez raison. Explication basique pour dire que je joue la super-héroïne auprès de personnes en difficultés.

  · Bien qu’ayant droit à une maigre bourse (150€ par mois) pour payer une partie du loyer (une partie de la partie que je dois régler), et que mon stage soit financé (400€ par mois pour trois semaines de présence), je dois bosser pour arrondir les fins de mois. Ma mère m’aide quand elle peut, mais elle est elle-même éducatrice, et autant dire que je n’ai pas choisi ce métier pour son salaire (de la pacotille !), mais pour son côté humain. Quant à mon père… Et bien je dirais Joker ! De son surnom, « le géniteur », il est aussi présent qu’un microbe dans une pièce stérile, mais c’est mon choix, du moins en partie. Alors, je bosse certains soirs et les week-ends dans un Centre d’Hébergement pour sans domiciles fixes. Chaque mois, je leur donne mes disponibilités et je peux ainsi remplacer des professionnels en congés, d’autres qui récupèrent leurs heures supplémentaires, certains en arrêt.

  · Je vis à 1h45 de train et 8 minutes de voiture de chez ma mère, la femme de ma vie, mon modèle, ma meilleure amie. Sophia Land, 45 ans, est la femme que j’admire le plus au monde. Sans elle je ne suis rien, c’est tout. Depuis le collège, mes copines envient la relation que j’ai avec ma mère. Peut-être est-ce parce qu’elle m’a eu a à peine 22 ans, ou tout simplement parce qu’elle est géniale. Je n’ai pas été pourrie-gâtée, je n’ai pas été surprotégée, mais j’ai été élevée dans le respect de chacun, dans un cocon monoparental rassurant où confiance était le maître-mot. A ce cocon s’ajoute Antoine, mon frère de 21 ans. Mon meilleur ami, mon petit frère protecteur (même si je le protège tout autant), ma grande gueule qui cache son manque de confiance en blaguant, en charriant tout le monde et en se la jouant bad-boy. Lui aussi me rend fière de faire partie de cette famille. S’il m’appelait à trois heures du matin pour cacher un corps, j’enfourcherais mon vélo et parcourrais le monde pour l’aider à porter le corps.

  · Mes seules passions dans la vie sont la lecture, la cuisine et le sport. Je ne suis pas très sportive, mais j’adore courir jusqu’au canapé pour mater un match de foot, une finale de tennis, un grand prix de Formule 1 et la liste est non exhaustive.

En parlant de F1, il est 13h58 quand j’attrape mon ordinateur portable sur mon lit, mon café dans la cuisine et que je m’affale sur le canapé. Je monte le volume, allume mon pc et ouvre le dossier « mémoire », mon pire cauchemar. Je vais aujourd’hui devoir allier plaisir et boulot. Je dois rendre cette horreur dans à peine trois mois et je traîne à avancer. Mais c’est bien connu, les travailleurs sociaux sont meilleurs dans l’urgence. Cependant, avec un dossier d’une cinquantaine de pages à rendre en même temps qu’un de quinze et un de vingt sur des sujets différents, l’urgence c’est d’organiser mes pensées et de multiplier les post-it et les listes qui régentent ma vie bien remplie.

Alors que les feux rouges s’allument les uns après les autres pour donner le départ sur mon écran de télévision et que les moteurs montent dans les tours (je l’avais dit, la notion d’après-midi silencieux est plus ou moins à revoir), je sens mon cœur s’accélérer et l’adrénaline courir dans mes veines. J’aime vraiment ce moment. Je l’aime autant que je le redoute, car les accrochages au départ sont fréquents et j’espère que les pilotes que j’apprécie pourront poursuivre sans problème.

****

Alors que j’ai le nez à moitié sur mon ordinateur, à moitié devant la télé, mon portable vibre sur la table basse.

Momo :

Alerte rouge ! Je rentre plus tôt que prévu. Ne te promène pas nue dans l’appart’, je t’aime mais pas comme ça !

Jo :

Promis, je vais faire un effort ! Mais j’ai dû enlever ma culotte, je mouille depuis qu’Almagro a dépassé les 3 premiers et fait la course en tête !

Momo :

Moi je mouille dès que je l’aperçois, peu importe ce qu’il fait. Merde, je mouille même rien que de parler de lui avec toi… ;)

Jo :

Eurk’, arrête de fantasmer comme ça, perverse ! Ce n’est qu’un homme !

Momo :

Un homme canon, musclé et riche.

Jo :

Bon sang Morgane, arrête de penser au fric sans cesse, c’est épuisant. Je te laisse, je suis en rencard avec mon mémoire. On n’a pas tous le temps de partir en week-end…

Momo :

En rencard avec Almagro plutôt… Je t’aime ! A toute ma poule ; je ramène de quoi diner !

Morgane est en formation avec moi. On ne se connaît que depuis deux ans et demi et pourtant, j’ai l’impression d’avoir trouvé mon alter égo. On peut parler de tout, de sport, de politique, de nos vies respectives, encore et encore, et faire de même sur ce boulot qu’on aime tant toutes les deux. Nous nous sommes installées en colocation trois mois après notre rencontre, après s’être rendues compte que nous vivions, à l’époque chez papa-maman pour elle, chez maman pour moi, à moins de trente minutes l’une de l’autre, en Normandie.

Alex, un beau brun au caractère fort mais doux comme un agneau, nous a rejoint il y a quatre mois environ. Il est en première année d’éduc spé, et nous prenons un malin plaisir à le faire baliser quant à la suite de la formation. Alex, c’est le mec qui se trimballe à poil dans l’appartement sans aucune gêne, qui cuisine comme un pied, bricole moins que Morgane (qui ne bricole pas). Il s’est fait passer pour un homo quand nous l’avons rencontré alors qu’il nous avait entendu parler de notre recherche de coloc pour que nous acceptions de partager l’appart’ avec un mec, mais il ramène une nana différente chaque week-end et a essayé de nous « pécho » Momo et moi à plusieurs reprises, ivre ou pas. Alors avec Morgane, nous nous amusons à faire fuir ses conquêtes dès que nous le pouvons, pour le frustrer et se venger de ses tentatives bidon pour nous faire passer dans son lit. On en rigole beaucoup parce qu’on aime ce mec et qu’il est davantage comme un frère que comme un possible coup d’un soir pour l’une comme pour l’autre.

Bon, au final, mon mémoire m’a bien pris la tête, j’ai du mal à avancer. En revanche, le premier grand prix de la saison s’est terminé sur une victoire d’Almagro, une brune qui sautille devant sa télé en applaudissant, une blonde qui débarque avec de quoi faire des pizzas maison, et un brun qui rentre en fin de journée avec une brune aux jambes aussi longues que le RER B, que nous faisons déchanter illico. Après un échange de regards avec ma complice, je m’approche d’Alex en souriant.

- Alex tu sais bien que le docteur a dit que tu ne pouvais pas coucher avant la fin de semaine prochaine au risque de transmettre ta mycose !

Je me retiens de rire en voyant Alex serrer les poings et la brunette se décomposer, alors que Morgane ajoute :

- En plus, tu as oublié ta pommade ce week-end, ça risque de trainer un moment. Allez viens, je vais te badigeonner !

- Putain les filles vous êtes invivables ! Sonia, c’est du mytho, j’ai aucune mycose !

La brune le toise puis lui lance un regard assassin avant de faire volteface et de claquer la porte de l’appartement.

- Vous abusez !

- Soirée pizza-séries ? minaude Morgane en lui tendant le coffret de la saison quatre de F.R.I.E.N.D.S.

- Amen ! répondons-nous en cœur avec Alex.

****

Fabian

De : jobeauvue@gmail.com

A : dylan.campbell@outlook.com

Objet : Projet pour enfants défavorisés

Bonjour,

Je m’appelle Johanna Beauvue. A 24 ans, je suis actuellement en formation d’Educatrice Spécialisée et travaille auprès de jeunes dans un dispositif ITEP (Institut Thérapeutique, Educatif et Pédagogique). J’interviens auprès d’enfants ayant des troubles du comportement, des difficultés scolaires et souvent familiales. Il me faudrait plus qu’un mail pour vous expliquer pourquoi ce projet me tient tant à cœur et combien j’espère que vous y répondrez favorablement, mais j’ai peur de vous ennuyer et parce que je suis sûre que je me disperserais encore et encore, je vais aller droit au but.

Je souhaiterais que vous puissiez nous accueillir durant le week-end du grand prix de France de F1, afin que les 10 jeunes avec qui je travaille puissent découvrir le monde du sport automobile, la passion qui l’anime, la rigueur qui lui incombe, le travail d’équipe et tout ce que nous pourrions apprendre d’autre.

Ayant moi-même découvert la Formule 1 il y a plusieurs années grâce à mon père, ce rendez-vous du dimanche devant la télévision m’a chavirée, au point que j’ai semble-t-il transmis mon amour pour ce sport aux jeunes que j’accompagne. J’espère pouvoir réaliser leur rêve grâce et avec votre écurie, parce que mon travail me permet de m’épanouir et de m’investir à tel point que mon seul souhait, avant même l’obtention de mon diplôme, est et restera de faire sourire et rêver ces enfants cabossés par la vie qui n’ont besoin que de l’attention d’autrui et d’un peu d’évasion.

En espérant que mon mail aura retenu votre attention, je vous joins mon CV ainsi que le projet détaillé de cette demande.

Je reste à votre disposition pour de plus amples informations et vous remercie de l’attention que vous m’avez accordée.

Cordialement,

Johanna Beauvue

____

- Tu n’es pas sérieux Dylan ?

- Quoi ? C’est pas si terrible que ça ! Dix enfants, quatre adultes pour les encadrer et une bonne image pour nous. Réfléchis-y Fabian, ça peut être un bon plan.

- Je ne suis pas contre, sur le principe. Mais d’une, si on le fait, ce sera pour ces gosses et pas pour notre image, ça je m’en fous. Et de deux, ça en fait du monde dans le box. Et puis… Elle parle de troubles du comportement. Ça veut dire quoi ça ? Et s’ils étaient intenables ? Je ne peux pas me permettre d’être déconcentré par des mômes avant de me lancer à 320km/h sur la piste !

Je m’adosse au fauteuil dans lequel je suis assis et jette un œil à l’extérieur. J’aime bien Paris. Ça grouille toujours de monde, mais ça me change de ma bourgade en Espagne. Je suis né dans le Sud de la France, à Perpignan. Puis mes parents ont déménagé en Espagne, dans un village près de Madrid alors que je n’avais que 6 ans. Ils sont espagnols et le boulot de mon père les avaient conduits en France. Quand l’entreprise dans laquelle il travaillait a fait faillite, ils ont décidé de rentrer au pays. Si maintenant je vis en ville, à Bordeaux, la campagne me manque.

Après un silence où il semble perdu dans ses pensées, Dylan enchaine.

- Fabian, ce sont des professionnels, ils savent ce qu’ils font. Je suis sûr qu’ils ne demanderaient pas ça s’ils ne savaient pas si leurs gosses sont capables de se tenir.

- Elle demande, pas ses collègues. Elle parle seulement d’elle et elle est en formation, donc elle s’imagine sans doute les choses, ça ne veut pas dire que c’est la réalité.

- Répondons à son mail, posons-lui toutes les questions nécessaires, contactons son organisme de formation et l’établissement où elle bosse. Et puis regarde son CV, elle a déjà de l’expérience.

Dylan glisse devant moi le CV de cette Johanna. En effet, elle a obtenu son Baccalauréat à 17 ans et bosse depuis lors. Plusieurs établissements spécialisés dont les sigles ne me disent rien, avec des enfants, des ados, des adultes. De petits remplacements à droite et à gauche dans le milieu du travail social. Pendant qu’elle était au lycée, elle faisait du bénévolat pour une association d’aide aux devoirs dans un quartier difficile, tout en bossant les week-ends dans une épicerie. Pas une flemmarde apparemment.

- Ok, laisse-moi le temps de lire ce projet plus en détail et répondons à son mail, soupiré-je, intrigué.

Mon agent sourit comme s’il avait gagné une course et dépose devant moi un pavé d’une vingtaine de pages. Il semblerait que Mademoiselle Beauvue ne fasse pas les choses à moitié, intéressant.

De : dylan.campbell@outlook.com

A : jobeauvue@gmail.com

Objet : Re: Projet pour enfants défavorisés

Bonjour Mademoiselle Beauvue,

Votre projet nous intéresse et nous souhaiterions avoir davantage d’informations. Ainsi, avant d’envisager une rencontre, nous souhaiterions que vous répondiez à nos questions, quitte à ce que vous vous dispersiez.

- Quand vous parlez de troubles du comportement, pouvez-vous être plus précise ? Quel est le profil, l’âge, les difficultés de ces jeunes ?

- Vous parlez d’encadrer ce groupe à 4 adultes. Est-ce parce que ces jeunes sont susceptibles de poser problème ?

- Dans votre projet, vous évoquez la possibilité de passer du temps avec les pilotes. Pouvez-vous expliquer ce que vous pourriez attendre d’eux ?

- Les professionnels qui vous encadrent dans le cadre de votre stage sont-ils au courant de votre demande ? La supportent-ils ? Sont-ils en accord avec le taux d’encadrement ?

- Pourquoi passer par mon pilote et moi et non par l’écurie ?

Cordialement,

Dylan Campbell

____

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