Chapitre XI, Partie 3 : Ni vu, ni connu

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 Il était vraiment hors d'haleine, comme s'il venait de courir un sprint. Il avait été très athlétique, dans ce qu'il appelait sa "prime jeunesse", bien qu'il eût à peine cinquante-cinq ans. Mais rien à voir avec le futur brillant Philippe Tadéo, ce jeune lieutenant de vingt-cinq ans qui avait maté avec tact une révolte dans la marquiserie des Deux-Mers ; celui-là même qui attirait tous les regards lors des défilés militaires vingt ans plus tôt. ; celui-là enfin dont le nom avait fait l'objet de tous les honneurs républicains pour "loyauté à la révolution".

 Il avait très mal pris son affectation, l'année de ses trente-neuf ans, à la tête d'EXODUS. Son fringant nouveau grade de grand-lieutenant lui avait certes ouvert de nombreuses portes pour une éventuelle carrière politique, mais lui le vivait plutôt comme une mise au placard : merci bien bien, mon petit Philippe, vous avez bien servi mais vous voilà vieux.

 Il n'avait donc ni la forme, ni la moralité de ses jeunes années. Il était désormais aux portes de la mort, la décrépitude le guettant sans cesse depuis ces années là.

 Edward s'était levé de son siège à sa seule vue, et arriva près de lui avec un verre en plastique rempli d'eau claire. Tadéo le prit sans ménagement et sans remercier son subalterne le moins du monde, le but d'un trait et tendit le verre vide à une Eolia désarmé.

 -J'ai, commença-t-il en reprenant son souffle, j'ai besoin de Dieter.

 -Pourquoi donc, demanda Eolia ?

 -Il me faut son ADN. Je voulais le lui prélever juste après l'interrogatoire, mais ça m'est complètement sorti de la tête. Même ma mémoire me fait défaut, je vieillis trop vite...

 -N'éxagerez rien, vous êtes le plus jeune grand-lieutenant que le pays ait jamais connu. Et puis vous ne faites pas vos cinquante-deux ans...

 -Cinquante-et-un, je t'ai dit ! Oh et puis mince, je n'ai pas le temps pour cette conversation futile. Ton clochard me file entre les doigts depuis le début...

 -Hého, il a un nom le clochard !

 -...depuis le début, disais-je, mais là c'est vraiment n'importe quoi ! Enfin bon, ce n'est pas grave, je l'attraperai quand il viendra vous voir. Edward !

 -Ou...oui, Monsieur !

 -Abandonnez le salut, ce n'est pas la peine. Je veux de votre part une surveillance constante de ses moindres faits et gestes !

 -Bien monsieur le grand-lieutenant !

 -Eolia, je repars de suite à sa recherche. J'aurais bien besoin de ton aide pour l'attraper, tu le connais mieux que moi. Si personne n'a rien à objecter, je vous l'emprunte, vous êtes d'accord n'est-ce pas?

 Tous acquiescèrent sans poser de question. Ils n'avaient, effectivement, pas forcément besoin de leur chef pour travailler et ne pouvaient pas vraiment s'opposer à la décision du grand-lieutenant. Cela était d'autant plus vrai qu'il était à bout de nerfs. Eolia poussa discrètement le dossier de Séléna derrière son ordinateur et suivit, d'une marche faussement guillerette, Tadéo qui était déjà reparti. Tous deux marchaient désormais au pas dans l'un des innombrables couloirs du complexe militaire.

 Le téléphone du grand-lieutenant se mit à sonner. Ce dernier jeta un oeil rapide à l'écran, et un message s'y afficha.

 -Hmm, soupira le vieux militaire, c'est mon oncle. Il va faire quelques investigations en ville, il ne devrait pas en avoir pour longtemps. J'espère qu'il ne va pas se ramasser, on est encore tôt et il ne voit plus grand chose. J'ai dû le récupérer comme ça à plusieurs reprises...

 -Je vous demande pardon, demanda Eolia qui n'avait pas toust suivi ?

 -Un jour, il a décidé de grimper au sommet du mont Perle, il y a quelques années. Il n'était déjà plus tout jeune, le pauvre, et il était déjà à moitié grabataire. Il y est resté des heures et des heures, en plein hiver, avec pour seul équipement une vieille tente, une lampe électrique et une chauferette de poche. Quand on l'a retrouvé, il était complètement mort de froid et emmitouflé dans sa toile de tente. Ses premiers mots pour les sauveteurs ont été "mphem pfa tfo tfo"

 -Hein??!

 -"C'est pas trop tôt", reprit Tadéo, mais il était en train de s'empiffrer de cacahuètes. Ca lui a valu plus de problèmes de santé que d'être resté une demi journée exposé au blizzard.

 -Votre oncle est un original.

 -Mon oncle est un vieux fou et il est têtu comme une biquette. Impossible de lui sortir une idée de la tête quand il s'en est fixée une. Un peu comme toi, au final, n'est-ce pas?

 -Moi, fit Eolia en feignant la surprise? Instinctivement, elle savait presque déjà de quoi son mentor lui parlait.

 -Oui, toi ma chère. Une vraie tête de veau comme j'en ai rarement vu. Pourquoi me dissimuler le dossier que j'avais demandé à ton équipe, hein?

 Zut, pensa la jeune femme, complètement crâmée. Elle marchait toujours à ses côtés, mais avait commencé à tripoter les pointes bleutées de ses cheveux. Elle faisait toujours cela, quand elle était nerveuse : le sang lui descendait dans les mains, il fallait absolument qu'elle les occupe ; et comme ses cheveux était ce qu'il y avait de plus long et accessible chez elle, ses doigts fins et blancs se saisissaient automatiquement d'eux pour les triturer. C'était un signe qui n'avait pas échappé au grand-lieutenant, bien entendu.

 -Tu n'as même pas besoin de me le confirmer, ton corps parle de lui-même. Tu sais que je pourrais le signaler à la hierarchie, subtiliser un dossier à un supérieur, ce n'est pas anodin ma petite Eolia.

 -Rhooo, "subtiliser", vous y allez un peu fort mon grand-lieutenant...je l'ai simplement emprunté pour le feuilleter, j'allais vous le faire remettre un peu plus tard.

 -Eolia, si je ne t'ai pas demandé ces informations à toi mais bien à Séléna, c'est parce que je sais parfaitement que ton attitude à l'égard de cette fouine n'est pas neutre. 

 -Je ne vois franchement pas pourquoi vous...

 -Tu l'as engagé sur un coup de tête, sans vérifier son identité, s'il était fiché, sans prendre ses empreintes ou son ADN. Tu n'as même pas vérifié s'il était armé, et tu l'as laissé entrer dans le centre de commandement sans m'en avertir, alors que JE suis en charge de ce quartier de la ville ! En plus, quand il a le dos tourné, tu lui jettes des coups d'oeil absolument pas discrets...

 Cette fois, la teinte d'Eolia prit une teinte rouge pivoine qui ne laissa aucun doute à son supérieur. Celui-ci esquissa un sourire, et lui donna une grande tape dans le dos, comme pour lui dire "On est tous passés par là, ma grande", sans prononcer un seul mot. Certes, il était vrai qu'elle l'avait peut-être observé à deux ou trois reprises, à la cantine, dans les couloirs, mais rien de très insistant, elle le jurait interieurement. Il fallait avouer que Dieter était loin d'être repoussant : il était plutôt maigre, en effet, à force de manger peu et de ne pas faire d'activité physique. Mais cette maigreur passait presque innaperçue quand il était habillé de cette chemise blanche, de ce pantalon bouffant et de ce long manteau brun qui le dissimulait. Ses formes étaient cachées, et son visage, tantôt impassible, tantôt vaguement triste, lui, renfermait quelque chose d'interdit. Il était "mysterieux", le type de garçon qui donnait envie de tout savoir de lui, de lui retirer son masque de chair et ses habits de tissu pour découvrir ses plus grands secrets. Qui savait, même, peut-être ses plus noirs secrets. 

 Tout ce qu'inspirait Dieter aux autres, hormis de la méfiance pour les moins amicaux, était des doutes. Qui était Dieter, le sans abri à l'agilité fabuleuse et au savoir incommensurable? C'était dans cette question, celle fondamentale de l'identité, que résidait tout l'intérêt d'Eolia pour l'empereur oublié.


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