Le Gala de la fraternité

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« Respire », ordonna Adélaïde, penchée au-dessus de son patient.

Elle l’auscultait consciencieusement, les deux mains posées à plat sur son ventre, de part et d’autre d’une impressionnante cicatrice encore rouge vif. Son concentrateur médical diffusait un charme antidouleur alors qu’un deuxième sortilège explorait et analysait l’état de l’estomac du jeune homme qu’elle auscultait.

« Plus facile à dire qu’à faire, grogna-t-il entre ses dents serrées.

— Allons, ça n’est pas si terrible, répondit la médecin avec un sourire tout à fait charmant. J’ai presque terminé. »

Le sorcier était arrivé deux mois plus tôt, un trou carbonisé à la place du ventre. Esther Cromwell, spécialisée dans les brûlures d’origine magique, avait été appelée en urgence. Elle l’avait pour ainsi dire sauvé. Il était rentré chez lui au bout de deux semaines, mais une telle lésion, même en bonne voie de guérison, nécessitait un suivi très régulier. Il n’était pas exclu que l’estomac récemment repoussé se mette à se digérer lui-même.

La médic’ se redressa et se frotta les mains, geste qui activa l’enchantement dont était équipée la pièce, et stérilisa sa peau.

« Bon, c’est très bien, ça suit son cours. Tu peux te rhabiller et rentrer chez toi. Prochain rendez-vous dans une semaine. »

D’ordinaire, elle ne tutoyait pas ses patients, mais elle avait très vite sympathisé avec ce beau blond. Ils s’étaient déjà vus, en dehors de la Centrale, et elle comptait bien garder un contact pour le moins rapproché avec lui. Intention qu’il semblait partager.

« Tu as le temps pour prendre un verre ? » questionna-t-il, comme s’il avait suivi le cours de ses pensées.

Adélaïde lui sourit, amusée. L’homme s’arrangeait pour demander ses rendez-vous en fin de journée. Il était son dernier patient et il le savait très bien.

« Pas ce soir, non, objecta-t-elle avec un petit mouvement de dénégation. J’ai déjà quelque chose de prévu.

— Et il est meilleur que moi, ce quelque chose ? » demanda le blond, en feignant un air peiné.

La sorcière partit d’un rire clair et haussa les épaules, sans répondre. Elle l’observa repasser son t-shirt, puis lui tendit une poignée de main toute professionnelle qu’il serra, hilare.

« À la semaine prochaine, Docteur Cromwell

— À la semaine prochaine, Xâvier », répondit-elle alors qu’il quittait le cabinet de consultation.

Adélaïde prit quelques minutes pour ranger ses affaires, puis observa la pièce, distraitement. Une table garnie d’un rembourrage moelleux côtoyait un bureau très simple. Il n’y avait aucun instrument médical visible. Les praticiens disposaient d’un dictionnaire de signes très complexe pour faire apparaître et disparaître leurs ustensiles, stérilisés à la volée, à mesure de leurs besoins.

La jeune aristocrate ne disposait pas d’un cabinet attitré à la Centrale. Pour ses collègues, elle exerçait la médecine comme un loisir, pour tromper l’oisiveté de sa vie de nantie. Elle n’était que réserviste et, avec ses activités secrètes au sein de l’Ordre, elle n’aurait pu assumer plus de responsabilités. Pourtant, elle appréciait le fait de soigner dans le but de guérir.

Elle poussa un soupir tendu en se débarrassant de la blouse. Le vêtement disparut avant d’avoir eu le temps de toucher le sol.

Elle n’avait pas menti. Ce soir, elle avait quelque chose de prévu. Ce soir, c’était enfin le soir du gala.

Adélaïde salua quelques collègues, puis se transféra chez elle. Lorsqu’elle ne fréquentait pas la maison familiale ou les planques de Fillip, elle vivait dans un bel appartement, proche du centre de Stuttgart. Un nid coquet, meublé dans un style sobre et épuré. Un endroit où elle se sentait bien.

Elle se retrouva très vite devant la glace d’un grand dressing, à tenter d’enfiler une robe complexe, en lin blanc, strié d’entrelacs noirs. C’était un vêtement humain, acheté pour l’occasion. La soirée, officiellement, devait célébrer le succès des opérations de reconstruction menées dans la congrégation d’Égée. L’Ordre avait détruit les Phytoligocomplexes, la Fédération avait fourni un bâtisseur-enchanteur pour les ériger de nouveau. On disait partout que les structures étaient de purs bijoux, que les savoir-faire humains et sorciers avaient su s’allier à la perfection pour offrir au monde un édifice aussi élégant que fonctionnel. Tout un symbole.

Adélaïde se sourit par delà le miroir. Du symbole, ils allaient leur en donner ce soir.

Elle retroussa son nez dans une grimace dépitée. Elle avait beau chercher, elle ne comprenait pas comment sa robe s’enfilait. Dénué de toute magie, le vêtement ne voulait pas se tenir correctement. Elle dut se résoudre à l’évidence : il fallait être deux pour l’ajuster.

Avec un soupir las, elle se transféra dans l’une des salles de bain de la maison Cromwell.

« Giles ! » appela-t-elle en déposant soigneusement sa tenue sur une chaise.

Le majordome entra, sans paraître le moins du monde gêné de la trouver dénudée. La jeune femme désigna le vêtement récalcitrant d’un geste de la main.

« Aide-moi. Je ne comprends pas comment elle se porte.

— Bien Mademoiselle », répondit le domestique, imperturbable.

En quelques instants, Adélaïde était habillée. Elle observait son vieux confident s’affairer autour d’elle, à travers le miroir.

« Vous êtes nerveuse », constata-t-il.

Il n’avait pas besoin de grand-chose pour le sentir. Un geste plus vif qu’un autre, ses mains frottées ensemble avec un peu trop d’insistance… il la connaissait bien. Trop bien pour qu’elle puisse lui dissimuler le moindre de ses états d’âme. Elle hocha la tête, puis entreprit d’arranger ses cheveux, à l’aide de petits charmes-tresses qu’elle maîtrisait fort bien.

« À l’heure qu’il est, la première diversion a dû avoir lieu, articula-t-elle, concentrée sur sa tâche. Les P.M.F. croient avoir repoussé un attentat de l’Ordre visant à empêcher la tenue du gala… »

Giles nouait le dernier laçage du corset formant le haut de la robe. Il sourit. Les corsets lui allaient très bien et, avec la coiffure qu’elle se composait, elle commençait à être présentable. Adélaïde, que parler détendait, poursuivit :

« La soirée va se passer à merveille. Il faut qu’elle se passe à merveille. Plus la chute sera grande, plus le choc marquera les consciences.

— Vous y apparaissez en tant qu’Esther Cromwell. Vous ne craignez rien, quoi qu’il en soit », commenta Giles.

La jeune femme suspendit ses gestes une seconde avant de répondre, un peu sèchement :

« Bien sûr que je ne crains rien.

— Vous avez peur pour lui », conclut le majordome, sévère.

Il laissa retomber ses bras de chaque côté de son corps. Elle était habillée. La tenue, même humaine, s’avérait du plus bel effet. Elle soulignait ses courbes, mettait en valeur la finesse de ses jambes, l’angle harmonieux de ses épaules… Il lui sourit, pour adoucir son propos et chasser la tension qu’avait créée sa remarque sur le visage de la jeune femme.

« Fillip va prendre beaucoup de risques. Alors oui, je m’inquiète », articula-t-elle, sur la défensive.

Le domestique garda un silence prudent. Adélaïde croisa les bras, mal à l’aise. À gestes vifs, elle poursuivit l’élaboration de sa coiffure. Giles, désœuvré, l’observa un instant, puis s’inclina et sortit.

« Ça va bien se passer, Giles. Il n’y a aucune raison que cela se passe mal, lâcha la jeune femme, juste avant qu’il ne referme la porte.

— Je n’en doute pas, Mademoiselle. »

*

Le festin organisé ce soir célébrait en grande pompe l’achèvement du projet et le rapprochement des deux communautés. Le cloître de Luther, édifice de réforme par excellence, serait aujourd’hui le théâtre d’une nouvelle union.

Une scène, accolée aux vestiges de l’ancien bâtiment pré-cataclysmique, dissimulait un porche, surplombé d’un péristyle de vieilles pierres. De grandes tablées étaient disposées en épis le long d’un gigantesque buffet déjà garni de corbeilles de fruits, salades, plats de viandes et poissons. Un sortilège temporel, dont l’autorisation pour un événement officiel constituait une exception sans précédent, suspendait les victuailles dans l’état, en attendant l’heure de passer à table.

Serge soupira en prenant place à côté de l’estrade. En tant que chef des armées, il était chargé de la sécurité de la réception. Il s’était dispensé de ronds de jambe pour monter la garde et espérait passer la soirée à guetter en vain. Une situation qui lui convenait très bien. Il détestait les mondanités.

Un essaim de websters bourdonnait autour des dernières tables à dresser. Les préparatifs avaient pris du retard, car l’Armée Fédérale, moins d’une heure plus tôt, avait fait évacuer la zone. Une dizaine de Vestes Grises s’étaient infiltrées parmi le personnel. L’affrontement entre les forces de l’ordre et les dissidents avait transformé l’espace de réception en champs de bataille. Les trois mages décoristes, appelés en urgence après l’incident, s’étaient démenés pour remettre tout en place.

La moitié des rebelles s’étaient enfuis, mais Serge s’estimait tout de même satisfait. L’Ordre avait proféré de nombreuses menaces vis-à-vis de cette réception qui, au sein même de la Fédération, ne faisait pas l’unanimité. Les sorciers rechignaient à voir des dirigeants humains siéger aux galas gouvernementaux. Les troupes de confiance du chef des armées avaient travaillé d’arrache-pied à déjouer cette tentative d’attentat.

En vieux pessimiste, le haut gradé préférait se méfier. L’ennemi pouvait préparer d’autres plans pour s’en prendre à leurs hôtes. Des soldats en tenue de combat parcouraient la file d’attente des invités qui devaient montrer patte blanche pour entrer dans l’espace sécurisé pour la soirée.

Il esquissa un sourire quand, au bruit des talons derrière lui, il devina l’arrivée d’Amalia, dans l’ombre du vieux proche.

« Rien de nouveau à signaler ? demanda-t-elle dans son dos, sans s’exposer au regard des invités.

— Non, répondit-il en se tournant vers elle, ri… Par Merlin ! Tu as sorti le grand jeu ce soir ! »

La longue robe de lin de la sorcière, simple, teintée d’un vert clair, tranchait avec l’uniforme et les décorations du P.M.F.. Le vêtement, d’apparence sobre, s’offrait la fantaisie d’un large décolleté dorsal. Amalia avait rehaussé sa tenue d’un discret pendentif bleu, mais elle avait, comme toujours, pris soin de parfaire sa coiffure de charmes divers.

« Rien d’inhabituel, Serge, tu le saurais si tu venais plus souvent aux galas. »

Tout ce qui touchait aux humains était, de près ou de loin, sous sa responsabilité d’Amalia. La femme siégeait ce soir aux côtés des trois Yasards, du Bâtisseur et de divers représentants prestigieux de la Fédération. Sur la scène. Une place bien légitime, car la fédérale orchestrait depuis des années les opérations de collaboration entre les deux communautés. Une place qui rassurait Serge quant à la sécurité de leurs hôtes.

« Ce doit être ça, oui, répondit-il par principe avant d’enchainer : La Yasard Jestak Kahina s’excuse, elle ne pourra pas être présente ce soir. Elle s’est fait remplacer par un de ses collègues, le Yasard Cleto Talan. Tout est en règle pour lui, mais, pour l’instant, c’est confidentiel. »

Amalia fronça les sourcils. Toute confidentielle que soit l’information, la Magistre était surprise qu’elle ne lui soit pas parvenue plus tôt.

« Les trois humains sont avec le Bâtisseur et arrivent ensemble à 20 h 30, par transfert officiel, poursuivit le sorcier.

— Directement sur l’estrade ?

— Comme prévu, oui. Ça n’a pas été simple à déployer. Il faudra que les invités soient tous installés à 20 h 15.

— Bien. »

La scène, en plus de mettre à l’honneur leurs hôtes de marque, avait été bardée de sortilèges de protection.

Progressivement, les Websters s’éclipsèrent, relayés par des employés sorciers. Pour des raisons évidentes de bienséance, il était hors de question de laisser les serviteurs semi-mécaniques arpenter les lieux, particulièrement en présence d’humains.

Serge gagna l’arrière de l’estrade et Amalia porta son attention sur la réception. Le ballet incessant de majordome, précis et chronométré, se déroulait sans encombre. À l’entrée, les P.M.F. accueillaient les invités avec des consignes de sécurité et des mises en garde. Les enchanteurs suivaient docilement les serveurs. Chacun prenait place en fonction d’un plan de table soigneusement étudié pour limiter les discussions intempestives. Ce soir, l’attention devait se porter sur la scène. Ce soir, le Gala servait d’atout politique à Zerflingen.

Vigilante, Amalia surveillait l’assemblée de sorciers.

Son regard passa sur Naola sans s’arrêter. Officiellement, elles ne se fréquentaient pas, mais la Magistre savait très bien que, la veille au soir encore, le nom de la jeune femme ne figurait pas sur la liste des invités. Naola agirait comme l’oreille du Vampire de Stuttgart. Tout ce qu’entendrait la directrice serait autant d’informations dont son magistère ne pourrait pas contrôler la diffusion. Agaçant.

Quelque chose attira son regard. Un serveur. Son serveur. Elle sourit en croisant ses yeux malicieux et lui fit signe de lui apporter un verre.

« Madame ? demanda le sorcier.

— Du champagne, s’il te plaît…

— Tu n’aimes pas celui-là.

— Je sais, j’ai vu les factures de la soirée. »

L’homme était vêtu de noir et de blanc. Sa chemise contrastait avec sa peau caramel. Personne ne semblait remarquer sa présence. Et, de fait, personne ne le pouvait. L’aura qu’il dégageait l’effaçait des consciences avant même qu’il puisse être perçu. Il fallait être un puissant sorcier ou un confrère pour parvenir à fixer son attention sur lui. Amalia était puissante et avait été Consœur.

Impossible de ne pas remarquer son ancien collègue.

« Comment tu as fait pour t’infiltrer ici Usem… Ce ne sont pas les affaires de la Confrérie.

— Tu sais bien que tout nous concerne plus ou moins.

— Pourquoi es-tu là ? tenta la sorcière.

— Qui est derrière le dossier sur la législation des points de transfert en Asie ? » rétorqua le Confrère.

Amalia rit. Un échange d’informations ?

« Rêve…

— C’est triste que Jestak ne soit pas là, ce soir…

— Je te dirai bien que c’est censé être confidentiel, mais je sais bien que tu me nargues. Donne-moi mon verre et retourne à tes magouilles… »

Usem rit à son tour, lui tendit une coupe, puis se fondit à nouveau dans la foule. Elle le suivit du regard un instant et reporta son attention sur l’assemblée. La quasi-totalité des invités était attablée. Vingt heures quinze approchait.

*

Tout va bien se passer, il n’y a aucune raison que ça se passe mal, se répéta Naola en traversant l’allée qui menait à la réception, un sourire de circonstance aux lèvres. L’invitation était tombée le matin même. Erzeck Branzig, le vice-président des industries Hexenbesen la conviait au Gala de la fraternité, comme s’étaient amusés à l’appeler les journaux de la Capitale. Il voulait s’entretenir avec elle autour d’un projet d’hexoplan utilisable par les êtres dénués de magie.

La jeune femme n’était pas dupe, cette missive surprise devait bien plus aux manipulations discrètes de Mordret pour disposer de ses oreilles au sein de la réception, qu’à l’attention de Mr Branzig pour elle. Néanmoins, l’industriel était réputé amateur de Course à Quatre et Naola ne doutait pas une seconde de trouver ses sujets de discussion intéressants. Elle espérait, de surcroît, glisser l’idée d’un partenariat entre son école et l’entreprise qu’il représentait.

« Erzeck Branzig », salua un homme qui apparut soudain dans son champ de vision, la main tendue.

Naola, surprise, s’arrêta net et observa la paume qu’il lui offrait, suffisamment longtemps pour qu’il se sente obligé d’ajouter :

« Nous avons rendez-vous ensemble, ce soir… Nous dînons ensemble… nous et une centaine d’autres personnes, plaisanta-t-il avec un sourire enjôleur aux dents blanches et bien alignées.

— Oh. Oui, oui, pardon, répondit immédiatement la jeune femme avec une franche poignée de main. Oui, nous avons rendez-vous. J’avais peur de ne pas vous repérer avec cette foule. Je cherchais un serveur pour me guider jusqu’à ma place.

— Et bien ce soir, Mademoiselle, je serais ce serviteur ! » renchérit-il en lui proposant son bras.

Naola retint un froncement de sourcils et se contenta de sourire poliment à la plaisanterie. Depuis le matin, elle n’avait pu réunir que peu d’information sur son cavalier improvisé, mais elle pensait trouver un soixantenaire accompagné de son épouse… À la place, elle se retrouvait avec un jeune homme d’une trentaine d’années, rutilant de charme et, comme elle ne tarda pas à le découvrir, un peu trop entreprenant.

Il l’entraîna jusqu’à leurs chaises, l’un en face de l’autre au bout de la tablée la plus éloignée de l’estrade et, par conséquent, du buffet. Cela n’avait pas la moindre importance, car il suffisait d’un geste aux convives pour qu’un serveur rapporte tout ce qu’ils désiraient sur la table centrale.

Branzig, ou plutôt Erzeck, comme il tint à ce qu’elle l’appelle, passa dix minutes, en début de repas, à détailler le projet de machine volante à destination des humains porté par son entreprise. Très rapidement, il enchaîna sur des sujets et des domaines bien plus personnels. La jeune femme comprit alors que le monsieur Branzig qu’elle escomptait rencontrer ce soir était en fait le paternel de l’énergumène qui s’évertuait à lui tenir la jambe, au sens figuré, quand il aurait manifestement apprécié le faire au sens propre.

Le repas fut pénible. Naola ne pouvait même pas compter sur ses voisins directs pour se soustraire à l’attention de son hôte. En bout-de-table, elle n’avait personne à sa gauche et la vieille sorcière en habits fédéraux, installée à sa droite, avait répondu à son bonsoir par un regard courroucé et un flot de paroles marmonnées à propos de sa tenue ; du temps que mettait le serveur à lui apporter à manger ; de l’argent dépensé par le gouvernement à organiser une fête pareille en l’honneur d’humains. Naola, surprise qu’on puisse faire passer autant d’idées négatives en si peu de secondes, n’avait pas insisté.

Elle commençait néanmoins à revenir sur cette décision, se demandant qui de la vieille folle ou du bellâtre serait le plus aisé à supporter. Depuis une dizaine de minutes, Branzig lui vantait ses performances en hexoplan… Naola dirigeait une école de vol. Elle savait, d’un seul coup d’œil, évaluer le physique d’un joueur de Course à Quatre, d’un coureur de steeple-chase, d’un athlète méca-aile. Erzeck Branzig n’était rien de tout ça. Un pilote du dimanche, probablement incapable de réaliser moins de la moitié des exploits dont il se vantait. La jeune femme retint un soupir. Le repas, au moins, était savoureux.

Elle accueillit l’annonce de l’ouverture du bal comme une délivrance. Elle se défila et échappa, le temps d’une danse, à l’insistance d’Erzeck., mais elle le retrouva devant elle, souriant de son sourire à tomber, dès les premières mesures du morceau suivant. Un peu contrainte, elle se laissa guider en tentant de mettre entre eux toute la distance possible. Lui qui la tirait, elle qui le repoussait, ils n’offraient pas un spectacle des plus fluides. La jeune femme bouillait intérieurement. Il lui semblait pourtant avoir refusé ses propositions avec fermeté. Une main un peu trop insistante sur sa hanche la décida. À la fin de cette danse-là, elle l’envoyait paître proprement. Tant pis pour le partenariat avec l’école. Elle n’arrivait de toute façon pas à en placer une, alors aborder le sujet…

Elle n’en eut pas le temps de le repousser. À peine le quatuor musimages eut-il cessé de jouer sa sarabande que les feux d’artifice, apothéose de ce délicieux gala de la fraternité, se déclenchèrent dans un fatras de lumières sonores. Les motifs que dessinaient les charmes et les poudres explosives se mouvaient au-dessus d’eux. Des fleurs turquoise grandissaient jusqu’à former une voûte scintillante, décors d’une féerie déchaînée. Des animaux ressemblant à des lapins avec des ailes de cygnes s’envolaient à l’assaut d’arbres aux feuillages d’émeraudes.

Autour de Naola, on applaudissait, on riait. Le spectacle s’accélérait. Aux oies dorées succéda une cavalcade de chèvres dont la barbiche, tel un pinceau d’encre, barbouillait la nuit de tâches rouge carmin. Plusieurs personnes, concentrateurs vers le ciel, produisaient de petites étincelles de lumières. Une tradition lointaine, écho des temps antiques où les enchanteurs s’adonnaient à la chasse au dragon. Le feu appelait le feu, les dragonniers d’antan allumaient de grands brasiers pour piéger les mythiques créatures. Les sorciers d’aujourd’hui usaient de leur magie en gerbes incandescentes pour appeler le clou du spectacle : le dragon d’artifices.

Progressivement, la frénésie burlesque s’essouffla : les éclats s’estompèrent un à un pour redonner sa place au manteau d’étoile et de noir que tissait cette douce nuit. Naola, le nez en l’air, le bras levé vers les astres, déversait comme toute la foule sa cascade d’étincelles. La tension, fébrile, montait du même souffle, dans la même respiration, le même murmure, comme une incantation :

« Le dragon », appelaient-ils tous.

Tous, sauf Erzeck qui trouva de bon ton de passer sa main sur la hanche de la jeune femme et se l’y caler avec l’air de vouloir l’enlacer. Naola le repoussa d’un violent coup d’épaule et se retourna vers lui, rouge de colère.

« Stop Erzeck, je ne veux pas… »

Un rugissement assourdissant noya la fin de sa rebuffade. Le dragon d’artifice pourfendit l’ombre de la nuit et, d’une explosion, fit jour sur l’assemblée déchaînée en cris de joie. Naola n’y prêtait pas attention, elle s’époumonait contre un Erzeck qui refusait de lui lâcher le bras et lui répondait avec tout autant de véhémence.

Ni l’un ni l’autre ne se rendirent compte de l’assemblée qui, d’un coup, glissa d’euphorique à terrifiée quand le dragon, arrivé au zénith de sa course, piqua droit sur la réception. Ils n’entendirent pas les cris de panique lorsque la bête artificielle incendia les tables et le buffet. Ils ne comprirent pas le soudain mouvement de foule qui les projeta l’un contre l’autre et qui valut, par ailleurs, une gifle bien sentie au bellâtre.

Naola en revanche, eut tout le temps d’une interminable seconde pour voir la déflagration fuser sur elle, comprendre qu’elle se situait pile au milieu de langue de feu et avoir la certitude très nette que, quelque soit le mouvement qu’elle amorçait — demander un transfère, activer un charme d’urgence, se jeter au sol — elle n’aurait pas le temps de l’achever.

L’incendie allait la tuer.

Il fut sur elle et l’engloutit en un instant.

*

Le regard émerveillé des humains tira à l’horreur quand le dragon fondit sur la foule. Amalia, debout à côté du Yasard Cleto, le retint alors qu’il s’apprêtait à fuir. D’un geste vif, elle activa le sort de protection : une barrière infranchissable, dans un sens comme dans l’autre, et qui ne pouvait être levée que par Serge lui-même.

Stressée, la sorcière regardait les P.M.F. et mages de feux se démener pour éteindre les flammes et maîtriser le dragon d’artifice. Est-ce que l’Ordre était derrière ça ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de blessés ? De là où elle était, il lui était impossible d’évaluer la situation. Être enfermée, à l’abri, cela ne lui convenait absolument pas…

Cleto hurla. Amalia se retourna pour voir le corps brûlé du Yasard heurter le sol. Fillip se tenait derrière lui, entre la Magistre et les autres invités d’honneur, au centre de l’estrade. Comment avait-il fait pour s’infiltrer jusqu’ici ? Était-il devenu si puissant pour oser venir narguer les fédéraux au cœur de leurs défenses ? Il ne s’était pas passé plus de trois mois depuis leur dernière rencontre… Non. Depuis la rencontre entre l’Once et le sorcier. Il fallait qu’elle prenne garde.

Amalia, concentrateur chargé, visa le leader de l’Ordre et tira. Le sortilège explosa au travers de l’intrus, sans paraître lui causer le moindre trouble. Il souriait. Il avait rangé son arme et calé ses mains au fond de ses poches. Comme Leuthar avant lui, il portait un jean et un sweat, en dessous d’une veste grise.

« Allons, il ne faut pas le prendre comme ça, madame Elfric… » souffla-t-il à mi-voix, alors qu’il essuyait une seconde, puis une troisième attaque, sans subir le moindre dommage.

Chacun de ces sortilèges aurait dû être mortel.

La sorcière parvint néanmoins à dresser un maléfice de confinement qui protégeait les Yasards survivants. Un charme que Fillip ne franchirait pas tant qu’elle serait en vie.

Elle lui jeta un regard noir et, lentement, prit une posture défensive. Si elle ne pouvait l’atteindre, alors elle tiendrait la position aussi longtemps qu’il le faudrait. L’homme, sans prévenir, se porta à son niveau et vint directement au contact. Un coup de poing qu’elle contra sans difficulté.

L’adversaire s’adapta instantanément et l’attaque suivante fut plus rapide, et plus forte encore. Amalia serra les dents. Elle devait se maîtriser, calculer chacune de ses actions, chaque sort, chaque impact, pour ne pas laisser transparaître sa puissance réelle et ne pas éveiller de soupçons. Encaisser sans répondre… Elle bouillait intérieurement.

Fillip enchaîna un coup de genou vers son ventre et un crochet du droit, comme s’il tenait à vaincre l’une des fédérales les plus puissantes de l’armée sans paraître user de magie. Son poing fermé heurta la joue de la sorcière. Dans le prolongement de son coup, il lui balaya les jambes, l’étala par terre et, d’un sortilège, l’envoya s’écraser devant le reste des invités d’honneurs.

« Tenez-vous tranquille, où j’exécute vos précieux humains. Quel que soit le soin que vous mettrez à les protéger », ordonna-t-il avec un sourire tout à fait charmant.

La sorcière se releva et se contenta d’une expression incendiaire pour toute réponse. Elle doutait qu’il puisse réaliser ses menaces. Elle n’était pas si faible et, même sous l’identité d’Amalia, elle pourrait se permettre de lui tenir tête, mais elle devait en priorité assurer la protection des Yasards. Pour sa couverture, comme pour eux, mieux valait faire profil bas.

Le mage remit ses mains dans ses poches, puis se détourna, sans prêter attention aux humains et aux invités qui se tassaient au fond de la scène. La belle défense inviolable et infranchissable s’était transformée en prison.

Il s’avança vers l’assemblée, qui, à l’extérieur du bouclier, s’agitait frénétiquement. Serge et trois autres sorciers étaient en train de faire tomber le charme, une dizaine de soldats se tenait prête à intervenir, alors que le gros des troupes, pris de court par le dragon d’artifice, combattait encore ses ravages incandescents. Fillip leva les deux mains et parla d’une voix claire qui, étrangement, porta par-dessus le tumulte :

« Que d’énergie et d’argent dépensé en niaiseries futiles ce soir ! J’espère que vous apprécierez la façon dont nous pimentons vos ronds de jambe soporifiques, Général », commença-t-il en s’adressant directement au chef des armées, dont la main disparaissait sous un chapelet de sortilèges lumineux.

Serge s’escrimait à accélérer le processus d’annulation des charmes protecteurs en criant des ordres pressés à ses subalternes. Il se tut subitement et porta son attention sur le leader de l’Ordre qui poursuivit :

« Je viens vous délivrer un message. Rassurez-vous, il sera simple. Rendez-nous Lievinsk. Rendez-nous la gestion des territoires slavesqs. Je vous laisse neuf mois pour réfléchir à cette question, mais, entre nous, vous n’avez pas le choix. Plus vous attendrez, plus fort nous frapperons… Ce soir… »

Il s’esclaffa d’un rire froid, jubilatoire, les deux paumes tournées vers le haut. Un sourire tranchant barrait son visage.

« Ce soir, messieurs-dames de l’armée fédérale, ce n’est que le début. Et pour vous, humains, compléta-t-il en pivotant vers les Yasards, ce soir marque le début de votre fin. Il est plus que temps que nous, sorciers, nous occupions enfin du problème que vous représentez. »

Il leva vivement le bras, son concentrateur pulsa et anéantit ce qui restait de la défense de la scène. Les sortilèges s’entrechoquèrent en gerbes d’étincelles et en explosions. Lorsque le clame revint, Fillip avait simplement disparu.

La destruction du charme de protection remonta toute la chaîne de maléfices jusqu’à celui de désarmement qui illuminait la main de Serge et le brûla. Le Chef des Armées serra les poings alors que sa magie luttait contre la vague avec difficulté. Il grinça des dents. Il ne s’en tirerait pas sans cicatrices.

Le silence provoqué par le discours de Fillip se brisa sur les bruits des explosions et des cris de la foule. Il y avait plus urgent. Il fallait reprendre la situation en main. Les convives fuyaient la réception et l’armée bloquait les sorties. Hors de question de laisser quiconque profiter du tumulte pour s’enfuir.

Amalia, livide, encore en garde, ravala sa colère pour apporter son soutien aux Yasards. Un des émissaires se tenait à genoux à côté du corps de leur collègue, la deuxième, une femme grande et sèche, parlait dans un petit dispositif de communication, un rectangle noir, placé entre sa bouche et son oreille. La Magistre s’approcha d’eux, les deux mains en évidence, et les isola de la foule, du bruit, et de toute autre agression. Son rôle, à présent, consistait à les amener à l’écart, à l’abri, et à limiter la casse.

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2015 va, je ne te pleurerai pas.
2015, je ne dirai pas que tu étais l’année la plus pourrie de ma vie, parce que je ne sais pas ce qui m’attend encore. En tout cas, je suis sûre d’une chose, tu étais loin d’être la meilleure. 2015, , admet qu’il est difficile de te trouver des points positifs alors que dès ton début, en janvier, nous apprenions ce que c’était que des « attentats ». Oui parce que s’il y a déjà eu des antécédents, il faut avouer que cette fois-là, c’était autre chose. 2015 Je me souviens quand et comment je l’ai appris. J’étais en ville et je venais chercher mon passeport à l’état-civil, et j’ai reçu une notification de mon appli d’actualité : « Fusillade en cours à Paris… ». Le reste je ne le voyais pas, parce que je n’ai pas ouvert ce bulletin d’information. Et je ne l’ai pas ouvert parce que dans ma tête, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’était « encore ». Et ouai, je vois fusillade et je me dis « encore ». Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que 2015 c’était mal barré. Le soir même, c’était la première fois de ma vie que je pleurais devant un JT.
2015, la première manifestation que j’ai faite, ce n’était pas pour gueuler contre une quelconque réforme, ce n’était pas pour réclamer quelque chose, non, c’était juste pour dire que je voulais être libre. Que je voulais pouvoir dire, lire, et dessiner n’importe quoi, même si je ne sais pas dessiner. 2015 c’est la première fois où je vois des gens se battre pour un journal ! 2015, c’est la première fois que je voyais Belfort aussi remplie, et c’est la première fois que je bouffais autant d’émission spéciale à la télé. 2015, c’est aussi la première fois qu’en cours, l’ordinateur était allumé en permanence avec un onglet sur « le monde » pour suivre les prises d’otage en cours ! Et c’était aussi la première fois où tout le lycée, rassemblé dans le hall, observait une minute de silence. Je me souviens de certaines larmes pudiques qui coulaient en silence et je me souviens aussi des discutions à la cantine. Les racistes et les moins racistes, ceux qui croyaient que l’on règlerait tout le problème en changeant les paroles de la Marseillaise. Je me souviens de la nécessité de poser des questions, et l’absence de réponse qui nous était accordée. Je me souviens aussi du mur de dessins qui était alors affiché au premier étage. Je me souviens des « je suis Charlie » et des « je ne suis pas Charlie », des polémiques à deux balles, qui nous blessait tout autant que les négationnistes. 
Parce qu’à ce moment-là, chacun rendait hommage comme il le pouvait : les chanteurs chantaient, les dessinateurs dessinaient, les musiciens jouaient de la musique, les écrivains écrivaient, et cela ne valait pas la peine de crier à la récupération.
Alors nous, bande de naïf, même si on a compris que quelque chose avait changé, on a continué. Et on s’est dit : ça va aller ».
Et toi 2015, tu nous as dit « non ». En mars, je me souviens des pleurs des sportifs au lycée, et des non-sportifs aussi. Oui parce que cette fois c’était un accident d’hélicoptère qui venait nous prendre Camille Muffat, Florence Arthaud et Alexis Vastine. Je me souviens des hommages, mais surtout d la douleur.
Alors nous, bande de naïfs, on s’est dit que ça allait vraiment être une année de merde, mais on s’est dit : « ça va aller ».
Et toi, 2015, tu nous as répondu : « non ». Et peu après, toujours en mars, il y a eu l’« attentat du Bardo » en Tunisie. 24 morts. Et en avril, il y a eu 147 mort à Garissa, dans une université au Kenya. Pas mal non plus comme symbole. Ensuite il y a eu tous ces massacres, à Kobané. En juin, l’Etat Islamique fait 120 morts civils. Viennent alors l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier en France, 1 mort, l’attaque d’un hôtel en Tunisie qui fait 39 mort, et l’attentat d’une mosquée chiite au Koweït, 25 morts. Il y a aussi eu un homme qui a décidé d’entrainé dans son suicide 149 autres personnes en faisant condamnant l’avion qu’il commandait à s’écraser dans les Alpes. 
Alors là, on a commencé à perdre espoir pour toi, 2015. Il n’y avait plus rien à attendre de toi.
Et ça a continué, en aout, avec les explosions de Tianjin et leurs 114 morts et 698 blessés, et les attentats à Bangkok, plus de 27 morts et 80 blessés.
Et il y a aussi la crise des migrants, des hommes et des femmes qui fuient la guerre, ceux qui meurent en Méditerranée, des centaines, des milliers. Il y a le problème pour s’occuper d’eux, parce que le chômage monte et que les esprits sont à vif, parce que les gens ont peurs et se referment sur eux-mêmes, parce que parallèlement, la haine monte en même temps que les murs. 
Vient octobre et le double-attentat d’Ankara qui fait 102 morts et 500 blessés.
Et puis vient novembre.
2015, si je te disais que tu n’étais peut-être pas la pire année que j’ai vécu, je peux clairement te dire que novembre 2015 fut le mois le plus pourri de toute mon existence, du moins jusque-là. J’ai appris ce que ça voulu dire qu’être réellement choquée, par des événements personnels qui ont fait que. J’ai vu des gens que j’aimais blessés parfois physiquement, souvent mentalement, et je les ai vu souffrir comme je n’avais jamais vu quelqu’un souffrir. Je me souviens de trop de larmes ce mois-ci, je me souviens de ces personnes qui sont tombés dans mes bras, et de la douleur qui se répandait en moi, doucement, sans que je ne la vois directement. 2015, je me souviens de ce putain de soir, où j’ai été me coucher à 9h en me disant que cette semaine de merde était finie, et que le lendemain tout irai mieux. Je me souviens que, fait rarissime, je n’avais pas regardé les infos avant de me coucher. Je me souviens de ce putain de samedi matin, où je me réveillai heureuse et en me disant : « c’est le week-end, tout va mieux se passer ». Je me souviens que c’est à ce moment que j’ai entendu des bruits au rez-de-chaussée, que j’ai compris que la télé était allumée et je me souviens m’être dit que c’était vraiment bizarre un samedi matin. Je me souviens avoir pris mon téléphone, avoir allumé Facebook et avoir vu que j’avais 11 notifications en attente, ce qui n’était pas habituel pour un samedi matin. Je me souviens aussi d’un message d’une amie qui me disait que j’avais eu raison la veille quand j’avais affirmé pour rire : « Si Dieu existe, il a pris une très longue pause-café ! » Et je me souviens que même si c’était pour rire, j’y croyais quand même un peu. Je me souviens qu’à la vue de son message, j’ai compris que la télé n’était pas allumée pour nous annoncer une baisse du chômage. 
Je me souviens que je dormais encore à moitié quand je suis descendue et que j’ai vu mes deux parents debout devant la télé. Je me souviens que j’avais chaud quand j’ai demandé « qu’est-ce qu’il se passe ? » et je me souviens qu’on m’a répondu : « Il y a eu des attentats à Paris, il y a 130 morts ». Je me souviens de ma réaction égoïste quand j’ai demandé « où ça ? » et je me souviens que pour la première fois de ma vie, j’envoyais des SMS en disant : « DIS-MOI QUE TU VAS BIEN », une façon joliment détouré pour demander : « DIS-MOI QUE TU ES VIVANT ET QUE JE NE VAIS PAS VOIR TON NOM SUR UNE LISTE DE VICTIMES, ET REPOND VITE BORDEL ». Et puis, passée la vague d’égoïsme, j’ai quand même pleuré. Parce que je voyais défiler des destins brisés, des familles qui se battaient pour retrouver leurs proches, celles qui apprenaient qu’il était trop tard. Plus que tout ce sont les survivants qui m’ont touchée, ceux qui disaient : « Ils nous disaient de ne pas regarder, mais j’ai vu quand même ». Je me souviens d’un article d’il n’y a pas longtemps qui titrait : « Les services psychologiques se retrouvent assaillis par des personnes qui croyaient que « ça allait » au lendemain des attentats alors que ça n’allait pas ». Je me souviens que comme beaucoup de gens, dans ma tête il y avait cette question : « on fait quoi maintenant ? »
Mais plus que tout je me souviens de la haine.
Celle que j’ai ressentie, et celle que j’ai sentie chez les autres. Je me souviens quand, le lundi après les attentats, en retournant au lycée, un seconde me disait : « Non mais Paris, c’est plus la France. Paris c’est la Syrie ! » ou encore quand un autre affirmait avec même une certaine fierté que selon lui, il n’y avait jamais eu d’avion dans les tours jumelles. Je me souviens lui avoir demandé si, toujours selon lui, tous ces morts étaient des comédiens qui c’était mis en scène en train de sauter du haut des tours pour choisir leur mort. Je me souviens qu’il m’a dit, en y croyant sincèrement : « Oh sérieusement, respecte mon opinion ! » et je me souviens lui avoir dit que ça, ce n’était pas une opinion, c’était du déni. 
Je crois qu’eux, ce sont les pires. Ceux qui cherchent à tout prix à se donner une existence « propre », à se « démarquer » pour ne pas être « un mouton ». Tous ces haineux qui croient être dans le vrai sans même respectés les autres, ce sont eux qui m’ont fait le plus de mal cette année.
Je me souviens que quand on a parlé de kamikazes je me suis demandé si en janvier c’en avait été aussi, est-ce que j’aurai quand même eu le courage d’aller marcher, entourée de milliers d’autres personnes ? Et puis le problème a vite été réglé. Etat d’urgence ça s’appelle. Pas le droit de se rassembler. 
Tu vois 2015, là on a bien été obligé d’en parler en cours. Parce que tu vois 2015, j’étais en train de vivre mon deuxième deuil national, de trois jour cette fois. Et je me souviens de cette deuxième minute de silence dans mon lycée. Je m’en souviens parce que même si les gens autour de moi avaient changés, moi j’étais toujours là, et j’ai vécu cette deuxième minute de silence exactement à la même place que la première fois. Je me souviens des mêmes larmes retenues. Je ne sais pas exactement ce qu’il faut se dire pendant une minute de silence. Tout ce que je veux, c’est que cette deuxième minute, ce soit la dernière. Je me dis que je ne veux plus me réveiller un matin avec les éditions spéciales de BFM et que je ne veux plus qu’on m’annonce des attentats. 
Et puis 2015, c’est aussi l’année de l’apparition de ce sympathique Donald Trump, et une année de plus pour la montée du FN et de sa haine. Ah ! Belle année que 2015.
2015, après ça, je me souviens avoir continué à chuter. Je me souviens que je n’avais plus envie de voir les gens que j’aimais, je me souviens ne plus avoir envie de faire ce que j’aimais. 2015, je me souviens de l’arrêt de mes crises d’angoisses, et je croyais que c’était vraiment fini. Sauf que ce n’étais qu’une feinte. Je me souviens de tous mes vertiges, cette sensation de tomber même quand tout va bien. Je me souviens de mes cauchemars, ceux qui ne s’arrêtaient jamais. Je me souviens de ma fatigue et de ma lassitude. Et je me souviens avoir eu honte d’être comme ça. Honte de ne pas me sentir bien, parce que je savais que j’avais de la chance. Plus que tout, je me souviens aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de mes « amis » à côté de moi à cette période, certaines personnes se sentant même obligé de me descendre en public. Comme quoi parfois, les images de citations qui défilent ont du vrai. Je ne pourrai jamais remercier assez les personnes qui m’ont aidé, et qui m’ont aussi appris à quel point une amitié était précieuse. Ceux qui m’ont aussi appris sans le vouloir qu’il faut bien laisser certaines personnes s’envoler un jour, même si cale implique de ne plus avoir de contact avec elles. J’ai aussi appris qu’une amitié à sens unique n’en était pas une. So I let you go.
Et puis peu à peu ça commençait à aller mieux. C’est ça aussi que j’ai appris cette année, on peut toujours s’en sortir. Et il faut savoir accepter l’aide que l’on nous offre, même sans les mots. Il faut savoir s’accrocher à une personne, et lui dire ce que l’on a à dire. Parce que ce n’est pas une honte, et qu’on doit pouvoir être sûr de pouvoir parler à quelqu’un qui nous écoute et ne nous juge pas. Quelqu’un qui accepte nos faiblesses, nos forces et notre caractère de chieur aussi. Parce que nous sommes tous le chieur de quelqu’un. C’est cette personne qui m’a aidé à m’en sortir. Peut-être inconsciemment, mais maintenant je n’ai plus honte de ce que j’ai été. Parce que ça arrive à tout le monde et que c’est comme ça.
En décembre, j’ai vécu des moments magiques, avec les gens que j’aime le plus au monde, ma famille. Et mon année 2015 se termine plutôt bien, alors disons que c’est une raison de plus pour ne pas dire que tu étais la pire année qui puisse exister. 
2015, j’aimerai vraiment me dire que « ça va aller », que tu n’étais qu’une erreur du calendrier, mais comment est-ce qu’on peut se dire ça alors qu’il n’y aura même pas de feux d’artifices à Paris ce soir, et pas de fête à Bruxelles non plus. Il s’est passé tellement de mauvaises choses cette année que j’en ai oublié. 
Tu étais quand même bien de la merde. 2015, l’année dernière j’avais fêté ton arrivée, avant, je fêtais l’arrivé d’une nouvelle année. Aujourd’hui, c’est ton départ que je fête.
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