Demandes et requêtes

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Amalia, attablée dans une cahute de bois, sirotait un café frappé. L’endroit, une petite pièce au mobilier sommaire, embaumait un mélange d’arômes épicés, de bambou et d’une forte odeur d’humus humide. Elle s’ouvrait d’une grande fenêtre obstruée d’une moustiquaire par laquelle la sorcière devinait une épaisse forêt tropicale. Alix ferma les yeux, savourant le goût de sa boisson autant que la sensation de fraîcheur qu’elle lui procurait.

« Avec tes derniers courriers, je me doutais que ça n’allait pas fort, mais de là à te voir débarquer ici à l’improviste, tu m’inquiètes ! s’exclama une voix rauque depuis la cuisine.

— Je me suis fait mettre à pied deux semaines, hier », avoua Amalia.

Elle ne l’avait pas digéré et ne le digérait probablement pas. Réprimant un grognement agacé, la sorcière laissa courir son regard sur l’intérieur dépouillé de son hôte. Madhu ne s’installait jamais longtemps au même endroit et ne s’embarrassait pas de meubles complexes à ranger : une grande table de fer et de bois, un bar vitré orné de quelques très bonnes bouteilles et quelques fauteuils en cuir tanné, l’ensemble très certainement enchanté pour se rétracter dans la malle-univers qui servait de table basse. Alix reporta ses yeux sur le méca quand il sortit de ce qui devait être sa cuisine.

« Ils ont le droit de faire ça, malgré ton poste ? »

La sorcière grimaça et garda le silence. Elle ne pouvait pas répondre à cette question sans sous-entendre son statut de Magistre Régente et Zerflighen en serait immédiatement informé. Elle haussa les épaules sous le regard railleur de son ami, puis changea de sujet.

« J’en profite pour prendre des vacances.

— Tu restes combien de temps ?

— Deux jours, si tu veux bien de moi. »

L’homme posa devant elle une petite planche avec des morceaux de fruits frais coupés à la perfection. Il l’avait accueillit d’une accolade fraternelle, à laquelle elle avait répondit tant bien que mal, vu l’envergure du gaillard. Leurs conversations épistolaires entretenaient leur relation, même à distance, mais elles ne valaient pas les précieux moments d’un échange réel. Leurs retrouvailles les avaient entraînés dans des anecdotes frivoles et chaleureuses, une mise à jour nécessaire pour s’apprivoiser à nouveau, s’assurer de la vivacité préservée de leur amitié.

« Deux jours, ce ne sont pas des vacances. C’est un weekend.

— Très bien. Je reste pour un weekend de milieu de semaine, si tu veux bien de moi.

— On ne s’est pas vu depuis qu’on a perdu Salem et Raidha, bien sûr que tu peux rester. »

Alix termina son verre et Madhu l’envoya se laver à la cuisine d’un geste de la main. La fédérée prit la peine d’accrocher son regard brun pour répondre à son léger reproche :

« Tu es le bienvenu chez moi aussi, tu sais ? »

L’homme haussa les épaules et son mécartifice émit un grincement strident. L’accueil réservé aux presque organiques par la Fédération s’avérait plutôt froid et il préférait, de loin, la chaleur de la bordure du Sahyadri, même dans la moiteur de Parambikulam.

Alix fronça les sourcils. Son artefact n’aurait pas dû produire un tel bruit.

« Ce n’est pas réglé, ton bras ? »

Lors de leur combat avec l’ancien leader de l’Ordre, il s’était pris un maléfice qui l’avait handicapé sur les dernières heures de luttes.

« Je pensais. Mon mécartificien s’arrache les cheveux. Leuthar était un sacré enchanteur. Son sort continu à me pourrir la vie.

— Tu ne m’as rien dit ! s’insurgea Amalia, inquiète.

— Tu avais tes problèmes, déjà, avec le retour de l’Ordre. »

Il fit rouler son épaule d’iris et de fer qui s’en plaignit d’une lamentation aux sonorités de métal pilé.

« Je le change intégralement dans trois jours. C’est pour ça que je voulais savoir combien de temps tu restais. »

Le regard d’Amalia s’assombrit. S’il remplaçait son méca, il lui faudrait des mois avant de pouvoir s’en servir correctement et sans doute des années pour atteindre le niveau qu’il avait à l’époque de Leuthar.

« Alors je suppose que je ne peux pas te demander de l’aide pour Fillip, souffla-t-elle avec un bref rire jaune.

— C’est pour ça que tu venais ? »

Amalia hocha la tête avec un sourire crispé, un quartier de fruit orange à la main.

« Désolé. Je t’aurais bien aidé à terminer le travail, mais là, ça ne sera pas avant l’année prochaine.

— Je dois agir vite.

— Ça ne te ressemble pas…

— Quelqu’un, dans l’Ordre, connaît mon identité. Je dois frapper fort pour l’empêcher de parler. »

Le mécamage grimaça, navré pour elle.

« Et Jack ? Son méca est opérationnel depuis quelque temps, déjà, non ? »

Jack, l’autre survivant de leur attaque, avait perdu un bras dans la bataille. Les meilleurs mécartificiens américains l’avaient pris en charge. La sorcière esquissa un signe de dénégation.

« Je ne peux pas le faire traverser l’Atlantique : la route est coupée, on a toujours un Optium de transfert au fond de l’océan.

— Ils n’ont pas encore réglé ça ?

— On avait d’autres priorités… Et je ne peux pas non plus le faire passer par le Pacifique : impossible d’obtenir des autorisations sans identification magique, ce qui m’exposerait encore plus qu’aujourd’hui ou exposerait mon relais.

— Alors tu dois te tourner vers la Confrérie. »

Amalia ne réagit pas. Elle doutait que la Confrérie accepte de participer à un tel changement dans le court de l’histoire qui s’écrivait sous leurs yeux.

« Je trouverai. Je trouve toujours », conclut-elle.

De toute façon, avec Esther, elle n’avait plus le choix.

*

« Monsieur, vous ne pouvez pas entrer ici comme ça !

— Essaie de m’en empêcher, Giles », lança Fillip par-dessus son épaule.

Sa voix de rocaille roulait de joie alors que, d’un sortilège, il ouvrait, à la volée, la double porte battante du bureau d’Hebert Cromwell. L’homme, ses deux fils et sa fille ainés y tenaient l’un de leurs réguliers conciliabules. Tous sursautèrent et se levèrent à l’entrée fracassante de l’Iskaarien.

« Qu’est-ce qui vous p… commença le patriarche, d’un ton plus surpris que courroucé.

— Je vous emprunte votre fille », coupa le géant qui, en deux enjambées, avait rejoint Adélaïde.

Il lui saisit les hanches et l’attira contre lui. Ses deux bras glissèrent autour de ses épaules, protecteurs ou ravisseurs, et il souffla, les yeux dans ceux de la sorcière :

« Et je ne compte pas vous la rendre. »

Il disparut, emportant Adélaïde.

Elle s’écarta de lui, avec violence, dès qu’ils réapparurent dans une pièce sombre aux volets clos. La poussière volait, en suspension dans l’atmosphère dérangée par leur arrivée. On la voyait s’égayer dans les raies de lumières qui filtraient des persiennes et barraient le visage et le torse de Fillip. Le jeu d’ombre lui donnait un air guerrier que son large sourire ne parvenait pas à rendre plus avenant.

« Est-ce que tu te fous de moi ? cria la jeune femme. Merlin, qu’est-ce qui te prend ? Arrête… arrête de sourire ! »

L’homme leva les deux mains, dans un signe d’apaisement, et esquissa un geste pour désigner la pièce :

« Tu reconnais où on est ?

— Mais j’en ai rien à foutre Fillip ! Tu ne peux pas faire ça, tu ne peux pas me…

— La Fédération a capitulé », coupa-t-il brusquement.

Son sourire s’élargit, plus encore, si c’était possible, jusqu’à l’hilarité. Son rire fit l’effet d’une cascade de gravier dans le silence qui les séparait. Adélaïde resta la bouche entre ouverte, complètement désarçonnée par l’information.

« La Fédération a capitulé, Adé, répéta-t-il. Ils ont démilitarisé Lievinsk. L’Ordre se voit confier la province, avec un décret ratifié par le suppléant du Commandant en Chef de la P.M.F. et les trois Présidents.

— On est à Lievinsk, réalisa soudain la sorcière. Dans notre chambre, à Lievinsk.

— Dans notre chambre », répéta Fillip.

Adélaïde se retourna et détailla, dans la pénombre, cette pièce qui les avait accueillis durant quelques mois, alors que Leuthar était toujours au pouvoir.

Une éternité s’était écoulée depuis, mais rien n’avait bougé. L’appartement de fonction du Palais du Fortin, réservé à l’officier supérieur du détachement, était tel qu’ils l’avaient fui : le lit double, le mobilier austère, la psyché que la jeune femme avait abandonnée là, dans la précipitation de son départ… Seule l’armoire, grande ouverte, les journaux éparpillés sur la console et les draps défaits témoignaient d’une habitation récemment évacuée.

À travers le miroir, la sorcière observa l’ombre de Fillip se rapprocher dans son dos. Il l’enlaça avec douceur, elle s’appuya contre lui. Elle tirait les recoupements qui s’imposaient. Dévoiler ses plans à l’Once, à Amalia Elfric, avait précipité la capitulation des forces régulières. L’Ordre gagnait à cause de – ou grâce à – sa trahison.

« Pourquoi est-ce que tu m’as amenée ici ? demanda-t-elle à mi-voix, persuadée qu’il avait découvert son acte et qu’il allait la faire payer.

— J’aimerais qu’on se marie. »

Adélaïde écarquilla les yeux, incrédule, dévisageant l’homme par delà la glace qui les reflétait.

« Que… quoi ? »

Il lui sourit, puis détourna le regard et posa son front contre l’arrière de son crâne. Il ne la serrait pas fort, mais elle eut l’impression de le sentir trembler. Il soupira de tout son corps.

« La Fédération a capitulé. Il n’y a plus d’ultimatum. Nous annulons les opérations à venir. Rien de ce que nous prévoyons n’aura lieu.

— Est-ce qu’on peut revenir au fait que tu viennes de me proposer un mariage ? répondit pragmatiquement la jeune femme.

— J’y viens. Avec la région de Lievinsk sous notre contrôle, l’Ordre retrouve une position de forte. Nous devons en profiter pour consolider l’organisation.

— En se mariant ?

— J’y viens… »

Mais ses explications se muèrent en une rage de caresses, un torrent de souffles, un séisme de corps. Fillip la piégea de rires sauvages, l’assiégea avec toute l’ivresse de sa victoire. Adélaïde se perdit en cris, emportée par leurs vagues, déferlantes au ressac cyclique ratissant le matelas paré du linge d’un autre, mais inondé de leurs odeurs. Sans regret, elle signa la reddition de ses pensées, jusqu’à ce que leurs chaires en soient rassasiées.

« La première chose qui te passe par la tête quand tu gagnes une bataille de plusieurs mois, c’est m’enlever pour me baiser », constata Adélaïde, les yeux mis clos.

Étendue sur le dos, les cheveux éparpillés en cascades noires sur les oreillers, la jeune femme glissait ses doigts sur le front de Fillip. Il avait posé sa tête contre sa poitrine et caressait paresseusement sa peau la main le long de ses côtes, en un geste machinal, mais agréable.

« ‘pas la première chose que j’ai faite, se défendit-il sans conviction. ‘première chose que j’ai eu envie d’faire, par contre. »

La sorcière transforma un sourire réprimé en soupir outré.

« Je ne suis pas une sorte de récompense à laquelle t’aurais le droit pour célébrer ta victoire, Fillip. »

L’iskaarien rit contre son flanc, puis elle le sentit se tendre et froncer les sourcils. Sa main ,immobilisée sur sa hanche, regagna le matelas alors qu’il se soulevait au-dessus d’elle. Il la dévisagea, estimant le sérieux de sa remarque.

« Merde, c’est vrai que ça à l’air de ça, grogna-t-il en se laissant tomber sur le dos. Désolé. »

Adélaïde haussa les deux sourcils de surprise, puis se tourna sur le côté pour le regarder.

« C’est quoi, si ce n’est pas ça ?

— Je ne sais pas. Une façon de conjurer la terreur.

— La terreur ?

— Avec la reddition des fédés, c’est un chemin qu’on n’a plus besoin de prendre. Et c’est un chemin sur lequel tu m’aurais pas suivi, donc… Je voulais te retrouver. »

La sorcière détourna le regard sans répondre, laissant flotter entre eux un silence qu’elle ponctua d’une respiration saccadée et conclut d’un rire nerveux. Elle retomba sur le dos, les yeux fermés.

« Je ne sais pas quoi te dire, souffla-t-elle avec un infime froncement de sourcils. Ça ne colle pas. »

Elle se redressa et s’assit contre la tête de lit, genoux remontés. Fillip étendu sur le côté et le menton posé sur son poing fermé l’observait avec intérêt.

« Qu’est-ce qui ne colle pas ?

— Tu peux me faire ton petit numéro de charme, ça ne colle pas. La terreur, surtout maintenant que les fédés ont mis le doigt dedans, c’est la voie royale. »

L’homme grimaça et se redressa à son tour. Il s’extirpa du lit pour récupérer ses vêtements abandonnés à même le sol.

« Ça n’empêche que je suis content de pas être obligé d’en arriver là, articula-t-il avec un brin de froideur. Je pensais que ça améliorerait les choses entre nous, c’est tout.

— Ça fait des mois qu’on réduit en lambeaux notre relation pour l’Ordre, Fillip. Tu ne peux pas faire comme si ça n’avait pas eu lieu et me proposer un mariage. Ne me fais pas croire que tu changes ton fusil d’épaule pour mes beaux yeux.

— C’est pas de que j’ai dit.

— Pourquoi, alors ? »

Le leader de l’Ordre se garda de répondre, occupant ses mains à fouiller dans un large sac en toile, alors que sa chemise se boutonnait d’elle-même. Adélaïde n’y prêta que peu d’attention, énonçant à haute voix ce qu’elle pouvait déduire de la situation.

« Tu as peur de ne pas pouvoir aller au bout de la terreur, mais ce ne peut pas être lié à un manque de détermination de ta part… peut être que tu crains d’autres qui, comme tu sembles le penser de moi, ne te suivraient pas… Mais il suffirait d’un ou deux exemples bien choisis pour souffler toute velléité au sein de nos troupes… »

La jeune femme se tut soudain, frappée par une hypothèse qu’elle n’osa formuler. Fillip s’était immobilisé au pied du lit, les bras croisés. Ils se dévisagèrent un long moment, lui tendu et droit dans sa Veste Grise, elle toujours assise au milieu des oreillers, si nue qu’elle en frissonna. Fébrile, elle se releva, alors que son concentrateur médical déployait sa dentelle d’Iris autour de sa main.

« Laisse-moi t’ausculter, ordonna-t-elle.

— Il va d’abord falloir que tu me jures ton silence », répondit-il en dévoilant un témoin de promesse au creux de sa paume.

Elle jura. L’artefact se grava d’un signe de contrainte chargé d’un sortilège qui l’empêcherait d’évoquer leurs échanges. Le motif tinta son bras d’un noir profond avant de s’estomper. La médic’ ne put que constater l’état déplorable dans lequel se trouvait le corps de Fillip.

Le dernier attentat et le siège de plusieurs jours qui l’avaient suivi avaient laissé le leader meurtri. Sa peau, une fois ses charmes de maquillage désamorcés, apparue marbrée d’une multitude marques violacées. Ses vaisseaux sanguins, ses organes et jusqu’à ses os portaient les stigmates des excès de magie auquel il avait dû recourir pour exploser les défenses adverses et démontrer de sa puissance. L’ouverture ménagée s’était avérée décisive, mais il l’avait payée au prix fort.

« J’ai mis deux mois à me rétablir après Notre Dame, et c’était pire, précisa Fillip pour meubler le silence. Ponctuellement, c’est pas un problème…

— Tu grilles ta propre vie, maugréa Adélaïde, concentrée sur son examen.

— … mais je ne peux pas prendre le risque de flancher au milieu d’une opération.

— La terreur, c’est une bonne arme. Encore faut-il être en mesure de porter un coup, commenta la jeune femme.

— C’est l’idée, oui. Nous avons besoin de temps pour consolider l’Ordre et laisser grandir les cellules mineures. J’ai besoin de temps pour m’entraîner et gagner en puissance. Deux ans, minimum. Maintenant qu’on a cette base à l’Est, il va aussi falloir consolider notre présence à l’Ouest, prendre la Capitale en étau, resserrer notre influence au gouvernement maintenant que Zerflighen s’est discrédité…

— Et ta demande en mariage, dans tout ça ? »

Fillip sourit, l’air crâne et fière de lui.

« Ça, c’est pour joindre l’utile à l’agréable. »

*

Sur le devant de l’estrade, directement à gauche de Fillip, Isirul rayonnait d’une fierté contenue. Le chef de la cellule de Nord, à qui l’Ordre devait l’empoisonnement du Commandant des Armées Fédérales et plusieurs jours de résistance face aux forces régulières, gardait les mains dans le dos et la tête inclinée en écoutant le discours du leader louer ses actions.

La foule, massée dans la cour principale du fortin, vibrait à l’unisson de leur éclatante victoire et Adélaïde, en laissant glisser son esprit d’une pensée à l’autre, ne cherchait même plus à réprimer l’euphorie que lui inspiraient les réflexions joyeuses des convives.

« Tu ne devrais pas être sur l’estrade avec les autres ? » demanda Grimm dans son dos.

Comme elle, il profitait d’un contrefort dans la muraille de la place d’armes pour observer le discours, sans se mêler à l’auditoire. La petite humaine, toujours accrochée à ses basques, s’était trouvée quelques pierres mal jointes à escalader pour voir au-dessus du millier de têtes réunies là.

« Fillip a d’autres projets pour moi, répondit la jeune femme. À l’avenir, je me montrerai plus discrète encore que d’habitude au sein de l’Ordre. »

Avec le discrédit de Zerflighen, la politique fédérale accueillerait bientôt de nouveaux joueurs et le leader de l’Ordre voulait qu’Esther Cromwell en soit. Fillip avait fini par lui détailler le fond de sa manœuvre : il souhaitait voir Adélaïde disparaître au profil de sa respectable identité d’aristocrate médecin.

« Fillip t’évince ? », interpréta Grimm.

La sorcière lui jeta un regard en biais, et, d’un geste, elle déclencha un charme qui les isola de l’assistance. Le discours de Fillip, qui rappelait à la foule qu’il avait fallu moins d’un an à l’Ordre pour reprendre possession de leur place forte, leur parvint assourdi.

« Je vais quitter officiellement l’Ordre, d’ici quelques mois. Je ferais sauter ma couverture publiquement, je demanderai à être jugée par la Fédération.

— Pardon ? Qu’est-ce que Fillip t’a demandé de faire pour que tu…

— Ça. C’est précisément ce qu’il me demande de faire. Je profiterais du battage médiatique pour me positionner en médiatrice, entre l’Ordre et la Fédération. Fillip veut voir émerger un nouveau camp politique qui, officiellement, ne nous soit ni soumis, comme le fait Perm, ni frontalement opposé, comme celui de Zerflighen, ni indifférent, comme de Du Château. »

Grimm fronça les sourcils et reporta son attention sur la foule dont les applaudissements emplirent soudain l’espace, en dépit du sortilège qui les protégeait.

« Je ne vois pas l’intérêt.

— Pour imposer l’Ordre durablement, il faut donner aux Fédérés un camp auquel la majorité d’entre eux puisse adhérer. Ni complètement pour l’Ordre, mais surtout, ni complètement contre. Je ne te parle pas d’un plan à court terme, Grimm, je te parle de poser les bases d’une nouvelle Fédération, de ce qu’elle deviendra, dans cinq ans, dans dix ans…

— Fillip veut que tu te retires de l’Ordre pour te lancer en politique, reformula le mécamage avec un sourire en coin. Pourquoi tu me dis tout ça ?

— Tu n’as pas ta place dans l’Ordre, j’aimerais que tu me suives. »

Grimm pinça les lèvres. Il n’avait pas besoin de demander pourquoi elle pensait cela de lui. Son mécartifice ne lui vaudrait que haine et humiliation au sein des Vestes Grises. Elle lui offrait la possibilité de continuer à servir l’Ordre tout en se protégeant des dérives de ses partisans. Adélaïde suivit son regard glisser vers Faï, juchée sur un moellon de pierre, à quelques mètres du sol. La fillette observait le discours, le menton posé sur ses bras croisés. Isolée d’eux, comme le reste des convives, elle n’avait pas remarqué le sérieux de leur échange.

« Je ne sais pas, Adé. Y’a la gamine, commença le sorcier, mal à l’aise.

— C’est une otage, Grimm, arrête de…

— Elle ne me juge pas sur mon mécartifice et à force de veiller sur elle, je m’y suis attaché.

— Grimm, soupira Adélaïde, d’un air désolé.

— J’en suis, si tu me jures que la première chose que tu feras, quand tu te seras intronisée médiatrice, sera de négocier sa libération. »

La jeune femme le dévisagea un long moment avant de hocher la tête. Oui, ce pouvait être une belle opération. Pas aussi belle que ce que Fillip prévoyait, à terme, pour eux, mais un beau début tout de même.

Adélaïde réprima un sourire. Lorsque leur nouvel instrument politique serait en place, lorsqu’ils se seraient affrontés en débat, lorsqu’ils auraient négocié, lorsque le leader de l’Ordre aurait menacé son ancienne lieutenante et qu’elle lui aurait résisté… lorsqu’ils auraient occupé l’opinion publique des mois, voir des années durant avec leur scénario plein de drames et de passion, ils l’achèveraient d’un mariage. Esther Cromwell deviendra celle qui m’aura fait fléchir. Celle qui aura fait reculer l’Ordre, avait conclu Fillip au terme de l’énoncé de son plan.

Par elle, l’Ordre deviendrait acceptable aux yeux de n’importe quel sorcier.

« Et ta Grande Famille, dans tout ça, ils approuvent ? demanda le mécamage.

— L’Ordre veut me pousser jusqu’à la présidence de la Fédération, je pense que ma famille va trouver à s’en accommoder », répondit Adélaïde avec un sourire.

*

Grimm avait tenu à mettre l’humaine au lit à une heure décente et Adélaïde les avait guidés jusqu’à un petit dortoir non loin des appartements de commandement. Elle avait laissé le mécamage négocier son coucher avec l’enfant – à son avis le problème aurait pu être réglé d’un maléfice – pour regagner rapidement les festivités.

La jeune femme s’immobilisa à l’angle d’une coursive d’une enfilade d’arches qui donnaient directement sur la cour principale. Elle s’accouda au garde-fou et s’accorda quelques instants pour détailler la foule en contrebas. Le discours de Fillip s’était achevé sous un tonnerre d’applaudissements euphoriques auquel avaient succédé banquets et danses, promesses d’une nuit qui s’étirait jusqu’à la matinée.

Adélaïde chercha le Leader du regard et le trouva au centre de l’espace, attablé avec Chester et Luz à une grande table ronde. Ils riaient et discutaient avec plusieurs autres Vestes Grises, peut-être les chefs de cellules locales, ou peut-être de simples recrues, puisque Fillip se voulait aussi proche de ses troupes que Leuthar avant lui.

La sorcière laissa son esprit souder la fête comme on s’accorde un plaisir coupable. Les mille pensées positives et joyeusement déconstruites qu’elle captait agissaient comme autant de petites décharges plaisantes. Faire partie d’un groupe uni, Savoir que ses actes font sens et influent le cours de choses, Remporter la victoire, les mots de Fillip vibraient encore dans chaque conscience, à peine diluée par des réflexions plus futiles Apprécier la nourriture, la musique, la compagnie…

Une mascarade sans nom !

La pensée, violente, poisseuse de haine manqua de lui faire lâcher un cri. Adélaïde identifia aussitôt le trouble-fête. Diaidrail. L’homme, probablement heurté par son intrusion, leva le regard vers elle. Elle recula précipitamment dans l’ombre du couloir ; trop tard. L’instant d’après il se dressait devant elle, lui saisit le bras, ouvrit la pièce la plus proche à la volée et l’attira avec lui. Tout air quitta ses poumons lorsqu’il la plaqua contre le mur.

« Qu’est ce que tu m’as fait ? cria-t-il, la main refermée sur sa gorge au point qu’elle eut du mal à articuler une réponse.

— Lâche-moi. »

Une seconde lui suffit à éprouver les défenses mentales de l’adversaire, l’attaquer jusqu’à atteindre le point de rupture et le tenir en joue. Ils se figèrent et se défièrent du regard. Les lumières de la fête projetaient des ombres tremblantes dans la quasi-obscurité de la pièce.

« Ne m’oblige pas à te cramer la tête, murmura-t-elle. Tout ne peut pas être complètement bon à jeter.

— Ta gueule !

— Calme-toi, répondit-elle, posée. Je sais juste que tu passes mauvaise soirée. Évite de l’empirer et lâche-moi. »

Diaidrail hésita, ébranlé par l’assurance de la sorcière. Intriquée dans sa pensée comme elle l’était, elle le sentit reprendre pied. Il desserra sa poigne, s’écarta brusquement d’elle et arpenta la pièce, les deux poings sur la tête. Elle observa sa silhouette sombre aller et venir à pas vifs, puis quitta en douceur le chaos de son esprit.

« C’est toi ! gronda-t-il, tremblant de rage. C’est toi qui as foutu cette putain d’idée dans le crâne de Fillip. Arrêter les attentats ! alors qu’on tient la Fédération dans notre main !

— Tu délires, il est assez grand pour se rendre compte tout seul que ça ne menait à rien. Calme-toi et on retourne faire la fête, ou faire semblant de faire la fête, je m’en fous.

— Je n’ai pas l’intention de te laisser lui retourner le cerveau avec ta magie de bourge, Adé, poursuivit-il. Tu te crois forte ? Tu crois que tu peux garder la main sur la Capitale et prendre le contrôle de l’est juste en écartant les cuisses ? J’ai l’Ouest, de Paris à Camarasa derrière moi, moi ! Tu sais, tout ce territoire dont vous vous êtes toujours branlé, dont même Leuthar n’avait rien à foutre ! »

Adélaïde, adossée contre le mur duquel elle n’avait pas bougé, haussa un sourcil de surprise. Elle n’avait jamais porté l’homme en grande estime et ne comprenait pas le but de la discussion qu’il amorçait.

« Des milliers de Vestes Grises derrière moi, poursuivit-il, qui me choisirait, moi, si je leur posais la question, c’est moi qui… »

La jeune femme lâcha un rire sec qui coupa son interlocuteur dans sa harangue.

« Merlin, que tu passes une mauvaise soirée, je pouvais le garder pour moi, Diaidrail, mais là tu me parles de prendre la place de Fillip ! Tu réalises à quel point c’est stupide ? Comment veux-tu que je ne te balance pas ?

— Oh, mais je te dis exactement ce que j’ai besoin de te dire, Mademoiselle Cromwell », gronda-t-il.

Il se planta devant elle, mais observa une prudente distance de sécurité d’un peu moins d’un mètre. Les bras croisés, elle le dévisagea d’un air si hautain qu’il en éclipsa la pénombre de la pièce.

« N’utilise pas ce nom, articula-t-elle.

— Ce que je te dis, ma belle, c’est que si Fillip continue comme ça, il en ira de l’unicité de notre organisation. Tiens-en compte quand tu feras tes petites manœuvres à la con ! Je n’hésiterai pas une seule seconde… Non, mieux, à partir de maintenant, tu intercéderas en fonction de ce que je t’ordonnerais.

— Oh. Laisse-moi réfléchir… Non.

— Allons, très chère, souffla-t-il avec un aplomb qui inquiéta Adélaïde, vous ne voudriez tout de même pas que la réputation de votreGrande Famille ne tombe avec vous si, par malheur, quelqu’un venait à vous dénoncer, vous, votre frère et la demi-douzaine d’opérations financées discrètement par les Cromwell. »

La sorcière pinça les lèvres. Elle allait devoir se débarrasser de ce problème, définitivement.

*

Debout face à la glace de sa chambre, Alix réajustait sa cape bleue avec précision. Le manteau, comme toujours, épousait parfaitement ses épaules et la laissait libre de ses mouvements. Porter ce vêtement Confrère, preuve de son détachement de l’Organisation séculaire, provoquait encore chez elle un mélange de sentiments très mitigés ; la victoire, toujours vive, d’avoir su s’en extraire et la souffrance, amère conséquence de la décision la plus difficile de sa vie. Elle avait quitté la Confrérie pour son bien.

Treize ans qu’elle naviguait à leurs côtés comme consultante. Treize ans qu’ils achetaient ses services et qu’elle requerrait parfois les leurs. Leur relation de partenaire lui offrait un allier de taille.

Alix poussa un très court soupir, s’adressa un regard d’encouragement à travers la glace et se transféra au Monastère où elle avait sollicité un entretien avec deux hauts gradés de la Confrérie.

Treize ans qu’elle refusait de remettre les pieds dans l’invraisemblable bâtiment,exception faite de la magistrale bibliothèque Confrère. Elle craignait ne savoir résister à l’attraction magnétique que le Monastère exerçait sur elle et s’était toujours arrangée pour rencontrer ses interlocuteurs en terrain neutre.

La sorcière frissonna, en dépit de sa cape qui l’isolait parfaitement du frimas hivernal, comme tous les vêtements de facture Confrères. L’odeur du sous-bois lui noua la gorge, remontant à sa mémoire les instants passés en ce lieu, son entrée au monastère par la porte de la forêt Seinoise. Juchée en haut d’une bute à l’orée d’une clairière, Alix détaillait pour une énième fois l’incroyable ouvrage qui disparaissait à l’horizon et se sentait vibrer du même émerveillement qui l’avait saisie à l’époque. Elle n’avait alors que vingt et un ans et le grandiose du bâtiment avait suspendues ses peines, puis les Confrères avaient balayés, méticuleusement, un à un, ses doutes et sa volonté d’indépendance.

Alix grogna de se découvrir encore si émotive et quitta son promontoire d’un pas vif en direction du porche titanesque, comme pour distancer les fantômes de son passé. À quelques jours du Nouvel An, la prairie et la muraille de briques et pierres rouges, blanches et grises qui la fermait endossaient une épaisse couche de neige. Les foulées d’Amalia crissaient sur le coton immaculé, brisant le silence ouaté du lieu.

En posant sa main sur le bois sec et millénaire de la porte d’entrée, Alix se força à faire une pause. Elle appuya son front contre la surface parfaite de la dernière barrière qui la séparait de son rendez-vous, les yeux fermés.

Face à Leuthar, ils avaient refusé de l’aider. À l’époque, cependant, elle n’avait pas pris la peine de se déplacer et n’avait pas cherché à atteindre le premier rang des officiels, se contentant, sans surprise, d’essuyer le refus de son ancien Maître.

La situation actuelle se révélait bien différente. Grâce aux enseignements du Vampire, l’Once pouvait à présent neutraliser le sortilège de retraite de Fillip et le forcer à l’affronter, mais elle ne pouvait le battre en un contre une.

Mattéo, Xâvier et Naola, même avec son djinn, ne pouvaient faire face au Leader de l’Ordre. Sans un appui solide, qu’elle espérait trouver à la Confrérie, la mission était perdue d’avance – et elle ne se lançait pas dans un combat perdu d’avance.

Elle rouvrit les yeux et se retrouva projetée des années en arrière. La porte du Monastère s’ouvrit d’elle-même. Ses gonds coulissèrent sans un bruit, le bois laissa apparaître l’intérieur de l’édifice qui, de son souffle ensorceleur, chassa les doutes de la sorcière. Rien n’avait changé. Ni le lieu, toujours peuplé ses multiples colonnes décorées de créatures sculptées, ni le sourire de Kentigern.

« Alix », fit-il comme s’ils s’étaient quittés la veille.

Elle le dévisagea, cherchant, sans les trouver, les traces du temps passé sur son beau visage noir. Le rouge de sa cape, plus Confrère que jamais, lui serra le cœur, mais elle lui sourit en retour.

« Kent. Ça faisait longtemps.

— Ce n’est pas faute de t’avoir invité au Monastère à plusieurs reprises. »

Alix pinça les lèvres et détourna le regard.

« Tu as eu de mes nouvelles et j’ai été occupée ces dernières années.

— J’ai cru comprendre, oui. »

Il posa une main sur son épaule, et, sans échanger un mot de plus, elle posa sa main sur la sienne.

« Bon retour chez toi, en quelque sorte.

— Rêve ! »

Kentigern partit d’un rire dont il avait le secret : court, joyeux et franc. Il hocha simplement la tête et les transféra. Ils apparurent dans une salle à l’ambiance tamisée. Un feu ronflait dans une belle cheminée de pierres et ses reflets nappaient d’ombre les quelques fauteuils. Alix découvrit l’officielle de premier rang dont elle était venue chercher l’aval, confortablement installée dans le plus proche de l’âtre. L’enchanteresse tricentenaire tourna son regard vers eux et Kentigern, suivit de près par Alix, adopta une position d’attente militaire.

« Prenez place », proposa la voix chevrotante de la Consœur.

Alix précéda son Maître et s’installa face à elle, un sourire au coin des lèvres.

« Tu te donnes beaucoup de mal, fit-elle remarquer.

— À quoi ?

— À te conforter dans ton rôle de vieille femme. »

La sorcière aux cheveux blancs, aussi frisée que son visage était recouvert de ride, rit doucement.

« Si cela se voit tant que ça, c’est que je ne me donne pas assez de mal. »

Vive, l’ancêtre de redressa et adressa à la jeune femme un regard bienveillant.

« Tu reviens au Monastère pour me dire que j’ai vieilli ?

— Vous savez très bien, tous les deux, pourquoi je suis là. »

Maître Kentigern avait pris place à ses côtés, dans un petit fauteuil rouge aux dorures étincelantes. Il fit voler le traditionnel thé, déjà infusé, qu’il leur servit. Il se mettait naturellement en repli, comme si sa présence ici n’était que protocole. Alix, pourtant, le savait tendu. Il ne l’aurait pas laissée négocier seule avec l’une des têtes de la Confrérie. En temps que Maître, il tenait à être avec elle.

« Et tu connais notre réponse, Alix, répliqua la Consœur. La Confrérie n’intervient pas.

— Fillip n’aurait pas dû survivre. L’Ordre n’aurait pas dû survivre. M’apporter votre aide maintenant ne ferait qu’accélérer sa chute inexorable.

— L’Ordre est actuellement en position de force pour renverser la Fédération, bien au contraire. Tu imagines bien que nous suivons de près l’évolution de vos politiques actuelles, même si tu prends soin d’édulcorer tout ça dans les rapports que tu nous vends chaque mois. »

Le regard d’Alix s’assombrit. Autrefois Maître-espion dans les rangs de la Confrérie, elle participait toujours à leur réseau d’information pour garder la main sur ce qu’ils savaient ou non des Magistères de la Fédération. Apprendre qu’ils la doublaient ne l’étonnait pas, mais elle n’escomptait pas leur vision de la situation si précise.

« Je vous ai déjà prouvé une fois que je pouvais y arriver seule.

— Tu n’étais pas seule.

— J’irais seule, cette fois.

— Non, tu n’iras pas seule. Ce combat est perdu d’avance et tu ne te lances pas dans un combat perdu d’avance.

— Il est perdu d’avance parce que vous refusez de m’aider ! s’exclama Alix.

— Nous refusons de t’aider, car ce serait une influence non négligeable sur votre situation politique. Je ne peux accéder à ta requête, Alix. Pas avec l’ardoise que tu as déjà chez nous. »

Amalia serra les dents et se prit le visage entre les mains. La dette dont parlait la Consœur s’était alourdie de la vie d’un gamin innocent, le jeune marin irradié qu’elle avait tenu à placer sous leur protection.

« J’espère pour vous qu’il se porte bien, au moins.

— Il s’est vite rétabli, plus vite que toi, répondit Kentigern, avant sa supérieure.

— Ça, ce n’est pas bien compliqué », ironisa la sorcière.

Alix se releva, prête à repartir s’ils ne daignaient pas l’aider.

« Je vais finir par faire une connerie, Maître Melody, prévient Alix. Je vais y aller seule avec mes élèves. Ça sera votre faute. »

La vieille femme lui sourit, pas dupe.

« Tu ne feras pas ça. Tu ne peux pas le battre seule. Trouve une autre solution. »

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Défi
Newma

2015 va, je ne te pleurerai pas.
2015, je ne dirai pas que tu étais l’année la plus pourrie de ma vie, parce que je ne sais pas ce qui m’attend encore. En tout cas, je suis sûre d’une chose, tu étais loin d’être la meilleure. 2015, , admet qu’il est difficile de te trouver des points positifs alors que dès ton début, en janvier, nous apprenions ce que c’était que des « attentats ». Oui parce que s’il y a déjà eu des antécédents, il faut avouer que cette fois-là, c’était autre chose. 2015 Je me souviens quand et comment je l’ai appris. J’étais en ville et je venais chercher mon passeport à l’état-civil, et j’ai reçu une notification de mon appli d’actualité : « Fusillade en cours à Paris… ». Le reste je ne le voyais pas, parce que je n’ai pas ouvert ce bulletin d’information. Et je ne l’ai pas ouvert parce que dans ma tête, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’était « encore ». Et ouai, je vois fusillade et je me dis « encore ». Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que 2015 c’était mal barré. Le soir même, c’était la première fois de ma vie que je pleurais devant un JT.
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Parce qu’à ce moment-là, chacun rendait hommage comme il le pouvait : les chanteurs chantaient, les dessinateurs dessinaient, les musiciens jouaient de la musique, les écrivains écrivaient, et cela ne valait pas la peine de crier à la récupération.
Alors nous, bande de naïf, même si on a compris que quelque chose avait changé, on a continué. Et on s’est dit : ça va aller ».
Et toi 2015, tu nous as dit « non ». En mars, je me souviens des pleurs des sportifs au lycée, et des non-sportifs aussi. Oui parce que cette fois c’était un accident d’hélicoptère qui venait nous prendre Camille Muffat, Florence Arthaud et Alexis Vastine. Je me souviens des hommages, mais surtout d la douleur.
Alors nous, bande de naïfs, on s’est dit que ça allait vraiment être une année de merde, mais on s’est dit : « ça va aller ».
Et toi, 2015, tu nous as répondu : « non ». Et peu après, toujours en mars, il y a eu l’« attentat du Bardo » en Tunisie. 24 morts. Et en avril, il y a eu 147 mort à Garissa, dans une université au Kenya. Pas mal non plus comme symbole. Ensuite il y a eu tous ces massacres, à Kobané. En juin, l’Etat Islamique fait 120 morts civils. Viennent alors l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier en France, 1 mort, l’attaque d’un hôtel en Tunisie qui fait 39 mort, et l’attentat d’une mosquée chiite au Koweït, 25 morts. Il y a aussi eu un homme qui a décidé d’entrainé dans son suicide 149 autres personnes en faisant condamnant l’avion qu’il commandait à s’écraser dans les Alpes. 
Alors là, on a commencé à perdre espoir pour toi, 2015. Il n’y avait plus rien à attendre de toi.
Et ça a continué, en aout, avec les explosions de Tianjin et leurs 114 morts et 698 blessés, et les attentats à Bangkok, plus de 27 morts et 80 blessés.
Et il y a aussi la crise des migrants, des hommes et des femmes qui fuient la guerre, ceux qui meurent en Méditerranée, des centaines, des milliers. Il y a le problème pour s’occuper d’eux, parce que le chômage monte et que les esprits sont à vif, parce que les gens ont peurs et se referment sur eux-mêmes, parce que parallèlement, la haine monte en même temps que les murs. 
Vient octobre et le double-attentat d’Ankara qui fait 102 morts et 500 blessés.
Et puis vient novembre.
2015, si je te disais que tu n’étais peut-être pas la pire année que j’ai vécu, je peux clairement te dire que novembre 2015 fut le mois le plus pourri de toute mon existence, du moins jusque-là. J’ai appris ce que ça voulu dire qu’être réellement choquée, par des événements personnels qui ont fait que. J’ai vu des gens que j’aimais blessés parfois physiquement, souvent mentalement, et je les ai vu souffrir comme je n’avais jamais vu quelqu’un souffrir. Je me souviens de trop de larmes ce mois-ci, je me souviens de ces personnes qui sont tombés dans mes bras, et de la douleur qui se répandait en moi, doucement, sans que je ne la vois directement. 2015, je me souviens de ce putain de soir, où j’ai été me coucher à 9h en me disant que cette semaine de merde était finie, et que le lendemain tout irai mieux. Je me souviens que, fait rarissime, je n’avais pas regardé les infos avant de me coucher. Je me souviens de ce putain de samedi matin, où je me réveillai heureuse et en me disant : « c’est le week-end, tout va mieux se passer ». Je me souviens que c’est à ce moment que j’ai entendu des bruits au rez-de-chaussée, que j’ai compris que la télé était allumée et je me souviens m’être dit que c’était vraiment bizarre un samedi matin. Je me souviens avoir pris mon téléphone, avoir allumé Facebook et avoir vu que j’avais 11 notifications en attente, ce qui n’était pas habituel pour un samedi matin. Je me souviens aussi d’un message d’une amie qui me disait que j’avais eu raison la veille quand j’avais affirmé pour rire : « Si Dieu existe, il a pris une très longue pause-café ! » Et je me souviens que même si c’était pour rire, j’y croyais quand même un peu. Je me souviens qu’à la vue de son message, j’ai compris que la télé n’était pas allumée pour nous annoncer une baisse du chômage. 
Je me souviens que je dormais encore à moitié quand je suis descendue et que j’ai vu mes deux parents debout devant la télé. Je me souviens que j’avais chaud quand j’ai demandé « qu’est-ce qu’il se passe ? » et je me souviens qu’on m’a répondu : « Il y a eu des attentats à Paris, il y a 130 morts ». Je me souviens de ma réaction égoïste quand j’ai demandé « où ça ? » et je me souviens que pour la première fois de ma vie, j’envoyais des SMS en disant : « DIS-MOI QUE TU VAS BIEN », une façon joliment détouré pour demander : « DIS-MOI QUE TU ES VIVANT ET QUE JE NE VAIS PAS VOIR TON NOM SUR UNE LISTE DE VICTIMES, ET REPOND VITE BORDEL ». Et puis, passée la vague d’égoïsme, j’ai quand même pleuré. Parce que je voyais défiler des destins brisés, des familles qui se battaient pour retrouver leurs proches, celles qui apprenaient qu’il était trop tard. Plus que tout ce sont les survivants qui m’ont touchée, ceux qui disaient : « Ils nous disaient de ne pas regarder, mais j’ai vu quand même ». Je me souviens d’un article d’il n’y a pas longtemps qui titrait : « Les services psychologiques se retrouvent assaillis par des personnes qui croyaient que « ça allait » au lendemain des attentats alors que ça n’allait pas ». Je me souviens que comme beaucoup de gens, dans ma tête il y avait cette question : « on fait quoi maintenant ? »
Mais plus que tout je me souviens de la haine.
Celle que j’ai ressentie, et celle que j’ai sentie chez les autres. Je me souviens quand, le lundi après les attentats, en retournant au lycée, un seconde me disait : « Non mais Paris, c’est plus la France. Paris c’est la Syrie ! » ou encore quand un autre affirmait avec même une certaine fierté que selon lui, il n’y avait jamais eu d’avion dans les tours jumelles. Je me souviens lui avoir demandé si, toujours selon lui, tous ces morts étaient des comédiens qui c’était mis en scène en train de sauter du haut des tours pour choisir leur mort. Je me souviens qu’il m’a dit, en y croyant sincèrement : « Oh sérieusement, respecte mon opinion ! » et je me souviens lui avoir dit que ça, ce n’était pas une opinion, c’était du déni. 
Je crois qu’eux, ce sont les pires. Ceux qui cherchent à tout prix à se donner une existence « propre », à se « démarquer » pour ne pas être « un mouton ». Tous ces haineux qui croient être dans le vrai sans même respectés les autres, ce sont eux qui m’ont fait le plus de mal cette année.
Je me souviens que quand on a parlé de kamikazes je me suis demandé si en janvier c’en avait été aussi, est-ce que j’aurai quand même eu le courage d’aller marcher, entourée de milliers d’autres personnes ? Et puis le problème a vite été réglé. Etat d’urgence ça s’appelle. Pas le droit de se rassembler. 
Tu vois 2015, là on a bien été obligé d’en parler en cours. Parce que tu vois 2015, j’étais en train de vivre mon deuxième deuil national, de trois jour cette fois. Et je me souviens de cette deuxième minute de silence dans mon lycée. Je m’en souviens parce que même si les gens autour de moi avaient changés, moi j’étais toujours là, et j’ai vécu cette deuxième minute de silence exactement à la même place que la première fois. Je me souviens des mêmes larmes retenues. Je ne sais pas exactement ce qu’il faut se dire pendant une minute de silence. Tout ce que je veux, c’est que cette deuxième minute, ce soit la dernière. Je me dis que je ne veux plus me réveiller un matin avec les éditions spéciales de BFM et que je ne veux plus qu’on m’annonce des attentats. 
Et puis 2015, c’est aussi l’année de l’apparition de ce sympathique Donald Trump, et une année de plus pour la montée du FN et de sa haine. Ah ! Belle année que 2015.
2015, après ça, je me souviens avoir continué à chuter. Je me souviens que je n’avais plus envie de voir les gens que j’aimais, je me souviens ne plus avoir envie de faire ce que j’aimais. 2015, je me souviens de l’arrêt de mes crises d’angoisses, et je croyais que c’était vraiment fini. Sauf que ce n’étais qu’une feinte. Je me souviens de tous mes vertiges, cette sensation de tomber même quand tout va bien. Je me souviens de mes cauchemars, ceux qui ne s’arrêtaient jamais. Je me souviens de ma fatigue et de ma lassitude. Et je me souviens avoir eu honte d’être comme ça. Honte de ne pas me sentir bien, parce que je savais que j’avais de la chance. Plus que tout, je me souviens aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de mes « amis » à côté de moi à cette période, certaines personnes se sentant même obligé de me descendre en public. Comme quoi parfois, les images de citations qui défilent ont du vrai. Je ne pourrai jamais remercier assez les personnes qui m’ont aidé, et qui m’ont aussi appris à quel point une amitié était précieuse. Ceux qui m’ont aussi appris sans le vouloir qu’il faut bien laisser certaines personnes s’envoler un jour, même si cale implique de ne plus avoir de contact avec elles. J’ai aussi appris qu’une amitié à sens unique n’en était pas une. So I let you go.
Et puis peu à peu ça commençait à aller mieux. C’est ça aussi que j’ai appris cette année, on peut toujours s’en sortir. Et il faut savoir accepter l’aide que l’on nous offre, même sans les mots. Il faut savoir s’accrocher à une personne, et lui dire ce que l’on a à dire. Parce que ce n’est pas une honte, et qu’on doit pouvoir être sûr de pouvoir parler à quelqu’un qui nous écoute et ne nous juge pas. Quelqu’un qui accepte nos faiblesses, nos forces et notre caractère de chieur aussi. Parce que nous sommes tous le chieur de quelqu’un. C’est cette personne qui m’a aidé à m’en sortir. Peut-être inconsciemment, mais maintenant je n’ai plus honte de ce que j’ai été. Parce que ça arrive à tout le monde et que c’est comme ça.
En décembre, j’ai vécu des moments magiques, avec les gens que j’aime le plus au monde, ma famille. Et mon année 2015 se termine plutôt bien, alors disons que c’est une raison de plus pour ne pas dire que tu étais la pire année qui puisse exister. 
2015, j’aimerai vraiment me dire que « ça va aller », que tu n’étais qu’une erreur du calendrier, mais comment est-ce qu’on peut se dire ça alors qu’il n’y aura même pas de feux d’artifices à Paris ce soir, et pas de fête à Bruxelles non plus. Il s’est passé tellement de mauvaises choses cette année que j’en ai oublié. 
Tu étais quand même bien de la merde. 2015, l’année dernière j’avais fêté ton arrivée, avant, je fêtais l’arrivé d’une nouvelle année. Aujourd’hui, c’est ton départ que je fête.
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