Les plans d’Esther

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Xâvier avait ses habitudes parmi les restaurants de la Capitale. De la gargote où parier trois Dens sur le résultat d’un bras de fer à l’hôtellerie aux couverts réputés et hors de prix, il adaptait son choix de table à l’amant⋅e avec qui il prévoyait de passer la nuit. Il jetait néanmoins souvent son dévolu sur une auberge simple à la décoration sans fioriture. Il en tutoyait le patron qui ne proposait qu’un seul menu – renouvelé chaque jour et toujours excellent. Le borgne pouvait compter sur la discrétion du tenancier et de son personnel pour ne pas ébruiter, ou même commenter, la variété et le nombre de ses conquêtes.

Installé à une petite table ronde, non loin du chaleureux poêle à bois qui servait parfois à cuisiner certains plats spéciaux, Xâvier sirotait l’apéritif de la maison en lisant un livre poche. Il savourait tout autant le cocktail que le résultat de l’âpre négociation avec Mattéo pour sortir le banal ouvrage du Manoir. Son rendez-vous travaillait dans la bibliothèque publique Fédérale de la Capital. Le blond comptait sur ce centre d’intérêt commun pour transformer leur amour des lettres et du vieux papier en une passion autrement plus charnelle.

« Ton plan cul de la soirée s’est désisté », lâcha une femme en s’asseyant en face de lui.

Xâvier, sans relever le regard, identifia l’adversaire. Il activa son concentrateur majeur et son cache-œil brilla. Un long filin, incrusté sous sa peau, étincela pour rejoindre sa main droite. Il la leva et mit Esther Cromwell en joue, sans bouger de sa place. Il eut le réflexe de ranger le livre dans son sac univers : Mattéo ne lui aurait pas pardonné une perte, même face à Adélaïde.

« Qu’est-ce que tu fais là ? », souffla-t-il, défenses mentales au plus hautes et visage fermé.

La jeune femme se redressa, présenta ses mains en évidence et fit apparaître une fiole de sérum. À gestes très mesurés, elle la posa sur la table, entre eux, et la désigna d’un signe du menton.

« Je te dois des excuses. »

Le borgne, sans baisser le bras, attira le sérum à lui de l’autre main. Il le déboucha, le huma, y appliqua une petite série de sortilèges du concentrateur mineur – une bague sur son pouce gauche – puis le reposa.

D’un geste, il isola la zone, conscient qu’il aurait déjà dû sonner l’alerte et prévenir son Maître. Seulement, en effet, Esther lui devait quelques explications. L’élixir de vérité qu’elle lui présentait attisait un peu plus sa curiosité. Il esquissa plusieurs signes, du bout des doigts ; une discrète arabesque violette courut sur la surface de la table et s’enroula sur elle même, ébauchant le cadran d’une horloge au décompte facile à identifier.

« Tu as quinze minutes avant que j’alerte mon Maître, prévint-il d’une voix sourde. Ils sauront immédiatement s’il m’arrive quoi que ce soit. »

Esther, immobile, les épaules raides et la tête droite, acquiesça d’un petit signe de menton. Xâvier désigna la fiole à égale distance entre eux.

« Ça ne t’a pas empêchée de ne nous raconter que ce qui te chantait, l’autre jour.

— Si tu n’y tiens pas, je peux me passer d’en boire. »

Toujours avec beaucoup de retenue, la jeune femme récupéra le sérum et avala deux longues gorgées. Elle prit une légère inspiration et capta le regard de son œil unique.

« Je vais quitter l’Ordre. »

Xâvier la dévisagea, méfiant. Il baissa la main, son cache-œil s’éteignit. Il attira la fiole vide dans sa paume et y appliqua à nouveau plusieurs maléfices avant de la faire disparaître. Il analyserait les quelques gouttes restantes plus tard.

« Ok. Tu as mon attention. Pourquoi vas-tu quitter l’Ordre ?

— Même si j’essaie de toutes mes forces, je n’arriverais pas à le changer de l’intérieur. »

L’homme hocha doucement la tête. Il garda le silence sans la lâcher du regard, puis se tourna et apostropha le patron, outrepassant, le temps d’une commande, ses propres sortilèges :

« Ulric ! Deux vins blancs pétillants, méthode champenoise. Merci. »

Esther ferma une seconde les yeux et se détendit légèrement. Elle lui adressa un sourire encore tendu. Xâvier la détaillait, plus curieux qu’affolé. Seule, elle ne pouvait rien contre lui. Pas s’il lui résistait mentalement et il se plaisait à imaginer que, oui, il pouvait lui résister.

« D’autres questions ? » demanda-t-elle sur le ton de la conversation

Le borgne lâcha un rire léger. Quelle question…

« Pourquoi viens-tu me voir ? Pourquoi maintenant que la Fédération a capitulé ? Comment est-ce que tu savais que je serais là ? Et qu’est-ce que tu as fait de mon rencard ? C’était quoi le briquet ? Bordel, comment est-ce que tu as passé mes putains de défenses mentales ? Je continue ? »

La sorcière se permit de rire à son tour et croisa les jambes, retrouvant naturellement une attitude plus sensuelle. Xâvier nota immédiatement la différence et répondit à la provocation d’un haussement de sourcils amusé, accompagné, comme il se devait, d’un sourire charmeur.

« Ton plan cul, déjà, pour te rassurer, commença Esther. Tu m’as invitée trois fois ici, je savais que t’y reviendrais, j’ai… demandé poliment au commis de cuisine de me prévenir de ta prochaine réservation. Ton rendez-vous va bien, il est persuadé que vous ne devez vous voir que demain… »

Demandé poliment. Xâvier se doutait bien que le pauvre garçon ne devait pas avoir eu le choix… Esther saisit la coupe fraîchement apportée et adressa une expression entendue à son interlocuteur.

« J’ai préservé tes chances… remarqua-t-elle.

— J’espère bien. Bon. Demain soir, donc. Parfait. Je n’avais rien de prévu.

— Elfric ne vous a rien dit, pour le briquet ? »

Xâvier attrapa enfin son verre, en but une gorgée, puis haussa les épaules. Non. Alix n’avait rien expliqué, malgré leurs nombreuses demandes. Elle s’était contentée de les envoyer chier.

« Même si c’était le cas, ce n’est pas ma question.

— On a enlevé une petite humaine qui était sous la protection de l’Once, reprit la sorcière après un court silence ponctué d’un trait de pétillant, elle avait ce briquet sur elle, un de nos gars l’a remarqué. J’ai interrogé la gamine… Je ne suis pas certaine que l’Once ait su que cette gosse avait percé son secret. Elle devait s’en douter, puisqu’elle a compris le message. »

Xâvier hocha simplement la tête, sans se permettre le moindre commentaire. Ainsi, Esther connaissait l’identité de l’Once avant même d’arriver au manoir. Il s’en sentit soulagé : ils avaient craint que la découverte de ses liens avec Mattéo ait trahi leur Maître.

Il invita la sorcière à poursuivre d’un signe de la main. Plusieurs de ses questions restaient encore en suspens.

« Tes défenses mentales… Tes défenses sont bonnes, mais pas excellentes, Xâvier. »

L’homme poussa un grognement mécontent et reporta son attention sur ce rempart qu’elle jugeait faillible. Mattéo l’avait travaillé comme une muraille d’acier, brut et inamovible, lui s’était appliqué à tisser une mangrove inaccessible, un camouflage souple, ponctué pensées légères, de leurres, d’impasses ; des protections à son image : cool, insoupçonnable.

« Surtout quand tu te laisses déconcentrer, renchérit Esther. J’avais peur pour ma peau et je pense… je pense que tu n’étais pas en accord avec ton maître, que tu trouvais ça injuste. Tu craignais sa réaction, tu craignais qu’elle ne me laisse pas ma chance, même après mes aveux. Ce sont des leviers sur lesquels j’ai pu jouer.

— Hormis mon Maître, personne ne m’a jamais posé de problème. Je passe, paradoxalement, inaperçu…

— C’est un exploit, oui, que je n’aie pas remarqué ton système de plus tôt.

— C’est… complètement fou… qu’on ne se soit rendu compte de rien si longtemps. »

En même temps, il ne lui venait jamais à l’esprit d’user de mentalisme sur ses conquêtes. Il supposa qu’il en était de même pour Esther, du moins quand elle n’agissait pas pour l’Ordre. Il afficha un sourire en coin, bon joueur.

« Bref. Bravo… Tu es une excellente mentaliste. Non, je ne suis pas parfait en défense ni en attaque. Je suis simplement largement au-dessus de la moyenne.

— Je ne sais pas quand je vais le faire », reprit brusquement Esther.

Son expression redevint sérieuse et sa tension perceptible. Elle déposa son verre devant elle et détourna le regard.

« J’ai… j’ai encore des cartes à jouer et je ne peux pas partir comme ça, pas sans avoir réglé certains comptes… et de toute façon c’est… trop dangereux… pour moi, pour mes proches… alors, je crois… Je crois que venir te voir, c’était faire un premier pas. »

Elle lâcha un rire amer et se passa la main sur le visage, suivant la courbe de ses sourcils froncés d’un geste nerveux.

« C’est stupide comme situation, mais à qui veux-tu que j’en parle d’autre sans risquer ma peau ? »

Le blond resta silencieux plusieurs longues secondes, mal à l’aise. Il n’avait pas l’habitude de s’aventurer dans des sujets de conversation si malaisants. Il les évitait, soigneusement, toujours prompts à retourner les situations en quelque chose de plus léger. Pourtant, là, ce n’était pas ce qu’il fallait répondre.

« Je crois que je comprends. »

Il hésita, puis ajouta :

« Je ne peux pas t’aider à quitter l’Ordre, je n’ai aucune idée des implications de ton côté, mais je peux jouer un rôle, entre toi et l’Once…

— Il ne faut pas que tu parles de ça à l’Once », coupa Esther, un brin de panique au fond de la voix.

Xavier haussa légèrement le sourcil au-dessus de son cache-œil. Elle était bien bonne celle-là…

« Tu espères que je ne parle pas de notre discussion à mon Maître ?

— Elle me dénoncera. »

Le borgne plissa l’oeil, le temps d’estimer la portée de ce que Esther lui disait. Il n’eut aucune difficulté à reconstituer son raisonnement.

« Tu as peur qu’elle attaque la première, si elle a la moindre information qui puisse te porter préjudice », traduisit-il.

Le risque existait, en effet, et il était non négligeable. Lui même imaginait mal son maître ne pas profiter de la situation…

« Elle ne ferait pas l’erreur de me laisser le bénéfice du doute une deuxième fois. »

Xâvier hésita. Esther avait raison, bien entendu. Alix, avec ces informations, aurait suffisamment d’armes en main pour éliminer le seul danger qui la visait directement. Elle ne prendrait pas la peine de tenter une alliance : si elle en avait la possibilité, l’Once ferait tuer Adélaïde. Elle exigerait de lui des preuves infaillibles de la bonne volonté d’Esther et il n’en avait pas. Il leur fallait du temps.

« Très bien. Je ne lui en parlerais pas. Pas pour l’instant », décida Xâvier d’une voix basse, comme s’il avait peur que l’Once l’entende.

Il avait l’impression de trahir son Maître.

« Merci », souffla Esther, sans chercher à dissimuler son soulagement.

*

La main posée sur un orbe vert, Amalia parlait un dialecte qu’elle ne connaissait pas. L’artefact traduisait ses pensées et enchantait ses cordes vocales, ses lèvres et sa langue pour prononcer l’Océanien aussi bien qu’un natif.

De retour au magistère depuis le matin, elle peinait à trouver quelle urgence traiter avant les autres. Cette négociation en particulier concernait les échanges d’informations entre la Grande Océanie et la Fédération et n’accumulait que trois jours de retard… trois jours qui leur coûterait sans doute l’accord. Tout le service était prévenu : la Magistre était d’une humeur exécrable. Même si elle avait fini par se résigner à sa mise à pied, ces deux semaines de vacances forcées non anticipées l’obligeaient à tenir un rythme de reprise des plus soutenus.

Lorsque son mémorigami se colora en violet pâle, Amalia suspendit néanmoins la réunion avant sa fin, son attention toute entière dirigée sur la nouvelle urgence qui s’annonçait.

Fronçant les sourcils, Amalia Elfric déplia la petite note que le hérisson de papier venait de régurgiter sur ses feuilles. Le Magistre Régent de Perm lui imposait un rendez-vous. Son collègue, avec qui elle entretenait une mésentente toujours aussi affichée, mettait pourtant un point d’honneur à ne jamais lui envoyer personne…

Elle pinça les lèvres, prise au piège de son propre bureau. L’enfoiré s’était arrangé pour la prévenir au dernier moment, à dessin, bien évidemment. Elle ne pouvait pas se permettre d’annuler ou de décaler l’entrevue dans cette situation et devait se préparer à une rencontre politique à l’aveugle. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle aurait affaire à une femme.

La Régente nettoya d’un geste vif tout ce qui trônait sur son bureau, matérialisant à la place une théière infusée du thé le plus mauvais qu’elle n’ait jamais goûté. Elle attrapa l’anse en céramique dorée pour servir elle-même deux verres en pyrex fin, puis leva la tête vers son invitée qui passait déjà la porte… Amalia écarquilla les yeux et s’immobilisa complètement. L’eau chaude n’atteignit jamais la tasse.

Esther Cromwell, en guise de salut, lui adressa un sourire poli et s’installa dans le fauteuil qui lui faisait face. Elle posa une petite sacoche en cuir noir, au sol, à côté d’elle. L’élégant porte-document s’assortissait parfaitement avec la veste droite, un peu stricte, mais très bien coupée, qu’elle portait. Une tenue sobre, éloignée des extravagantes robes de soirée qu’elle pouvait arborer lors des galas où la magistre avait, officiellement, pu la croiser. La fille aînée de la Grande famille Cromwell venait pour négocier, c’est du moins ce que penseraient tous ceux qui l’avaient vue traverser le magistère.

« C’est aimable de me recevoir aussi rapidement, madame Elfric, commença-t-elle d’un ton tout à fait charmant.

— Rassurez-vous, cette amabilité n’est pas de mon fait », répliqua Amalia d’une voix calme.

D’un geste de la main, la Magistre ferma la porte de son bureau et la verrouilla. Les deux femmes se dévisagèrent sans rien laisser paraître de leurs émotions.

Amalia, pourtant, doutait de la meilleure façon de réagir à cette situation. Si elle n’avait été focalisée sur ce qu’elle risquait de perdre à cause d’Esther Cromwell, sans doute aurait-elle admis qu’elle ne s’était jamais retrouvée devant une fédérale si douée en mentalisme ; et sans doute Esther devait-elle penser la même chose.

Toutes deux se rendaient parfaitement compte du danger que représentait l’autre.

Amalia monta le maléfice de confinement et les sortilèges de défense de son bureau à leur maximum, bien décidée à ne pas laisser s’échapper cette chance de reprendre l’avantage. Une bulle se créa autour d’elles : personne n’entrerait, personne ne sortirait.

« J’espère que vous avez une bonne raison de venir me narguer jusqu’ici… »

Sa voix sonnait comme une menace, mais Adélaïde ne sembla pas s’en offusquer. Elle hocha la tête, presque imperceptiblement, et croisa les jambes, un petit sourire suffisant aux coins des lèvres. Elle se pencha pour récupérer sa pochette dont elle sortit un dossier d’une vingtaine de pages. Elle le déposa devant son interlocutrice et le poussa sans hâte dans sa direction.

« La raison officielle, pour commencer… Nous souhaitons offrir une somme conséquente aux fonds de la Centrale et ma famille demande une défiscalisation de la donation. Au vu du montant exceptionnel, la procédure fédérale exige la ratification des signatures de cinq magistres tirés au sort. Et il semble que le sort vous ait désignée.

— Je me demande surtout quel sort aura convaincu le sous-fifre de Madame la Présidente à autoriser que j’ai mon mot à dire là dessus. »

Amalia jeta un coup d’œil au dossier et, puisque la Cromwell semblait vouloir prendre son temps, parcourut le document et n’ouvrit pas la bouche avant d’avoir lu l’intégralité du papier, aussi lentement qu’elle le pouvait. Elle apposa sa signature en bas de la dernière page et y déposa une légère marque de magie, témoin de son identité. Elle retourna le feuillet, le tendit à la jeune femme et demanda :

« Ensuite, que puis-je pour vous, Adélaïde ?

— Ensuite, répondit la Veste Grise, j’aimerais récupérer mon concentrateur »

Elle n’avait pas manifesté la moindre trace d’impatience à l’étude du papier par la magistre et prenait à présent soin d’en vérifier chaque paraphe.

« Vos élèves ont oublié de me le rendre », commenta-t-elle lorsqu’elle eut rangé le dossier.

La fille aînée Cromwell avait une élégante manière de lui signifier la connaissance de son identité. D’un geste précis, Amalia fit apparaître le concentrateur, une belle chevalière à l’ornementation chargée, sertie d’un nodule d’iris. Un gant enveloppa sa main, pour éviter d’entrer en contact direct avec le précieux objet.

« Comment Fillip ne s’est-il pas rendu compte que sa lieutenante n’avait plus son arme d’apparat ?

— Il s’agit d’un bijou cher aux Cromwells. Je ne crois pas avoir grand-chose à vous apprendre quant au ménagement d’une couverture crédible… Je tiens à cet objet, mais je ne m’en sers pas sur le terrain. »

Amalia posa la bague sur le bureau. Elle ne courrait que peu de risque à rendre son artefact à cette ennemie : la mentaliste ne présentait aucune menace physique. Elle n’en avait pas besoin. La Veste Grise tendit la main et attrapa le concentrateur qu’elle passa à son annulaire, avec des gestes mesurés, bien en vue de son interlocutrice et sans aucune agressivité. Une fois son arme ajustée, la jeune femme se ménagea quelques secondes à la détailler. Amalia retint un froncement de sourcils face à ce signe d’hésitation tangible. Adélaïde raccrocha son regard et esquissa un imperceptible hochement de tête.

« J’ai une mission à vous confier », lâcha-t-elle d’une voix ferme.

Son concentrateur luisit d’une faible teinte irisée et un nouveau dossier d’une dizaine de feuilles apparut sous ses doigts. La page de garde, parfaitement vierge, se couvrit d’une typographie fine et impersonnelle.

Amalia récupéra le tout et en prit rapidement connaissance. Quand elle réalisa ce qu’elle avait entre les mains, la Régente fronça les sourcils sans comprendre. Planques, habitudes, emploi du temps, proches… Ce dossier donnait toutes les clés pour assassiner un des lieutenants de l’Ordre en un temps record. La sorcière le reposa doucement, recoupant ce qu’elle savait de la situation à l’ouest de la Fédération.

« Diaidrail ? demanda-t-elle, intriguée.

— Je le veux mort, avant le printemps.

— Même si je me doute de la réponse… pourquoi ? »

Adélaïde pinça très légèrement les lèvres et se tendit, accentuant presque au ridicule sa posture trop droite.

« Mes raisons ne vous concernent pas », lâcha-t-elle avant de détourner les yeux.

Amalia se contenta d’un hochement de tête et Esther se pencha pour refermer la pochette de cuir posée à ses pieds, un geste parasite qui laissa percer sa nervosité.

« Il… L’Ordre ne peut aller nulle part avec de tels extrémistes. »

La Magistre retint une moue dubitative, puis acquiesça à nouveau. Elle entendait l’argument, mais restait bien incapable d’évaluer la sincérité de son interlocutrice.

D’un mouvement de concentrateur, elle fit disparaître les documents et reprit :

« Bien. Diaidrail sera mort avant le printemps.

— Avez-vous le briquet ? enchaîna la jeune femme.

— Comment va-t-elle ? demanda Amalia pour toute réponse.

— Vivante et en bonne santé. Elle le restera tant que sa mère occupera ses fonctions et obéira. Il y a peu de probabilité pour qu’on me réclame l’artefact, mais, le cas échéant, il vaut mieux que je sois en mesure de le produire. Pour vous, comme pour moi.

— Faï n’avait rien fait, pas plus que les enfants que Fillip comptait faire tuer dans l’école. »

Amalia se pencha derrière son bureau et ouvrit un tiroir. Elle avait détruit l’objet deux semaines plus tôt dans un accès de rage, mais elle ne pouvait passer à côté de cette opportunité en or. D’un geste hors de la vue de son adversaire, elle suspendit le temps, attentive à garder son corps immobile afin d’éviter tout faux raccord. De sa main droite, elle trouva un bête briquet dans le compartiment-univers et répliqua celui confié à Faï. Satisfaite, elle tissa un enchantement de feu et de glace qu’elle appliqua au nouvel artefact et, enfin, y déploya un charme de géolocalisation.

Le temps reprit son cours ; Amalia se redressa. Esther ouvrit le poing pour récupérer l’objet et l’Once le lui tendit, sans le lâcher, cherchant le contact visuel, dans la résistance de son geste.

« L’Ordre n’est pas à son heure de gloire. Si Fillip peut aller aussi loin dans la terreur pour obtenir ce qu’il veut, il ne s’arrêtera pas là. Je ne le laisserai pas faire.

— Que croyez-vous que je sois en train de faire, Madame Elfric ?

— Demander au Maître de votre amant borgne de tuer un lieutenant de votre amant iskaarien, pour espérer sauver l’Ordre de l’extrémisme qui le ronge, tout en interprétant un dangereux double jeu, répondit calmement Amalia. Ce qui est habile, je vous le concède. »

La magistre lâcha enfin le briquet, les lèvres tirées d’une expression amusée. L’espace d’un instant, Esther perdit une partie de sa maîtrise d’elle même au profit d’un air interloqué. Elle se permit un rire léger, conclu par un sourire sans chaleur, mais franc.

« Résumé réaliste, commenta-t-elle. L’Histoire nous dira si j’ai raison de croire, encore, en ce que peut devenir l’Ordre. J’aurais sans doute d’autres requêtes à vous imposer, le moment venu.

— Ce n’est pas parce que j’apprécie la mélodie aujourd’hui que ce sera le cas la prochaine fois. Ceux à qui les Cromwell font confiance sont rares, votre garant ne m’échappera pas longtemps. »

Pour la confronter dans son propre bureau, Esther Cromwell avait dû recourir à un garant, une personne à qui elle avait livré l’identité du Chat, en échange d’un serment sur témoin de promesse. Si Esther venait à disparaître, son ou sa garante dévoilerait son secret au grand jour. Un moyen simple de conserver l’exclusivité d’une information tout en se protégeant.

Adélaïde, avec un haussement d’épaules, rangea le briquet, attrapa sa pochette et se leva. Amalia esquissa un sourire crispé. La discussion était terminée. La Veste Grise reviendrait vers elle, à nouveau. Elle la tenait dans le creux de sa main. Voir l’Once se transformer, malgré elle, en une arme de l’Ordre lui collait des relents de panique. La sorcière se redressa à son tour.

« Je le connais ? ajouta-t-elle d’un ton neutre.

— Je n’ai aucun intérêt à vous donner cette indication », répondit Adélaïde, alors qu’elle en se dirigeait vers la sortie.

La porte, toujours condamnée par le sortilège d’isolation lancé par la magistre, ne se déverrouilla pas. L’Once attaqua. Esther, sur ses gardes, encaissa la charge en tressaillant. Le ressac des pensées du Chat était massif, brûlant et glacial à la fois. Le blizzard, grêle de plomb contre le mental d’acier de la jeune femme, assourdissait son esprit. Elle endurait. La première vague passée, elle endurait, sans confort, mais avec une fascination qui hérissa sa peau d’un frisson. Calmer les battements de son corps. Contempler l’ouragan en son cœur, dompter la peur.

Adélaïde sentit la porte contre la paume de ses mains. Elle chancelait. Elle trouva appuie contre le mur et se retourna, pour faire face à l’adversaire à qui elle adressa un sourire tendu. Le temps s’écoulait par saccade, elle comptait ses respirations, pour le mesurer.

« Je ne peux pas vraiment reprocher au fauve de montrer des dents, articula-t-elle avec calme. Mais vous vous donnez du mal pour rien. »

L’attaque redoubla. La grêle devint éclair. Des piques rapides et destructrices focalisées en un point, le plus apte à céder.

Esther lâcha un petit rire nerveux et croisa les bras, une protection instinctive, quoique dérisoire. Maintenir la défense, se concentrer, épaissir la membrane, s’imprégner du rythme, vibrer avec le ressac, l’accompagner, plier sans rompre. Ça tenait, ça tenait toujours. Elle évalua, à la fulgurance d’une pensée, le risque d’un contre.

L’Once, qui maintenant lui faisait face et la dominait de toute sa hauteur, arma son concentrateur, prête à faire feu. Esther ferma les yeux, s’affaissa plus encore contre la porte alors que, délibérément, elle encaissait une déferlante et accueillait l’esprit de l’adversaire en son sein. Isoler le brin d’idée, lui imposer sa vision. L’attaque cessa et l’Once, soudain aussi flexible qu’elle s’était montrée dure, se mêla au souvenir pour y assister.

« Cinq enveloppes, cinq serments, mais on ne sait pas qui garde le secret ? » souffla la voix d’Adélaïde.

En face d’elle, Giles acquiesça. Le majordome de la famille. Le vieux confident à qui elle confierait jusque sa vie, les yeux fermés.

« Les serments dépendront de moi, répondit-il de son timbre grave et rassurant.

— Et tu n’es pas sous serment, donc s’il m’arrive quoi que ce soit…

— Je diffuserai l’information. »

L’Once quitta immédiatement l’esprit d’Esther, indemne. La jeune femme reprit sa respiration et étira ses lèvres serrées d’un sourire satisfait. Un contre, à ce niveau… Ses yeux brillaient d’adrénaline. Elle s’aida du mur, dans son dos, pour se redresser, se relever au niveau de son adversaire qui la dévisageait, figée de rage ou de lassitude.

« J’ignore moi même qui me garde de votre secret », murmura-t-elle, encore étourdie.

Elle n’obtint pour réponse qu’un silence lourd de sens, poisseux du cul-sac dans lequel s’embourbait Amalia. Si elle tuait Esther, ce Giles éventrait sa couverture ; si elle la mettait hors d’état de nuire, en l’enfermant, par exemple, il parlerait également ; si elle parvenait à éliminer Giles, son garant ou Esther la balancerait ; et le ou les garants étaient inconnus. Insoluble.

Debout devant la jeune Cromwell, la magistre soupira et fit disparaître ses concentrateurs en s’écartant. Elle donnait l’impression de n’avoir fourni aucun effort malgré la puissance qu’elle venait de déployer. Elle retourna à son bureau avec une colère contenue par l’intérêt visible qu’elle portait à la mentaliste.

« Je trouverai comment m’en sortir. Je trouve toujours.

— Combien de temps auriez-vous tenu ainsi ?

— Et vous ?

— Trop peu de temps, si vous aviez attaqué au concentrateur. Sans cela, le temps nécessaire », sourit la jeune femme en fronçant le nez.

Elle replaça une mèche de cheveux derrière son oreille, souffla doucement et posa la main sur la poignée de la porte.

« J’allais attaquer physiquement et non avec mon esprit seul, avoua Amalia. Je suis meilleur mentaliste en défense qu’en attaque et vos barrières nécessitaient l’aide d’une persuasion plus violente. »

Amalia ponctua cette marque de reconnaissance d’un bref silence. Malgré l’impasse dans laquelle elle se trouvait, elle ne pouvait pas ignorer l’élégance de la manœuvre.

« Il est dommage, Mademoiselle Cromwell, que nous soyons dans des camps que tout oppose. Je trouve malheureux qu’un esprit aussi retors ne puisse profiter à la Fédération.

— De mon point de vue, il y profite, Madame Elfric. Et, puisque tout nous oppose, il est probable qu’un jour nous ayons l’occasion d’un échange inverse, conclut Esther en sortant. Madame la Magistre, merci de votre patience et de votre compréhension. Je vous souhaite une bonne fin de journée. »

Amalia attendit que la jeune femme disparaisse dans les couloirs du magistère avant de claquer la porte d’un sortilège lancé du bout des doigts. Elle frappa du poing sur la table. Elle tremblait.

L’identité de l’Once n’avait jamais été aussi exposée. Si elle ne pouvait pas tuer Esther, alors elle devait accélérer la mort de Fillip. Diaidrail et la chasse qu’elle allait être contrainte de lui donner ne suffisait pas à retarder ses plans.

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2015, je ne dirai pas que tu étais l’année la plus pourrie de ma vie, parce que je ne sais pas ce qui m’attend encore. En tout cas, je suis sûre d’une chose, tu étais loin d’être la meilleure. 2015, , admet qu’il est difficile de te trouver des points positifs alors que dès ton début, en janvier, nous apprenions ce que c’était que des « attentats ». Oui parce que s’il y a déjà eu des antécédents, il faut avouer que cette fois-là, c’était autre chose. 2015 Je me souviens quand et comment je l’ai appris. J’étais en ville et je venais chercher mon passeport à l’état-civil, et j’ai reçu une notification de mon appli d’actualité : « Fusillade en cours à Paris… ». Le reste je ne le voyais pas, parce que je n’ai pas ouvert ce bulletin d’information. Et je ne l’ai pas ouvert parce que dans ma tête, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’était « encore ». Et ouai, je vois fusillade et je me dis « encore ». Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que 2015 c’était mal barré. Le soir même, c’était la première fois de ma vie que je pleurais devant un JT.
2015, la première manifestation que j’ai faite, ce n’était pas pour gueuler contre une quelconque réforme, ce n’était pas pour réclamer quelque chose, non, c’était juste pour dire que je voulais être libre. Que je voulais pouvoir dire, lire, et dessiner n’importe quoi, même si je ne sais pas dessiner. 2015 c’est la première fois où je vois des gens se battre pour un journal ! 2015, c’est la première fois que je voyais Belfort aussi remplie, et c’est la première fois que je bouffais autant d’émission spéciale à la télé. 2015, c’est aussi la première fois qu’en cours, l’ordinateur était allumé en permanence avec un onglet sur « le monde » pour suivre les prises d’otage en cours ! Et c’était aussi la première fois où tout le lycée, rassemblé dans le hall, observait une minute de silence. Je me souviens de certaines larmes pudiques qui coulaient en silence et je me souviens aussi des discutions à la cantine. Les racistes et les moins racistes, ceux qui croyaient que l’on règlerait tout le problème en changeant les paroles de la Marseillaise. Je me souviens de la nécessité de poser des questions, et l’absence de réponse qui nous était accordée. Je me souviens aussi du mur de dessins qui était alors affiché au premier étage. Je me souviens des « je suis Charlie » et des « je ne suis pas Charlie », des polémiques à deux balles, qui nous blessait tout autant que les négationnistes. 
Parce qu’à ce moment-là, chacun rendait hommage comme il le pouvait : les chanteurs chantaient, les dessinateurs dessinaient, les musiciens jouaient de la musique, les écrivains écrivaient, et cela ne valait pas la peine de crier à la récupération.
Alors nous, bande de naïf, même si on a compris que quelque chose avait changé, on a continué. Et on s’est dit : ça va aller ».
Et toi 2015, tu nous as dit « non ». En mars, je me souviens des pleurs des sportifs au lycée, et des non-sportifs aussi. Oui parce que cette fois c’était un accident d’hélicoptère qui venait nous prendre Camille Muffat, Florence Arthaud et Alexis Vastine. Je me souviens des hommages, mais surtout d la douleur.
Alors nous, bande de naïfs, on s’est dit que ça allait vraiment être une année de merde, mais on s’est dit : « ça va aller ».
Et toi, 2015, tu nous as répondu : « non ». Et peu après, toujours en mars, il y a eu l’« attentat du Bardo » en Tunisie. 24 morts. Et en avril, il y a eu 147 mort à Garissa, dans une université au Kenya. Pas mal non plus comme symbole. Ensuite il y a eu tous ces massacres, à Kobané. En juin, l’Etat Islamique fait 120 morts civils. Viennent alors l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier en France, 1 mort, l’attaque d’un hôtel en Tunisie qui fait 39 mort, et l’attentat d’une mosquée chiite au Koweït, 25 morts. Il y a aussi eu un homme qui a décidé d’entrainé dans son suicide 149 autres personnes en faisant condamnant l’avion qu’il commandait à s’écraser dans les Alpes. 
Alors là, on a commencé à perdre espoir pour toi, 2015. Il n’y avait plus rien à attendre de toi.
Et ça a continué, en aout, avec les explosions de Tianjin et leurs 114 morts et 698 blessés, et les attentats à Bangkok, plus de 27 morts et 80 blessés.
Et il y a aussi la crise des migrants, des hommes et des femmes qui fuient la guerre, ceux qui meurent en Méditerranée, des centaines, des milliers. Il y a le problème pour s’occuper d’eux, parce que le chômage monte et que les esprits sont à vif, parce que les gens ont peurs et se referment sur eux-mêmes, parce que parallèlement, la haine monte en même temps que les murs. 
Vient octobre et le double-attentat d’Ankara qui fait 102 morts et 500 blessés.
Et puis vient novembre.
2015, si je te disais que tu n’étais peut-être pas la pire année que j’ai vécu, je peux clairement te dire que novembre 2015 fut le mois le plus pourri de toute mon existence, du moins jusque-là. J’ai appris ce que ça voulu dire qu’être réellement choquée, par des événements personnels qui ont fait que. J’ai vu des gens que j’aimais blessés parfois physiquement, souvent mentalement, et je les ai vu souffrir comme je n’avais jamais vu quelqu’un souffrir. Je me souviens de trop de larmes ce mois-ci, je me souviens de ces personnes qui sont tombés dans mes bras, et de la douleur qui se répandait en moi, doucement, sans que je ne la vois directement. 2015, je me souviens de ce putain de soir, où j’ai été me coucher à 9h en me disant que cette semaine de merde était finie, et que le lendemain tout irai mieux. Je me souviens que, fait rarissime, je n’avais pas regardé les infos avant de me coucher. Je me souviens de ce putain de samedi matin, où je me réveillai heureuse et en me disant : « c’est le week-end, tout va mieux se passer ». Je me souviens que c’est à ce moment que j’ai entendu des bruits au rez-de-chaussée, que j’ai compris que la télé était allumée et je me souviens m’être dit que c’était vraiment bizarre un samedi matin. Je me souviens avoir pris mon téléphone, avoir allumé Facebook et avoir vu que j’avais 11 notifications en attente, ce qui n’était pas habituel pour un samedi matin. Je me souviens aussi d’un message d’une amie qui me disait que j’avais eu raison la veille quand j’avais affirmé pour rire : « Si Dieu existe, il a pris une très longue pause-café ! » Et je me souviens que même si c’était pour rire, j’y croyais quand même un peu. Je me souviens qu’à la vue de son message, j’ai compris que la télé n’était pas allumée pour nous annoncer une baisse du chômage. 
Je me souviens que je dormais encore à moitié quand je suis descendue et que j’ai vu mes deux parents debout devant la télé. Je me souviens que j’avais chaud quand j’ai demandé « qu’est-ce qu’il se passe ? » et je me souviens qu’on m’a répondu : « Il y a eu des attentats à Paris, il y a 130 morts ». Je me souviens de ma réaction égoïste quand j’ai demandé « où ça ? » et je me souviens que pour la première fois de ma vie, j’envoyais des SMS en disant : « DIS-MOI QUE TU VAS BIEN », une façon joliment détouré pour demander : « DIS-MOI QUE TU ES VIVANT ET QUE JE NE VAIS PAS VOIR TON NOM SUR UNE LISTE DE VICTIMES, ET REPOND VITE BORDEL ». Et puis, passée la vague d’égoïsme, j’ai quand même pleuré. Parce que je voyais défiler des destins brisés, des familles qui se battaient pour retrouver leurs proches, celles qui apprenaient qu’il était trop tard. Plus que tout ce sont les survivants qui m’ont touchée, ceux qui disaient : « Ils nous disaient de ne pas regarder, mais j’ai vu quand même ». Je me souviens d’un article d’il n’y a pas longtemps qui titrait : « Les services psychologiques se retrouvent assaillis par des personnes qui croyaient que « ça allait » au lendemain des attentats alors que ça n’allait pas ». Je me souviens que comme beaucoup de gens, dans ma tête il y avait cette question : « on fait quoi maintenant ? »
Mais plus que tout je me souviens de la haine.
Celle que j’ai ressentie, et celle que j’ai sentie chez les autres. Je me souviens quand, le lundi après les attentats, en retournant au lycée, un seconde me disait : « Non mais Paris, c’est plus la France. Paris c’est la Syrie ! » ou encore quand un autre affirmait avec même une certaine fierté que selon lui, il n’y avait jamais eu d’avion dans les tours jumelles. Je me souviens lui avoir demandé si, toujours selon lui, tous ces morts étaient des comédiens qui c’était mis en scène en train de sauter du haut des tours pour choisir leur mort. Je me souviens qu’il m’a dit, en y croyant sincèrement : « Oh sérieusement, respecte mon opinion ! » et je me souviens lui avoir dit que ça, ce n’était pas une opinion, c’était du déni. 
Je crois qu’eux, ce sont les pires. Ceux qui cherchent à tout prix à se donner une existence « propre », à se « démarquer » pour ne pas être « un mouton ». Tous ces haineux qui croient être dans le vrai sans même respectés les autres, ce sont eux qui m’ont fait le plus de mal cette année.
Je me souviens que quand on a parlé de kamikazes je me suis demandé si en janvier c’en avait été aussi, est-ce que j’aurai quand même eu le courage d’aller marcher, entourée de milliers d’autres personnes ? Et puis le problème a vite été réglé. Etat d’urgence ça s’appelle. Pas le droit de se rassembler. 
Tu vois 2015, là on a bien été obligé d’en parler en cours. Parce que tu vois 2015, j’étais en train de vivre mon deuxième deuil national, de trois jour cette fois. Et je me souviens de cette deuxième minute de silence dans mon lycée. Je m’en souviens parce que même si les gens autour de moi avaient changés, moi j’étais toujours là, et j’ai vécu cette deuxième minute de silence exactement à la même place que la première fois. Je me souviens des mêmes larmes retenues. Je ne sais pas exactement ce qu’il faut se dire pendant une minute de silence. Tout ce que je veux, c’est que cette deuxième minute, ce soit la dernière. Je me dis que je ne veux plus me réveiller un matin avec les éditions spéciales de BFM et que je ne veux plus qu’on m’annonce des attentats. 
Et puis 2015, c’est aussi l’année de l’apparition de ce sympathique Donald Trump, et une année de plus pour la montée du FN et de sa haine. Ah ! Belle année que 2015.
2015, après ça, je me souviens avoir continué à chuter. Je me souviens que je n’avais plus envie de voir les gens que j’aimais, je me souviens ne plus avoir envie de faire ce que j’aimais. 2015, je me souviens de l’arrêt de mes crises d’angoisses, et je croyais que c’était vraiment fini. Sauf que ce n’étais qu’une feinte. Je me souviens de tous mes vertiges, cette sensation de tomber même quand tout va bien. Je me souviens de mes cauchemars, ceux qui ne s’arrêtaient jamais. Je me souviens de ma fatigue et de ma lassitude. Et je me souviens avoir eu honte d’être comme ça. Honte de ne pas me sentir bien, parce que je savais que j’avais de la chance. Plus que tout, je me souviens aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de mes « amis » à côté de moi à cette période, certaines personnes se sentant même obligé de me descendre en public. Comme quoi parfois, les images de citations qui défilent ont du vrai. Je ne pourrai jamais remercier assez les personnes qui m’ont aidé, et qui m’ont aussi appris à quel point une amitié était précieuse. Ceux qui m’ont aussi appris sans le vouloir qu’il faut bien laisser certaines personnes s’envoler un jour, même si cale implique de ne plus avoir de contact avec elles. J’ai aussi appris qu’une amitié à sens unique n’en était pas une. So I let you go.
Et puis peu à peu ça commençait à aller mieux. C’est ça aussi que j’ai appris cette année, on peut toujours s’en sortir. Et il faut savoir accepter l’aide que l’on nous offre, même sans les mots. Il faut savoir s’accrocher à une personne, et lui dire ce que l’on a à dire. Parce que ce n’est pas une honte, et qu’on doit pouvoir être sûr de pouvoir parler à quelqu’un qui nous écoute et ne nous juge pas. Quelqu’un qui accepte nos faiblesses, nos forces et notre caractère de chieur aussi. Parce que nous sommes tous le chieur de quelqu’un. C’est cette personne qui m’a aidé à m’en sortir. Peut-être inconsciemment, mais maintenant je n’ai plus honte de ce que j’ai été. Parce que ça arrive à tout le monde et que c’est comme ça.
En décembre, j’ai vécu des moments magiques, avec les gens que j’aime le plus au monde, ma famille. Et mon année 2015 se termine plutôt bien, alors disons que c’est une raison de plus pour ne pas dire que tu étais la pire année qui puisse exister. 
2015, j’aimerai vraiment me dire que « ça va aller », que tu n’étais qu’une erreur du calendrier, mais comment est-ce qu’on peut se dire ça alors qu’il n’y aura même pas de feux d’artifices à Paris ce soir, et pas de fête à Bruxelles non plus. Il s’est passé tellement de mauvaises choses cette année que j’en ai oublié. 
Tu étais quand même bien de la merde. 2015, l’année dernière j’avais fêté ton arrivée, avant, je fêtais l’arrivé d’une nouvelle année. Aujourd’hui, c’est ton départ que je fête.
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