L’affrontement

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Naola préparait un Salazar avec une application particulière. Non qu’elle ne connaisse pas sur le bout des doigts la composition du cocktail vermillon, mais tout, ce soir, revêtait de couleurs et d’un caractère très spécial.

Elle s’était pointée au Mordret’s Pub en fin d’après-midi et avait décrété y passer quelques heures. Son ancien patron avait accueilli la nouvelle d’un « En ce cas je vous laisse le service » tout à fait indifférent et était retourné à son étude du moment – un livre qui avait la désagréable tendance à embaumer l’air d’odeurs pestilentielles lorsqu’il estimait son lecteur inattentif. La nuit, de toute façon, s’annonçait calme : les longues dents ne sortaient presque jamais à la nouvelle lune.

De fait, le bar était désert, ou presque : Iyan, un vampire massif à la peau sombre, feuilletait tranquillement un journal, installé sur l’un des tabourets accolés au zinc. La créature, vêtue d’un grand manteau noir élégamment coupé, portait – pour le style sans doute – de petites lunettes rondes.

« Je prendrais un autre café, s’il te plaît, demanda-t-il alors qu’elle terminait sa préparation.

— Je te fais ça. »

La jeune femme figea son cocktail d’un sortilège temporel avant de s’occuper de la commande. Elle déposa la tasse fumante devant le vampire, puis bâilla.

« T’es toujours coincé ici ? s’enquit-elle.

— Jusqu’à ce que l’Ordre se calme, ouais, grogna la créature en découvrant les canines.

— Je t’imaginais pas mercenaire. »

Iyan haussa les épaules.

« Y faut, parfois. Ils paient bien et nous laissent vider les gêneurs. Une curée, ça éloigne la faim et ça chasse la rage, des fois pendant plusieurs mois. Y’a que l’Ordre qui nous offre des curées.

— Ouais et on voit où ça te mène, répondit la serveuse avec ironie. Ça fait combien de temps que tu te planques ?

— Une semaine. »

Naola garda pour elle ses commentaires. Iyan faisait partie des vampires qui auraient dû assurer la protection de Diaidrail et qui avaient fui face à la violence meurtrière de l’Once. L’Ordre avait mis à prix la tête des déserteurs : des cinq créatures rescapées, deux seulement vivaient encore. Iyan avait eu la présence d’esprit de demander asile à Mordret et, depuis, il se terrait au Pub.

« Je redescends, merci pour le café, lâcha-t-il brusquement.

— Je ne vais pas tarder à rentrer. Fais attention à toi, répondit Naola avec un sourire.

— Ouais, toi aussi. »

Naola réalisa un second cocktail dans la salle parfaitement vide. Elle apprécia chaque instant, chaque tintement de bouteille, chaque effluve d’alcool, chaque volute rouge de la préparation. Terminée, elle la disposa en face d’elle, puis leva le maléfice temporel qui figeait encore son premier verre.

« Un Salazar, Monsieur.

— Vous partez bien tôt, ce soir, commenta Mordret, assit en face d’elle.

— J’ai dit à Mattéo que je ne m’attarderais pas, s’excusa-t-elle.

— Je ne vous attendais pas, quoi qu’il en soit.

— Dites que je vous dérange aussi…

— Je n’ai pas dit cela. »

Naola rit et ils dégustèrent de concert une gorgée de cocktail. La jeune femme dissimulait sans difficulté son malaise au vampire. Il n’y entendait rien aux sentiments humains et avait toujours été infoutu de détecter son état émotionnel ; ce soir ne faisait pas exception. Comment aurait-il pu déceler la terreur derrière le sourire amusé de sa petite serveuse ?

Dans quelques heures, l’Once s’attaquerait au leader de l’Ordre, une lutte à mort à laquelle Naola prendrait part. Ce verre dans le silence apaisé du Mordret’s Pub risquait bien d’être le dernier.

*

« C’est hors de question », s’exclama Mattéo à voix basse.

Naola, occupée à tracer au sol des enchevêtrements de symboles destinés à sa protection et à celle de Pierre, lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le jeune Héliade détourna le regard pour leur laisser un peu d’intimité. La dispute du couple ne l’étonnait pas : les deux amoureux se querellaient sans cesse, que ce soit par jalousie ou inquiétude. Aujourd’hui, Mattéo devait battre des records d’angoisse – à raison.

La sorcière se redressa et épousseta la craie qui maculait ses mains.

« Ça n’est pas vraiment le moment d’en discuter, Mattéo, répondit-elle avec sècheresse.

— Il n’a jamais été question de te laisser seule avec on ne sait combien de vampire.

— On en a parlé, pourtant », trancha Alix.

Elle terminait de teinter les vitres de la maisonnette où ils patientaient. Déserté depuis plusieurs années déjà, l’endroit empestait l’humidité. Aucun meuble n’avait résisté au temps ou aux pillages. Des restes de vieilles couvertures dans les coins témoignaient que, malheureusement, le lieu avait été habité en l’état, en tant que squat.

Pierre frissonna en imaginant que, si ça se trouvait, il vivrait ses derniers instants ici. Ici. Dans ce dépotoir.

La bâtisse se situait à moins d’un kilomètre du monastère merlinique où se cachaient Fillip et la cellule de Chester. Si on oubliait son glauque, l’endroit était parfait. Assez éloigné de la planque de l’Ordre pour ne pas prendre de risque, assez proche pour que les vampires le sentent, lui.

Mattéo et son Maître se perdirent quelques minutes dans un débat stérile : à mesure que l’élève haussait le ton, l’Once gagnait en sècheresse. La discussion était un cul-de-sac.

Pierre secoua la tête et posa son regard sur Xâvier. Pierre secoua la tête et posa son regard sur Xâvier. Les bras croisés, adossé contre le mur du fond, le borgne attendait dans une cape noire fort bien taillée. Elle lui allait bien, lui donnait un air cool, mais Pierre n’était pas dupe : depuis le départ en mission, il ne lui avait lancé aucune vanne, aucun clin d’œil complice. Il restait de marbre, concentré et tendu, ce qui laissait très largement à Pierre le loisir d’imaginer le combat à venir.

Tout le groupe était équipé d’un vêtement similaire : une longue pièce de tissus qui s’adaptait à leurs mouvements et recouvrait leurs visages, leur assurant l’anonymat. Alix, en les leur distribuant, leur avait expliqué qu’elles étaient enchantées avec de nombreuses protections magiques, dont un système qui brouillait la perception de toute personne n’en portant pas. Pierre, pour tester, avait retiré la sienne et constaté son surprenant effet : à la place de l’expression grave de ses compagnons, il n’avait plus vu qu’une ombre instable sous leur capuche, qui s’était dissipée dès qu’il avait repassé la sienne. De l’extérieur, ils ressemblaient tous à des silhouettes noires et sans visage : une précaution indispensable pour mettre toutes les chances de leurs côtés dans un affrontement dont l’issue s’annonçait très incertaine.

Lui même n’y participerait pas. Son moment à lui était ici.

L’héliade jeta un regard au den serré au creux de sa main. Lorsqu’il le lâcherait, l’objet, transformé en artefact enchanté d’un puissant sortilège, l’extrairait de la zone pour le rapatrier dans sa chambre, au manoir. Il ne courrait finalement que peu de risque à prendre part à l’opération, se rassura-t-il, sans parvenir à éteindre complètement le sentiment doux-amer que lui inspirai cette réflexion. Il avait ordre de s’échapper dès qu’il en aurait terminé avec les vampires, et s’était fait sèchement reprendre quand il avait émis l’hypothèse de rester pour l’ultime assaut. L’Once ne pouvait pas se permettre de l’avoir dans leurs pattes.

« Bien, lâcha Alix en haussant la voix pour couper court à la vindicte de son élève. Alerte, bon courage. Fort, si tu ne viens pas de toi même, je t’assomme. »

Alerte pour Naola, Fort pour Mattéo. Le jeune blond tourna la tête vers Alix et obtient un sourire rassurant :

« Ça va bien se passer, Jeune. »

Jeune, c’était lui. Il aurait pu être Flippé,Terrorisé ou Angoissé, mais Jeune, c’était bien. Mattéo se rapprocha d’Alix et baissa d’un ton sans parvenir à masquer sa voix, pleine de colère.

« Tu veux que je la laisse seule…

— Je reste aussi, un peu, précisa Pierre.

— … seule, reprit Mattéo, face à de nombreux vampires en rage ! Alors qu’on doit se marier ? Merlin, mais tu te rends compte de ce que tu me demandes ?

— Tu n’as aucune compétence dans ce domaine, tu ne feras que la gêner. »

L’homme avala le soufflé avec un regard noir. Naola, blême, gardait la tête basse, la main crispée sur son avant-bras.

« Elle t’a déjà assommé la dernière fois, Fort, asséna-t-elle. Tu veux me mettre en danger ? Continue d’insister. »

Les dents serrées, les poings fermés, le sorcier baissa le menton, immobile durant quelques instants, puis il franchit l’espace qui les séparait pour l’embrasser avec quelque chose qui tenait de la violence. Pierre détourna les yeux.

« Je t’aime », dit Mattéo.

Brusque, il s’écarta, matérialisa son hexoplan et sortit par la porte avant de décoller, suivit de près par Xâvier et par l’Once qui partit en adressant un dernier sourire d’encouragement à l’héliade. Tous les trois devaient rejoindre la lisière de la forêt et s’abriter derrière un charme géré par Alix. Naola poussa un très long soupir et se passa les deux mains sur le visage.

Pour oublier son cœur qui battait la chamade, Pierre observa les courbes des sortilèges qu’elle se remit à tracer au sol. La craie qu’elle utilisait crissait contre le béton nu, perçant sans l’alléger le silence oppressant qui les avait enveloppés après le départ des trois autres. Le jeune homme déglutit. Était-il vraiment capable de ce que l’Once attendait de lui ? Naola avait bien géré son truc : elle avait situé son cercle d’incantation au beau milieu de la masure, de façon à ce qu’ils ne risquent pas d’être pris à revers. Ainsi, ils avaient une parfaite vision de toutes ses ouvertures, même celles condamnées.

« Ça va être bon », souffla la jeune femme au bout d’un moment.

Elle se plaça au centre du motif formant une zone assez grande pour qu’ils y tiennent à deux.

« Tu t’installes là et tu n’en sort sous aucun prétexte, c’est bien clair ?

— Je sais, je sais. »

Comment Naola pouvait-elle respirer normalement ? Lui sentait son torse se compresser sous l’angoisse, au point d’à peine parvenir à prendre de petites inspirations saccadées. Tout ce qu’il devait à faire, c’était appâter les longue-dents jusqu’ici.

Pierre fronça les sourcils, puis écarquilla les yeux.

« Mais, si je les attire tous en même temps, ça ne va pas alerter Fillip, s’il en a à côté de lui ?

— Fillip se planque dans un monastère Merlinique, les vampires n’ont pas accès aux bâtiments sacrés, encore moins quand ils ont été consacrés par Merlin, donc il n’y a pas de problème. »

La sorcière sourit et lui tapota l’épaule avant de se baisser pour ajuster l’un des motifs recouvrant à présent le sol, sans doute plus par nervosité que par réelle nécessité : les barrières complexes qu’elle avait tracées paraissaient déjà bien assez robustes.

« Merci d’avoir accepté de nous aider. »

Pierre releva la tête et lui adressa un sourire qu’il se plut à penser assuré, mais qui masquait mal le tressautement tendu de ses lèvres.

« C’est normal. C’est vraiment pas grand-chose d’utiliser mon charme naturel, tu sais.

— Ouais, sans doute, mais la dernière fois que tu l’as fait comme ça je t’ai récupéré à demi mort et bien mordu. »

L’héliade blanchit. Il ne voulait ni se souvenir de cette dernière fois ni de la fois précédente. Les images de son viol lui revinrent en pleine tête. Son charme à fond, la verge bandée du mec contre son ventre, les contractions du vagin autour de sa bite, son cul déchiré, le cri de jouissance de la femme contre son cou et celle de l’homme dans sa bouche. Pierre porta sa main à ses lèvres et ferma les yeux pour s’empêcher de vomir. S’il relâchait son charme – tout son charme – Naola céderait, elle aussi : il était irrésistible.

« Ne m’embrasse pas, souffla-t-il au bout d’un temps qui lui sembla durer une éternité. Ne m’embrasse pas, ne me touche pas, ne me désire pas.

— Je ne… » commença la jeune femme.

Elle interrompit le trait qu’elle était en train de tracer, posa sa craie, se redressa et se tourna vers lui, le visage grave, et il détourna immédiatement le regard, tête baissée.

« Je n’avais pas réalisé que je serais aussi affectée, avoua-t-elle.

— Je ne peux pas choisir sur qui mon charme fait effet. Ça agit, c’est tout. À courte distance sur les humains, de très loin sur les vampires… »

L’héliade releva les yeux vers elle et ajouta :

« De toute façon, si tu t’intéresses à moi, tu ne pourras pas t’occuper d’eux…

— Eh ben. Heureusement que cette partie du plan ne dépendait pas de Rapide, grommela Naola en époussetant ses mains. Ça va être bon. »

La remarque tira un pauvre sourire au jeune homme. Xâvier aurait-il su lui résister dans ce contexte ? Est-ce que ça lui aurait réellement déplu, finalement, qu’il cède ? Cette idée l’aida à chasser ses mauvais souvenirs qu’il rangea dans la petite boite mentale où il entassait ses cauchemars, bien fermée. Il prit une grande inspiration, puis reporta son attention sur Naola.

Elle s’était s’accroupie et plaquait ses paumes sur les motifs de protection auxquels elle insuffla sa magie. Les entrelacs s’illuminèrent d’une lueur chaude. Au moins, ça avait l’air de fonctionner. Il s’assit à sa place, redressa le dos et posa ses mains sur ses genoux, ses ongles enfoncés dans ses rotules.

« Vas-y, ordonna-t-elle.

— Ok. »

L’héliade ferma les yeux. Il focalisa son attention sur son ventre pour sentir y naître une douce chaleur. La suite était simple : il lui suffisait de se laisser envahir. La flamme, rassurante, se propagea dans tout son corps. Il l’accueillit dans son torse, gonflant sa poitrine d’une bouffée d’air chaud, dans ses jambes, sa tête, ses bras, jusqu’à percevoir l’ardeur de son charme au bout de ses doigts. La sensation, familière, l’apaisa, lui vida l’esprit et, au vu de la situation, il s’y abandonnait volontiers, un sourire satisfait au coin des lèvres. Les bottes de Naola raclèrent le sol dans un bruit qui le fit tressaillir. Est-ce qu’elle résistait ? Il ouvrit les yeux avec une certaine crainte : celle de la découvrir penchée sur lui, pour l’embrasser. Ce n’était pas le cas.

La sorcière presque immobile avait juste changé de position. Seuls ses poings, serrés, trahissaient de l’effort qu’elle fournissait pour ne pas fléchir. Pierre croisa son regard et y trouva l’étincelle de désir qu’il provoquait, immanquablement. Il aimait ça. Il aimait plaire, quand il le choisissait. Il aimait sentir son vis à vis chavirer et céder à son charme, quand il le choisissait. Il aimait cela, mais, aujourd’hui, cela ne devait impliquer aucun contact physique.

Rassuré, il referma les yeux. Pour se donner à fond, il ne devait pas focaliser son attention sur Naola : elle ne l’attirait pas. Il fit remonter l’image de Xâvier, nonchalamment installé dans un fauteuil, un verre à la main. Il s’imagina assis à ses côtés. Il se figura le séduire. Il n’avait pas osé, au manoir, pousser son charme à son paroxysme ; pas après ce qu’il avait subi en prison. Il s’était contenté d’en saupoudrer ses discussions, avec Mattéo ou son ami. Jamais il n’avait franchi avec eux le stade à partir duquel il devenait beau. Vraiment beau. L’illusion d’un jeune homme de vingt-cinq ans, mature, sûr de lui, tombeur. Tout ce dont il avait besoin, maintenant.

Un bruit sourd, comme une pièce de métal épais frappée, le fit sursauter. Ils étaient déjà entourés d’un bon nombre de vampires : une quinzaine de longues dents leur tournaient autour. Leurs yeux exorbités et leurs canines découvertes se détachaient dans la pénombre. De leurs cages thoraciques grondaient un concert de hurlements graves, de gémissements lascifs, strident au point d’y préférer le crissement des craies.

Les créatures, comme hypnotisées, oscillaient sur elles même, bavant d’abondance, perdues dans une rage extatique qui glaça le jeune homme. Sous leurs regards, il n’était plus qu’un morceau de viande.

L’héliade, effrayé, réduisit malgré lui l’intensité de son charme. Il luttait contre une furieuse envie de fuir : ils avaient estimé le nombre de longue-dents à trente, et tous n’étaient pas là. Il devait tenir jusqu’à ce que Naola lui ordonne de partir, sinon il compromettait toute la mission.

Un rugissement se détacha des autres et lui glaça le sang. Un grand vampire avait enfoncé ses doigts dans le sol, à l’endroit où le béton se craquelait. L’instant d’après, Pierre, toujours assis sur sa place, se sentit pencher de plus en plus avant de valdinguer contre Naola dans un coin de la pièce. Aussitôt, le cercle brisé laissa entrer l’assaillant qui referma une main froide sur son bras.

Pierre hurla, le cou rentré dans ses épaules. Son cri s’intensifia pour atteindre des fréquences qu’il espérait insupportables pour les délicates oreilles des longues dents – sans trop de succès.

Naola, étalée au sol un mètre plus loin, repoussa les créatures qui s’étaient jetées sur elle d’un vif flash de lumière puis se précipita sur Pierre. Elle saisit à deux mains le bras de son agresseur et diffusa un sort d’argent directement sur sa peau. Le vampire hurla, lâcha l’héliade pour envoyer un violent revers dans les côtes de la sorcière. Le coup projeta de nouveau Naola contre le mur, avec assez de force pour lui couper les jambes. À genoux, elle attira Pierre contre elle, se redressa, passa devant lui et leva son concentrateur entre la masse mouvante de canines en rage et le délicieux réservoir de sang qu’ils représentaient. L’enchanteresse murmura quelques mots, un orbe d’argent fusa en dehors de son arme et les engloba tous les deux.

« Relance ton charme ! » ordonna-t-elle, la voix hachée par l’effort.

Sous le choc, il l’avait cessé ! Pierre, recroquevillé derrière elle, obéit sans réfléchir. Il était en vie, c’était tout ce qu’il savait et ce qu’il voulait savoir. Il ouvrit les vannes et s’abandonna à la déferlante brûlante provoquée par son pouvoir, séchant ses larmes, anesthésiant ses sanglots.

« Va-t’en ! » conclut Naola, au terme d’interminables secondes.

L’héliade ne prit pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Il écarta ses doigts crispés autour du den et le lâcha. Il disparut avant que la pièce ait touché le sol.

Naola, lorsqu’elle eut constaté son départ d’un bref coup d’œil par-dessus son épaule, recula d’un bond pour sentir le mur dans son dos. Dans le même mouvement, elle glissa sa main libre dans une petite sacoche apparue à sa ceinture et en tira une fiole sertie d’une chaînette d’argent. La sorcière prit une courte inspiration, vérifia machinalement que sa capuche était bien ajustée sur son visage, brandit l’objet devant elle, puis cessa son maléfice de protection, faisant soudain face à une trentaine de vampires en train de retrouver leurs esprits. Leurs regards s’accrochèrent à au flacon, suivirent un instant ses oscillations avant de se fixer sur le visage de celle qui allait oser s’en servir contre eux.

« Je fais ça pour vous », articula-t-elle bien distinctement dans le quasi-silence.

Naola activa l’artefact, les créatures s’effondrèrent, dans un mouvement si synchrone que le bruit de leur chute retentit à l’unisson.

*

Adélaïde, perdue entre les hauts rayons du scriptorium, laissait glisser ses doigts le long des antiques reliures en cuir. Elle cherchait un titre en particulier, un ouvrage dédié aux soins magiques qu’elle comptait intégrer à la collection des Cromwells. Le monastère se dressait à une centaine de kilomètres au sud de Lievinsk et tombait, de fait, sous la tutelle de l’Ordre. Les Merliniques, réputés pour être d’excellents conservateurs, n’avaient pas vraiment apprécié la situation, et moins encore l’annonce de la venue de Fillip. Les religieux, outrés, avaient plié bagage pour se réfugier à Stuttgart, abandonnant une grande partie de leurs précieuses reliques sur place.

La pièce sentait la vieille pierre, le papier et la cire. Une dizaine de Vestes Grises s’affairait entre les rayonnages, alors que Fillip, installé au bout de la longue table centrale, étudiait les ouvrages que sa suite lui apportait. Il y avait ici, caché dans ces centaines de milliers de pages, des maléfices maudits, des sorts occultes et des charmes temporels qui n’attendaient que d’être découverts pour devenir les nouvelles armes de l’Ordre.

Grimm, un peu plus loin dans l’allée, portait l’humaine sur ses épaules. L’enfant lisait à mi-voix les titres de la plus haute étagère. Le sorcier riait en silence quand elle écorchait les noms d’illustres enchanteurs ; elle râlait des murmures et lui donnait des petits coups de talons pour se venger de ses moqueries. Ils se figèrent lorsqu’ils aperçurent Adélaïde.

« Tu t’amuses bien ? » demanda-t-elle sèchement à son collègue.

L’homme baissa la tête et délogea la gamine. Le regard au sol, elle recula derrière lui et se fit discrète.

« Ça évite de descendre les livres un par un… » justifia Grimm à mi-voix.

La lieutenante les toisa, lèvres pincées. Depuis la capitulation des Fédés, le duo avait été assigné à la suite rapprochée de Fillip. Le leader de l’Ordre utilisait la fillette comme d’une source d’information pour préparer ses raids contre la Congrégation d’Égée. La gamine se prêtait docilement à ces interrogatoires. Si elle avait conscience de trahir les siens, elle n’en montrait rien et noyait son chagrin dans les énormes tasses de chocolat chaud que lui servait Fillip lorsqu’ils discutaient.

Au moment de réinvestir Lievinsk, il avait été question d’enfermer l’otage dans une des cellules de la prison, mais, au plus froid de l’hiver iskaarien, les geôles du fort lui auraient été fatales. Adélaïde, pour honorer sa promesse faite à Grimm, avait démarché pour qu’il en conserve la charge, au moins jusqu’au printemps.

« Asclépios », interrogea Adélaïde au terme d’un silence glacial.

Ils la dévisagèrent sans comprendre. Elle poussa un long soupir et croisa les bras.

« C’est un auteur. Vous ne l’auriez pas vu sur l’étagère du haut ?

— Au fond de l’allée », répondit Faï en lui adressant un sourire resplendissant.

La médic’ se détourna d’eux sans plus leur prêter attention, mais elle se figea, quelques pas plus loin. Quelque chose clochait.

Même ici, même en terrain connu et sur, elle avait l’habitude de sonder l’assistance. C’était à peine conscient : du bout de son esprit, elle effleurait ceux des personnes environnantes. Une manie qui lui venait de l’enfance — il n’y avait pas de meilleur exercice pour pratiquer son art et le perfectionner au quotidien.

Adélaïde mit quelques secondes à réaliser l’origine de son malaise : des intrus. Il y avait des intrus, à portée de ses pensées. Elle blanchit quand, en poussant son sondage plus loin, elle perçut une résistance familière.

« Xâvier, articula-t-elle à mi-voix.

— Hein ? » s’inquiéta Grimm, dans son dos.

Elle se retourna brusquement vers lui, puis posa les yeux sur la gamine. Si l’affrontement tournait à son désavantage, Fillip s’abaisserait sans doute à s’en servir comme otage. Adélaïde siffla entre ses dents serrées. L’Once et ses élèves se tenaient à leur porte et aucune des issues qu’elle entrevoyait à la bataille à venir ne convenait à ses plans. Ce stupide Chat choisissait de mener son ultime offensive plutôt que de se laisser manœuvrer. La sorcière constata avec amertume que, plus que de peur, elle tremblait de colère à l’idée qu’Elfric entraînait Xâvier et Naola dans sa folie .

« Va mettre l’enfant en sécurité, ordonna-t-elle.

— Qu’est ce qui se passe, Adé ?

— Fais ce que je te dis. Maintenant ! »

La mentaliste accompagna la sommation d’une vive impulsion. Elle sentit les digues de son vis à vis se fendre, sa volonté plier et capituler. Le mécamage attrapa Faï par l’épaule et l’attira immédiatement contre lui. La petite prit une inspiration précipitée en prévision du déplacement magique, mais Grimm la relâcha.

« Les transferts sont bloqués.

— Sors d’ici, passe par-derrière et éloigne-toi le plus possible », ordonna Adélaïde.

Il hocha la tête, incertain. Faï se débattit, cherchant à récupérer son sac et son manteau, laissés à même le sol, mais Grimm, forcé par les attaques impératives de la mentaliste, l’entraîna vers la coursive sans lui prêter attention.

Adélaïde, focalisée sur les intrus, n’accorda pas un regard à leur départ. Ils sont cinq, réalisa-t-elle alors que son esprit identifiait, en s’y heurtant, des défenses inconnues. Avec un allié supplémentaire, l’offensive de l’Once n’était peut-être pas si désespérée et les dégâts seraient sans doute conséquents, dans les deux camps. La sorcière, piégée à l’orée d’un champ de bataille chercha, sans succès, un moyen de compromettre l’affrontement.

A défaut, songea-t-elle, sans pour autant se mettre en mouvement, il faut au moins que je prévienne Fillip.

Elle eut la certitude, en s’en faisant la réflexion, que sonner l’alerte signerait la fin de l’Once et la mort de ses élèves. Elle lâcha un juron. Stupide Chat.

*

« On est découvert, prévint Naola, alertée par Tourab de la fuite de la petite otage et du méca.

— La mentaliste m’a repéré » confirma la voix grave de « Malice », dans son dos.

L’homme, tout encapuché d’un ample vêtement noir qui le dissimulait intégralement, avait rejoint Mattéo, Xâvier et Alix alors que la jeune femme s’occupait des vampires. Malice, tel que l’Once l’avait sommairement présenté, allait les aider à battre la cellule et assurer sa défense face à Fillip. Contrairement aux autres, dont elle distinguait les visages masqués sous leurs capuches rabattues, les traits du sorcier se fondaient dans l’ombre. Il resterait anonyme. Naola, encore sous le coup de la puissante décharge d’adrénaline provoquée par son affrontement contre les longue-dents, n’avait pas cherché à en savoir plus. Leur escouade s’était élancée à l’assaut du monastère.

«  Ils fuient ? demanda Alix.

— Seulement Grimm et Faï. Adélaïde les a prévenus, mais elle n’a pas l’air de… ha si, ça y est, elle remonte vers le scriptorium. Elle va lancer l’alerte.

— On y est presque. »

Les cinq capes sombres s’immobilisèrent devant une porte en métal anthracite dont le style anachronique contrastait avec la vétusté monacale du bâtiment. Tous se regroupèrent autour de la jeune femme. Naola ferma les yeux pour se concentrer sur les images que Tourab, déployé de l’autre côté du mur, lui laissait percevoir. La vaste pièce s’ouvrait sur de hautes travées de livres dont l’alignement formait une large allée jusqu’à l’espace de travail central. Ils l’avaient baptisé “Le scriptorium” en étudiant le plan de l’ensemble.

« Deux cibles postées, trois rangées sur la gauche, indiqua-t-elle.

— Rapide, après avoir condamné la porte », assigna l’Once.

L’intéressé hocha la tête et arma son concentrateur alors que Naola poursuivait son repérage, découvrant presque de visu la topologie de la salle qu’elle avait pourtant analysée plusieurs heures durant, pour préparer l’opération. La zone de consultation des ouvrages était scindée par un large plan de travail en bois massif.

« Deux lisent, installés vers notre bout de la table », reprit la sorcière. Elle fit claquer de la langue pour exprimer son dépit. « Et deux sont dans les épis : un vers l’avant gauche, l’autre vers l’arrière droit. »

Plusieurs séries de rayonnages partaient en biais, de part et d’autre de l’aménagement central. Les meubles massifs et espacés de tout juste un mètre formaient une haie qui complexifierait tout affrontement direct.

« Où se trouve Chester ?

— À côté de Fillip, au fond de la pièce, en bout de table.

— Malice, tu condamnes la coursive, neutralises l’arrière droit et prends Chester à revers, ordonna Alix, après une seconde de réflexion.

— Bien.

— Force et Alerte, ceux attablés et l’avant gauche. Il y en a d’autres, Alerte ?

— Non. Adélaïde s’est arrêtée presque au niveau de la première traverse. Elle hésite à nouveau.

— On ne va pas lui laisser le temps de se décider. »

Alix posa sa main sur la porte qui les séparait de la bibliothèque, poussa un très court soupir. Ils savaient tous où se trouvaient leurs cibles, mais si elle ratait la sienne, la mission échouait. Elle attendit que, d’un signe du menton, Naola lui confirme avoir révoqué son djinn dont la présence sur la zone d’affrontement aurait trahi son identité et celle de tout le groupe, puis, elle lança l’attaque. Les lourds battants d’acier pivotèrent brutalement sur leurs gonds et claquèrent contre le mur dans un terrible tonnerre de tôle froissée.

Au pas de course accéléré par sa magie, sans accorder le moindre regard aux lieutenants de l’Ordre, Alix traversa la pièce, sauta sur la longue table et, au moment où Fillip se relevait, jeta le sortilège si durement acquis auprès du Vampire. Le sorcier le reçut de plein fouet, sans parvenir à l’identifier et sans se rendre compte que son ultime porte de sortie venait d’être définitivement condamnée. Naola, dans le dos de l’Once, se précipita sur l’un des deux hommes attablés qui, sous l’effet de la surprise, avaient laissé passer Alix. La jeune femme ne resterait que quelques instants seule face aux Vestes Grises. Elle profita de leur stupeur pour envoyer un maléfice dans le ventre du premier, qui tomba à genoux, puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Mattéo, comme prévu, était en train de déposer le corps d’Esther au sol. Il l’avait interceptée près des premières rangées de livres et l’avait assommée d’un sortilège d’inconscience. L’instant d’après, il prenait place aux côtés de Naola pour affronter leurs adversaires. Un sifflement au fond de la bibliothèque leur indiqua que Malice venait de condamner la porte de sortie par laquelle Grimm et la petite s’étaient échappés, alors que Xâvier faisait de même avec celle qu’ils avaient empruntée, scellant le théâtre des opérations.

Le borgne se précipita sur ses deux cibles, dans une contre-allée d’étagères, avant qu’elles ne rejoignent le centre de la pièce où le couple menait déjà un combat acharné contre trois sorciers, de part et d’autre de la table. Tantôt côte à côte, tantôt dos à dos, ils usaient de l’autre pour se protéger et pour attaquer, inversaient leurs positions, s’attrapaient le bras pour changer d’équilibre. Ils dansaient ensemble, jamais immobiles, offrant aux Vestes Grises un ballet de sortilèges des plus hétérogène.

Alix, toujours juchée sur le bois, peinait à soutenir les assauts combinées de Chester et Fillip. Les deux sorciers, visiblement entraînés à se battre de concert, ne lui laissaient aucun répit et variaient leurs postures offensives en réponse à ses propres charges. Malice, enfin, émergea du fond de la salle et les prit à revers. Ses maléfices visèrent Chester qui se retrouva contraint de consacrer toute son attention à l’inconnu qui, en quelques passes d’armes, l’obligea à s’éloigner de son chef.

Fillip tenta de les suivre pour maintenir leur formation de combat, mais Alix l’en dissuada d’une attaque aux reflets carmin. L’Once, enfin, se dressa seule face au leader de l’Ordre. L’homme poussa un juron et répliqua avec un puissant trait couleur nuit.

La magie vrilla l’air d’un grondement explosif. Alix sauta, propulsée par un sortilège, et la table s’envola, disloquée par la violence du choc. Mattéo et Naola évitèrent de justesse la projection, mais un de leur adversaire n’en eut pas le temps, emporté par un lourd panneau de bois. Sorcier et débris plus ou moins massifs percutèrent les bibliothèques de l’aile gauche qui s’effondrèrent, l’une après l’autre, dans grotesque jeu de domino.

Avec un ennemi en moins, le couple expédia la fin de l’affrontement. Mattéo, d’une pression dans le dos de Naola, l’invita à complexifier leur danse : dans une rotation élégante, il posa le genou au sol et abattit la cible de Naola alors qu’elle tournait sur lui pour neutraliser la sienne.

De son côté, Xâvier venait de renverser une énième rangée de livres et son premier adversaire. Le second tenta de se dérober, mais il fut cueilli par le couple qui, leur tâche accomplie et ayant ordre de ne pas se mêler des affrontements d’Alix ou de Malice, remontaient les rayonnages pour rejoindre leur ami. Le trio porta son attention vers le fond de la pièce. Si le combat de Malice leur était dissimulé par plusieurs travées d’étagères, le duel de l’Once les glaça : leur Maître, sans aucun doute possible, perdait du terrain.

Le face à face avec Fillip s’avérait plus difficile qu’Alix ne l’avait envisagé. L’enchanteur, plus faible lors de l’enlèvement Naola à peine deux ans plus tôt, avait progressé au-delà de l’imaginable et du raisonnable. Aujourd’hui, l’Once devait admettre qu’il la surpassait, tant en puissance magique qu’en variété de sortilèges – et pourtant, elle n’avait pas à rougir de la diversité de son répertoire. L’intensité de la bataille n’égalait pas celle de son affrontement contre Leuthar, mais, cette fois, elle était seule.

Alix se retenait de passer au contact : elle ne devait pas prendre de risque avant que Malice vienne la seconder. Moins de trois minutes de combat et l’organisme de la sorcière en accusait déjà la violence : plaies ouvertes, charmes de confinement pour stopper des maléfices trop complexes à neutraliser, muscles douloureux et ankylosé… Elle voyait Fillip la repousser, peu à peu, vers le centre de la pièce.

Un sort franchit sa garde et toucha sa jambe. Il s’incrusta dans la fibre de son mollet et fit frémir sa chaire dans une désagréable sensation effervescente avant de trouver sa cible : son tendon d’Achille. L’Once le sentit se déchirer avec trop de précision pour rester impassible. Elle posa le genou au sol, en criant de douleur. Par réflexe, elle déploya un charme qui relia os et muscles, anesthésia la zone, puis bondit pour éviter, de justesse, le trait suivant.

Au coin de la bibliothèque, Malice menait une danse mortelle contre Chester. L’adversaire se débrouillait mieux que prévu, mais, contre un Confrère, il ne pouvait rien. Implacable, Usem enchaînait sortilèges sur maléfices, acculant le lieutenant de l’Ordre contre un mur de livre. La victoire était sienne. Le soulagement qu’Alix éprouva à l’idée d’être enfin bientôt secondée face à Fillip fit brutalement place à l’incompréhension : Chester et Malice disparurent. En moins d’un battement de cœur, il ne resta plus aucune trace d’eux, pas même un résidu de transfert. Inexplicable et très inquiétant. Le leader de l’Ordre marqua lui aussi un temps d’arrêt, mais il avait l’avantage et n’avait pas, lui, besoin d’aide pour défaire son adversaire.

Le regard rivé sur l’endroit désespérément vide où s’était volatilisé Malice, Alix manqua la reprise du combat. Un trait bloqua son cœur. Son instinct lui sauva la vie en déclenchant immédiatement le contre-sort approprié. Le muscle repartit en battements emballés. La main plaquée contre sa poitrine, l’Once se força à focaliser sur Fillip. Ses assauts redoublaient, plus puissants, plus nombreux, plus mortels. Un nouveau coup porta et l’envoya au sol.

Les os grinçants, l’Once bondit et s’interposa entre Fillip et ses élèves, à présent rassemblés quelques mètres derrière elle. À l’inquiétude qu’elle éprouvait pour Usem — qui n’aurait pas dû disparaître de la sorte — s’ajoutait la crainte que Mattéo, Xâvier et Naola se mettent en tête de venir l’aider. Ils ne devaient pas se mesurer à Fillip. Elle regretta soudain amèrement de n’avoir préparé de charme de rapatriement : le Confrère avec eux, elle n’avait pas trouvé nécessaire d’user ainsi d’un sortilège si gourmand en magie. Quelle imprudence !

« Laissez-le-moi », leur intima-t-elle d’une voix rauque.

Elle devait maintenir le doute sur les capacités du groupe, donner l’impression que ses jeunes étaient de puissants enchanteurs, présents pour la seconder en cas de problème. Dans le cas contraire, Fillip s’attaquerait à eux pour espérer les prendre en otage. La sorcière, tirant sur ses réserves, réengagea le combat et décida de changer de tactique.

Elle tenta de se porter au corps à corps, en dépit des risques. Fillip ne lui en laissa pas le temps : d’une vague de magie, il brisa ses défenses. Le choc propulsa Alix dans les airs et elle se fracassa contre les restes de la table. Sa tête heurta le bois avec violence. Elle s’effondra sur elle même, inconsciente et parcourue de spasmes.

Ses élèves n’eurent besoin que d’un regard pour décider d’intervenir et se répartir les tâches. Xâvier se précipita sur leur Maître pendant que Naola et Mattéo montaient au front. Malice absent, ils prendraient son relais le temps qu’il faudrait.

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J’avais fini pas détester madame Rodin. Son attitude toujours posée, ses manières distinguées me faisaient horreur. Je me souviens particulièrement de ses mains qui tournaient gracieusement les pages de son livre de lecture. J’aurais voulu qu’elle les utilises pour se mettre une corde autour du cou. Mais à part moi, qui n’aimait pas madame Rodin ?
Madame Rodin était si gentille. Il se disait bien dans ma classe qu’elle préférait les filles. Pas de quoi fouetter un chat. « C’est une laisse benne, ou un truc comme ça ! », disaient les redoublants. « N’importe quoi ! Tu sais même pas ce que ça veut dire ! En vrai, c’est une grouine! », disaient les autres. Ce que je sais, c’est que je ne portais pas de couettes ni de robe à fleurs lorsqu’un soir je me suis retrouvé enfermé avec elle dans la petite salle Jacques Prévert.
Je ne sais pas pourquoi j’avais choisi l’atelier poésie de Madame Rodin. Je crois que c’était ça ou l’atelier nature. Ce qu’il y avait de plus pénible, c’est que chaque semaine, il fallait apprendre une strophe d’un poème, et à la fin, il fallait le réciter en entier et par cœur ! Je me souviens d’une histoire de petit loir. Je ne savais même pas ce que c’était. Il faut dire que dans mon quartier, à part les rats dans les caves des HLM, ou les chiens méchants dans les jardins des petites maisons préfabriquées, on ne voyait pas beaucoup d’animaux. Lorsque venait mon tour, je récitais comme s’il s’agissait de tables de multiplication, ces histoires de « petits lapins qui courent comme des vauriens » ou de « petits loirs qui ne font pas leurs devoirs ». Madame Rodin était toujours un peu peinée : « Mets-y un peu de cœur ! » me disait-elle de son horripilante voix douce. Tu parles.
J’ai toujours été incapable d’être sensible en des circonstances ou il convenait de l’être et surtout de le montrer. C’était comme un viol. Soi sensible ou tu auras une mauvaise note. Si tu ne dit rien, tout se passera bien. Aime la poésie parce que c’est de la poésie. Et la poésie, c’est la preuve que l’homme est bon, qu’il est capable de plus de subtilités que l’animal. Toujours chercher le bon côté des choses. Toujours préférer l’anecdotique beauté à l’ordinaire monstruosité de l’existence. Les poètes vont sauver le monde. C’est sûr. En tout cas, ils vont nous le faire avaler. Les poèmes sont des discours autoritaires qui nous obligent à nous émouvoir. Et c’est insupportable.
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Voilà pour la situation initiale
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