Panique

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Les genoux remontés contre sa poitrine et les pieds glissés sur l’assise d’un fauteuil, Adélaïde observait les lumières de l’aube projeter leurs ombres à travers la haute fenêtre de sa chambre. Un grand lit, un petit bureau, une salle d’eau… Les élèves de l’Once lui avait confisqué tous ses concentrateurs, y compris son artefact médical, mais l’avaient néanmoins installée confortablement.

La sorcière n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle s’était perdue en conjectures, sursautant au moindre bruit, au moindre craquement de la vieille demeure, attendant avec un espoir déraisonnable d’entendre des pas s’arrêter devant sa porte.

Avec la venue du jour, ses chances de s’en tirer s’amenuisaient. Face au trio, elle pouvait maintenir son bluff, elle pouvait feindre la traîtrise envers l’Ordre pour semer le doute et compter sur une ouverture, mais devant l’Once… Adélaïde ferma les yeux une seconde, puis se releva vivement et alla se passer de l’eau sur le visage.

Faire face au mentalisme de l’Once ne serait pas un problème, mais la Veste Grise ne connaissait que trop bien, pour les avoir appliquées, les méthodes physiques qui ébranleraient son esprit. Adélaïde doutait de savoir résister à la torture.

Trois coups discrets, frappés contre sa porte la firent sursauter.

« C’est Xâvier, je peux entrer ?

— Fais comme chez toi », ironisa la femme.

Le jeune homme s’avança dans la pièce, sans se presser. Il adressa à Esther un sourire désolé.

« Moi aussi, je voulais juste passer une bonne soirée.

— Je reconnais que j’ai passé de meilleures nuits chez toi », commenta Adélaïde dans une honorable tentative de plaisanterie.

Elle s’assit sur lit et accrocha son regard à un détail du plancher, avant de se frotter les avant-bras, pour chasser un frisson. Xâvier, gêné, ne trouva rien à répondre.

« C’est comme ça, soupira-t-elle, les épaules basses.

— Ouais. »

Xâvier désigna la place à côté d’elle comme pour demander la permission de s’y installer. Elle hocha la tête et ils restèrent silencieux plusieurs minutes. L’embarras du sorcier lui offrait un levier puissant pour l’influencer.

« Tu m’étonnes que mon uniforme t’ait fait tiquer… lâcha-t-il finalement.

— Ouais, souffla-t-elle, nerveuse. Me taper un P.M.F. pour le plaisir, ça ne m’arrive pas souvent. Enfin, je pouvais faire pire…

— Un des élèves de l’Once, par exemple ? »

Elle se redressa et esquissa un sourire qu’elle accompagna d’une prudente tentative pour pousser son esprit contre le sien. Elle fronça le nez.

« Je sais que je ne suis pas trop en position de te demander quoi que ce soit, mais est-ce que je peux récupérer mon concentrateur médical ?

— Bien sûr. »

Xâvier sortit une petite pochette et la lui tendit. L’objet ne pouvait servir qu’aux soins, mais Adélaïde profita de l’effet d’acceptation généré par son geste pour s’ancrer en délicatesse au sein des pensées du jeune homme. Elle prit le temps d’installer l’artefact autour de son poignet et une fine dentelle s’irisa jusqu’à cercler ses phalanges. Elle poussa un court soupir de soulagement.

« Qu’est-ce que tu me voulais, sinon ?

— Passer te voir, seulement. J’ai toujours du mal à t’imaginer parmi les grands pontes de l’Ordre. On n’a jamais causé politique, certes, mais bon…

— Je soigne ma couverture, répondit-elle avec un haussement d’épaules. Et heureusement, ça nous aurait gâché le plaisir. »

Adélaïde remonta les jambes sur le lit et enserra ses genoux. Elle ferma les yeux. Xâvier réagissait à sa détresse et elle en profitait pour s’immiscer un peu plus à travers sa conscience.

« J’imagine que je ne peux pas te demander de me rendre mon concentrateur majeur ?

— Non, en effet. »

Il hésita visiblement avant de s’engager sur un sujet qui surprit la jeune femme.

« Alors comme ça tu sors avec Fillip ? »

Adélaïde grimaça malgré elle.

« Question piège, souffla-t-elle. On couche ensemble. On couchait déjà ensemble avant la mort de Leuthar.

— Tu n’avais pas l’air… super d’accord avec ses choix stratégiques, pour l’école. Il a mal tourné ?

—  On s’est rencontré il y a des années. À l’époque on faisait partie d’une branche très modérée de l’organisation. Leuthar faisait confiance à Fillip. C’est un vétéran de l’Ordre, entrée à seize ans. C’est toute sa vie… Enfin, tu dois savoir tout ça », expliqua la femme à voix basse.

Tout en parlant, elle sondait ses défenses comme elle aurait caressé la surface d’un lac. Elle profitait de son malaise pour camoufler ses petites attaques. Il mettrait la gêne sur le compte de la situation.

« Il a toujours voulu monter dans les échelons de l’Ordre, mais il n’aurait jamais imaginé se retrouver à la place de Leuthar. Seulement, à sa mort, avec le bordel qui a suivi, la mort de ses lieutenants, la fuite de De Salla Longess… il ne restait plus que lui. Il y a quelque mois… »

La jeune femme pinça les lèvres et se redressa. Elle se passa la main sur le front, les yeux fermés et les sourcils froncés.

« Non, t’as raison, je ne suis pas en accord avec ses récents choix stratégiques. Il y a quelques mois, il m’a demandé si je croyais toujours en lui. C’était juste avant Notre Dame et, déjà, je n’avais pas su lui répondre oui. Il… Ce n’est pas pour lui chercher des excuses, ou atténuer ses actes, mais il est très… conscient des extrêmes où il s’est piégé… »

Tendu, Xâvier rectifia sa position sur le lit et grimaça légèrement. La mentaliste suspendit son avancée feutrée, dissimulant sa nervosité derrière un sourire.

« Rien ne l’oblige à ça, ça ne justifie pas l’extrémisme de ses idées, grogna le borgne. Fillip est dangereux. Les valeurs qu’il met en avant sont dangereuses. Les imposer par la terreur… C’est une dictature. »

Adélaïde lui jeta un regard amusé, un peu moqueur, puis haussa les épaules. Le terrain était trop glissant pour qu’elle s’y risque.

« Cela sert les intérêts de ma famille, conclut-elle avec une mimique charmante. Quand l’Once va-t-il arriver ? »

Xâvier, cette fois, grimaça franchement, comme si l’évocation d’un intérêt filiale le dégoûtait plus que l’éthique douteuse de Fillip. Il effaça la remarque d’un geste de la main et répondit :

« Je ne sais pas.

— Tu penses qu’on aurait le temps pour… se changer les idées ? demanda-t-elle en se mordillant la lèvre inférieure.

— On va le prendre, ce temps… »

Le borgne posa un sourire de tombeur sur son visage, de ceux qu’il maîtrisait parfaitement, et il se pencha vers elle pour l’embrasser. Elle se laissa glisser contre lui. Ses doigts se baladaient sous sa chemise, sa bouche explorait la sienne sans retenue. Elle poussa un long soupire, déjà presque juchée sur lui, et parcourut sa peau, de l’angle de sa mâchoire jusqu’à son oreille qu’elle mordilla. Xâvier la bascula sur lui et passa ses mains sur ses hanches pour remonter sur ses côtés. La sorcière sourit, arma son esprit à présent complètement intriqué dans celui de sa victime.

« Fais-moi sortir d’ici. Tout de suite », ordonna-t-elle dans un souffle.

Xâvier, sous elle, se tendit d’un seul coup. Elle le sentit réagir, mais il était trop tard. Ses défenses, déjà lézardées par les pensées de la mentaliste, ne pouvaient plus se dresser contre l’injonction. Contre son grès, à demi conscient de ce qu’il faisait, le borgne s’accrocha à elle et les transféra, directement devant l’appartement qu’il connaissait bien. Adélaïde lui sourit.

« Merci », souffla-t-elle.

Elle se retira violemment de son esprit. Il s’affaissa contre elle et elle l’accompagna jusqu’au sol. Elle n’était pas en mesure de l’assommer totalement, il était trop résistant. Elle l’adossa contre sa porte d’entrée, hésita deux secondes, puis fit apparaître le petit briquet de Faï. Elle le déposa dans sa main.

« Pour ton maître », précisa-t-elle à mi-voix.

Elle lui redressa la tête, l’embrassa doucement, recula d’un pas, puis se transféra.

*

Alix apparut dans sa chambre au manoir et, épuisée, s’assit sur son lit, les yeux fermés, les dents serrées, les coudes posés sur ses genoux. L’état de Serge se détériorait de jour en jour, au point qu’elle avait décidé de ne pas lui annoncer l’implication du bataillon de jeunes recrues dans la défaite au Nord. Le Commandant des Armées était alité depuis une semaine ; apprendre le décès des 15 novices aurait aggravé son cas. En empoisonnant une caserne, en touchant Serge, l’Ordre portait un coup critique à la Fédération. La sorcière sentait le pouvoir se fissurer. Si Henri Salt, le second plus haut gradé de l’armée, n’avait pas choisi de garder la ligne de conduite dictée par son supérieur, à savoir refuser tout chantage, sans doute Zerflighen aurait-il cédé, cette fois.

Honkey signala sa présence d’une toux discrète. Alix rouvrit les yeux.

« Mattéo et Naola vous attendent dans le salon.

— Et Esther ?

— Elle est dans une chambre et n’a pas dormi de la nuit. »

Esther Cromwell, chez ses élèves ; une capture inopinée, mais une chance de retourner la situation. Si Mattéo avait bien suivi ses ordres, il avait dû la faire parler, puis l’enfermer.

Le webster posa un sérum sur sa table de chevet. Alix leva le regard vers le serviteur.

« Merci, Honkey. »

Il hocha simplement la tête et se fondit dans l’ombre de la pièce. Elle avait saisit le message : son état d’épuisement se lisait sur son visage. Elle devait résister, encore un peu, oublier les crampes qui refusaient de la laisser en paix, se battre contre elle même pour tenir, masquer sa fatigue à ses élèves. La gestion des retombées de l’attentat ne constituait que l’une de ses préoccupations actuelles : elle ressentait toujours certains effets des radiations et passait l’intégralité de son temps libre à perfectionner le contre-sort conçu suite à son apprentissage auprès du Vampire de Stuttgart.

Alix se releva, déboucha le sérum et le vida d’un coup. Elle poussa un profond soupir et se transféra dans le salon où elle s’affala dans son fauteuil. Mattéo posa le livre qu’il lisait et se redressa, le visage sombre. Naola, qui somnolait encore, une tasse de café à la main, salua la nouvelle venue d’un signe de tête.

« Bonjour. Comment s’est passé l’interrogatoire ? »

Naola grimaça, Mattéo se gratta la joue et esquissa un sourire tendu.

« Ce n’était pas vraiment un interrogatoire, répondit-il. Elle a parlé d’elle même, sous sérum de vérité. »

Surprise, Amalia tiqua et fronça les sourcils.

« Tu ne l’as pas…

— Pas de lutte, pas de cris. Enfin… Xâvier m’a permis de me calmer.

— Xâvier est resté pendant l’interrogatoire ?

— Naola aussi. »

Mauvaise nouvelle. Alix n’avait pas imaginé le trio au complet face à Esther. Devant sa future femme, Mattéo n’avait pas pu disposer de la liberté d’action nécessaire pour mener son interrogatoire. Il fit apparaître un mnémotique et le lui tendit. Il recula sa main lorsqu’elle voulut s’en saisir.

« Attention. C’est violent. »

Violent, devant Naola et Xâvier. Mattéo ne l’intriguait pas, il l’inquiétait. Elle s’empara du support et consulta le souvenir en effleurant la toile. La discussion s’imposa au Maître avec la même intensité que celle vécue par son élève. Elle quitta brutalement le mnémotique, incapable de mettre une priorité dans ses réactions. La trahison d’Esther, l’horrible attentat à venir et la manipulation que Mattéo n’avait pas vue.

Honkey, paniqué, apparut à ce moment précis, provoquant un mouvement de surprise chez le couple.

« Où est Xâvier ? », articula Amalia, livide.

Xâvier, bien plus social et plus souple que Mattéo, Xâvier le décontracté, Xâvier et son optique sans prise de tête, Xâvier et son sens de la justice, du donnant donnant, Xâvier, enfin, l’amant d’Esther Cromwell. Il était grandement improbable que la rhétorique d’Esther, avec ses gages de bonne fois, ne l’ait pas atteint. Mattéo, alerté par la voix blanche de son Maître, s’inquiéta et se releva.

« Honkey ! Réponds ! insista Alix que la rage commençait à emporter.

— Il vient de se transférer, avec Madame Cromwell. Je suis désolé, Maître. Je n’ai pas…

— Bordel, Xâv ! gronda l’Once.

— Ce n’est pas ta faute Honkey, nous ne te reprochons rien », coupa Naola d’un ton dans lequel la tension avait chassé tout timbre.

Le Webster baissa la tête et recula. Amalia porta sa main à son poignet ; l’artefact de communication qui la reliait à son élève la brûlait. Xâvier déclenchait une alerte de haut niveau. Elle échangea un regard avec Mattéo qui venait de perdre toutes couleurs.

Alix se releva et activa ses concentrateurs, prête à secourir de son stupide disciple, mais Xâvier apparu devant eux, tout contre son fauteuil, son crâne serré entre ses paumes. De ses doigts dépassait un petit briquet ; le briquet de Faï. Le Maître, blême, se laissa retomber dans son siège.

« Crâne… », murmura le borgne.

Mattéo, déjà à ses côtés, ouvrit un sérum apaisant et lui vida dans la bouche. Alix l’observa reprendre des couleurs, refusant de céder à la panique avant d’avoir pu entendre parler Xâvier. Il finit par lever le regard vers elle, doucement.

« J’ai merdé… souffla-t-il.

— Je ne te le fais pas dire. »

Elle tendit la main et il lui envoya le briquet.

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Juste “Pour ton Maître”. »

Alix referma son poing sur l’objet. Esther savait qui elle était. L’une des sept têtes de l’Ordre connaissait l’identité de l’Once. Elle avait vu Faï. Elle connaissait ses deux élèves. Elle en savait suffisamment pour la renverser. Et il y avait l’attentat. L’Once porta nerveusement la main à sa bouche. L’horreur de la simple idée d’une attaque menée sur des enfants lui donnait la nausée.

L’urgence de la situation n’avait fait que repousser son inévitable réaction. Sa colère, froide, mua en une formidable explosion de rage. Elle se releva et réduisit en cendre l’artefact de feu toujours au creux de sa paume. Incapable d’exprimer avec des mots ce qu’elle ressentait, elle ne sut retenir une vague terrifiante, électrique, qui immobilisa le jeune trio.

« Je vais le tuer. »

Sa voix, reflet de son état, sourde, vibrait d’écho de chasse. Elle n’avait pas besoin de se changer en félin pour incarner l’Once. Mattéo et Xâvier se levèrent d’un bond, Naola les imita, avec un temps de retard.

« Quand, maintenant ? demanda le brun.

— Oui.

— Ce n’est pas raisonnable », répliqua Xâvier.

Une claque monumentale le renvoya dans son fauteuil, à demi sonnée.

« Et aller voir notre prisonnière, experte mentaliste, c’était raisonnable, peut-être ? hurla la sorcière.

— Alix, arrête ! » ordonna Mattéo en lui prenant le bras.

Elle l’éjecta, lui aussi. Il s’écrasa au sol deux mètres plus loin. Naola figée de stupeur réprima un mouvement pour aller l’aider.

« Et laisser son amant participer à l’interrogatoire, ça l’était, raisonnable ? éructa l’Once. Et laisser Naola y assister, après tout ce qu’il s’est passé entre elles deux, ça l’était, raisonnable ?

— Calme-toi, Alix ! s’écria Naola. Ce n’est pas la question ! Calme t…

— C’est la seule solution ! coupa-t-elle sans baisser le ton. L’avoir avant qu’elle ne nous fasse tomber !

— Calme-toi ! » répéta Naola, plus fort.

Ses deux mains les paumes vers le bas en signe d’apaisement, la jeune femme faisait face, mais sa voix tremblait. Alix reporta son attention sur elle, à deux doigts de lui réserver le même sort qu’à Mattéo qui se relevait, péniblement.

« C’est du suicide ! Tu n’es pas en état, tu…

— Elle sait qui je suis !

— Que… pourquoi…

— Je refuse de vivre dans l’attente qu’elle nous balance. Elle a le pouvoir de faire s’écrouler dix ans de travail ! Dix ans à œuvrer dans l’ombre, à me battre, tous les jours, à chaque instant, pour que la Fédération se redresse. Par la force ou par l’intérieur !

— Tuer Fillip n’y changera rien ! cria la jeune femme. Ils continueront, avec ou sans lui ! Comme avec Leuthar, ils se trouveront un autre chef, et tu le sais très bien ! »

D’un geste, Alix jeta un sortilège qui repoussa Naola – et ses réflexions – dans l’ombre de la pièce. Une nouvelle vague de panique vrilla la gorge de la sorcière. Fillip et son maillage sophistiqué de cellules indépendantes leur coupait, peu à peu, toute marge de manœuvre. Merlin, l’armée n’avait pas été foutue de venir à bout d’une seule d’entre elles !

« Je n’ai pas le choix, tonna-t-elle. C’est maintenant ou ja… ah ! »

Elle tomba à genoux avec un cri de surprise. La douleur du coup remonta de sa nuque jusqu’à son crâne où elle explosa. Honkey. Le serviteur, indétectable, l’avait frappée de son mécartifice d’acier. Les jambes coupées par le choc, l’Once n’eut pas le temps de réagir quand ses deux élèves se jetèrent sur elle.

Ils luttèrent d’interminables secondes, Mattéo s’évertuant à lui maintenir les bras dans le dos, Xâvier cramponné à ses cuisses, mettant toutes leurs forces dans leurs prises et leurs maléfices pour paralyser leur Maître. Ni l’un ni l’autre n’auraient su dire qui la neutralisa.

« Maître Elfric a perdu connaissance, murmura Honkey au bout d’une durée indéfinissable.

— Merci, Honkey », souffla Xâvier avec tout autant de latence.

La panique de l’Once céda sa place à un silence ponctué de leurs respirations désordonnées et sifflantes. Le borgne se redressa et s’agenouilla avec difficulté. Mattéo glissa sur le dos, les deux mains plaquées contre son front, les yeux fermés. Qu’ils réussissent à la l’immobiliser prouvait qu’elle n’était, de toute évidence, pas en état de battre Fillip.

« C’est moi qui l’ai eu, souffla Xâvier, au bout d’une éternité.

— Tu rêves, mec », répliqua Mattéo.

Naola, assise en tailleur là où la magie d’Alix l’avait jetée à terre, se mit à rire nerveusement. Sa silhouette courbée tressauta presque une minute, agitée de hoquets hilares et désordonnés.

« Sérieusement, les gars, on s’en fout. »

*

Naola laissa courir son regard sur la surface ondulante du petit lac du manoir que la vue, depuis la chambre d’Alix, sublimait sous la lumière du couchant. Appuyée dans l’encadrement de la fenêtre, les bras croisés, le front contre la vitre froide, la jeune femme n’osait plus penser.

L’Once avait tiré si loin dans ses réserves qu’elle ne s’était pas réveillée lorsque les sortilèges chargés de la maîtriser s’étaient dissipés. Elle était restée plongée dans un sommeil agité, ponctué de cris désarticulés. Les habitants du manoir s’étaient résolus à lui faire boire un nouveau sérum, pour l’apaiser, et s’étaient relayés pour la veiller durant toute la journée.

La jeune femme jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et capta le regard de Mattéo, installé dans l’un des fauteuils de la chambre. Un livre, posé sur la table basse, témoignait de sa vaine tentative pour occuper cette attente poisseuse qui semblait ne pas vouloir s’achever. Naola lui adressa un sourire timide, puis revint prendre place en face de lui, avec un bref soupir.

« Elle se serait fait tuer si on n’avait rien fait, souffla-t-elle à mi-voix.

— Elle ne serait pas partie. Je ne pense pas. »

Le sorcier, depuis qu’ils l’avaient alitée, refusait en bloc d’imaginer que son Maître aurait pu réellement se lancer à la l’assaut de Fillip. Naola, qui ne partageait pas cet avis, se garda de répondre. Le silence les sépara quelques minutes, perdus dans leurs pensées respectives.

« Elle ne dira peut-être rien, lâcha la jeune femme à mi-voix.

— Esther ? Je ne sais pas. »

Il se massa le menton, geste qu’il répétait régulièrement depuis son combat contre Alix : il avait reçu un bon coup.

« Je ne sais plus, rectifia-t-il. C’est possible. J’ai peur qu’elle fasse chanter Alix.

— Comment est ce qu’Alix a pu affirmer ça comme ça ?

— Affirmer quoi ?

— Qu’Esther sait qui elle est. »

Mattéo haussa les épaules. Au regard des conditions dans lesquelles leur hôte avait rencontré Xâvier, il estimait probable qu’elle en arrivât à cette supposition, mais la déclaration de son Maître restait trop catégorique.

« Je ne sais pas, Nao. À cause du briquet, peut-être.

— Si c’est à cause du briquet, alors Ester sait depuis bien avant qu’on la capture. L’Ordre n’a pas d’intérêt à tenir cette info secrète. Pourquoi est-ce qu’elle n’aurait rien dit ?

— Peut-être qu’elle attendait le bon moment. Avant, on ne savait pas qu’elle pouvait savoir. Elle avait un joker dans sa manche. Maintenant, elle sait qu’on sait. Ça peut précipiter l’usage de l’information.

— Ou alors elle était de bonne foi et elle a juste eu peur.

— Dans ce cas, pourquoi nous déclarer qu’elle sait en donnant le briquet ?

— Je ne sais pas », souffla Naola.

Elle grimaça avant de se replonger dans un silence morose qu’une quinte de toux, en provenance du lit, brisa brusquement. Mattéo, tendu, se releva et observa son Maître sans oser l’approcher, au cas où elle attaquerait. La sorcière grogna, se tourna sur elle même, mais ne se réveilla pas. Le jeune homme se rassit dans un soupir. L’attente se prolongeait.

*

Assise dans le bureau de Zerflighen, face à lui et à côté de Henri Salt, Amalia attendait, les bras croisés, que le Président reprenne pied. Le remplaçant de Serge s’agitait d’un tic. Elle pouvait bien comprendre le choc, au vu de la panique dans laquelle l’annonce du dernier attentat de l’Ordre l’avait plongée.

Elle avait dormi une journée entière, signe de son épuisement avancé – en principe, elle ne dormait jamais plus de quatre heures. À son réveil, elle avait trouvé Mattéo et Naola à son chevet, rassurés de la voir plus calme.

« Il ne peut pas faire ça, répéta Henri, la voix tremblante.

— Il le pourra si nous ne faisons rien. J’ai suffisamment d’informations pour que nous puissions attaquer les sept cellules principales de l’Ordre. En visant en priorité les cellules des zones où aucun attentat n’a été fomenté, nous devons pouvoir réduire à néant leurs avancées.

— Ça ne les empêchera pas de monter un nouvel attentat », répliqua Zerflighen.

Il releva enfin le regard vers la sorcière, les yeux rouges. Amalia fronça les sourcils.

« Je veux céder à l’Ordre.

— Pardon ? »

Amalia se redressa un peu plus sur sa chaise, prête à argumenter l’idiotie de cette direction.

« Serge n’a…

— Serge est incapable, actuellement, de prendre une décision. Je ne prendrais pas le risque de perdre le Commandant des Armées, une soixantaine d’hommes, de mener une attaque contre l’Ordre, après une défaite cuisante, alors qu’ils sont résolus à buter nos enfants. »

Henri Salt sursauta, sans doute choqué par les propos crus du Président et par son ton, sec et incisif.

« Karles, tu… commença Amalia.

— Non, Amalia, tu ne comprends pas. La décision est prise de mon côté. Je ne prends pas ce risque. »

La sorcière pinça les lèvres.

« Tu fais une erreur. Céder aujourd’hui ne les empêchera pas de nous menacer plus tard. De quoi aura-t-on l’air à céder maintenant ? Les humains, la science, les bâtiments, on s’en tape, mais quand on touche à notre armée, on se chie dessus ? »

À nouveau, Henri Salt sursauta et la dévisagea.

« Je préfère que l’opinion croie que je me chie dessus que d’avoir la mort de Serge, de ses hommes et d’enfants sur la conscience. »

Amalia se détourna de lui pour prêter attention à Henri. À deux, ils pouvaient se passer de l’avis des Trois et mener l’attaque, sous la loi martiale.

« Réunis tes hommes, j’ai besoin de tous les capitaines dans une heure pour organiser l’offensive.

— Pardon ?

— Tu suis toujours les ordres de Serge ?

— Mais il est hors de question que je relance la moindre opération sans l’appui de deux Présidents, s’insurgea le général. Pas après la défaite au nord ! Pas avec les troupes diminuées ! »

La colère de la sorcière, peu à peu, remonta à la surface. Son regard alla d’un homme à l’autre.

« Vous êtes d’accord, cracha-t-elle. Tous les deux.

— De toute évidence, répondit froidement le Président.

— Tu perds ton poste en signant notre reddition, Karles !

— Mon poste à moins d’importance que la vie de… »

Amalia se releva d’un bond et posa ses mains sur le bureau, tremblante de rage. Face à elle, l’homme quitta sa chaise pour soutenir son regard debout.

« Tu ne PEUX pas abandonner tous tes idéaux parce qu’on s’en prend à des gamins ! On doit se battre ! Par Merlin, à quel moment avez-vous perdu toute raison ? Comment pouvez-vous, tous les deux, encore envisager vous regarder dans une glace ? »

— C’est tout l’inverse : je ne réussis plus à me regarder dans un miroir en sachant que mon inflexibilité met en danger l’intégralité de la Fédération.

— C’est en cédant que tu les mets en danger ! Tu abandonnes tout ce pour quoi nous nous battons tous, ce pour quoi Serge se bat depuis près de vingt ans ! Merde ! Et tes larmes au discours de Serge aux funérailles de Dan, c’était du flan ? »

Karles restait de marbre face à la sorcière et Henri, debout lui aussi, ne savait plus où se mettre.

« Nous allons perdre Amalia. Si nous attaquons, nous allons perdre, beaucoup de sorciers et sorcières mourront, et rien n’empêchera l’Ordre de mettre son plan à exécution !

— Je serai avec eux ! Je me battrais avec eux !

— Tu ne remplaces pas une armée, Amalia ! J’ai bien plus besoin de toi ici, à mes côtés, qu’à risquer ta vie sur un champ de bataille perdue d’avance !

— D’autant que s’il faut attaquer à sept endroits en même temps, tu ne pourras pas être partout », fit très justement remarquer Henri, pragmatique.

Zerflighen esquissa un signe de la main en sa direction qui sonna, aux oreilles d’Amalia, comme un "Tu vois ?”. La sorcière s’écarta du bureau dans un cri rageur et marcha quelques pas dans la pièce avant de reprendre :

« L’Ordre qui récupère le Fortin, avec notre accord ? Tu sais très bien ce que cela signifie ! Tu ne risques pas que ton poste, bordel ! En refusant d’attaquer, tu vas faire tomber la Fédération !

— Tout de suite les grands mots…

— Qui continuera à croire dans un système capable de se soumettre à Leuthar, de fêter sa mort et de se plier à son successeur, la queue entre les jambes, en jappant pour avoir un antidote ? Oui, la Fédération ne s’en remettra pas !

— Alors la Fédération tombera ! Tu as une idée du nombre de sorciers morts dans notre lutte contre l’Ordre ? Tu ne peux pas me demander de lancer une attaque suicide, non préparée, sur un coup de tête, parce qu’ils ont menacé de tuer des enfants !

— Tu ne peux pas non plus signer une reddition parce qu’ils ont menacé de tuer des gamins !

— Si. Si, je le peux. »

Zerflighen sortit de son bureau un mémorigami, celui-là même qui lui permettait de contacter Perm, et un stylo. Amalia blanchit.

« Ne fais pas ça, gronda-t-elle. Si tu n’as pas le courage de lancer cette attaque…

— Tu es mise à pied, Amalia, l’interrompit calmement le Président en se rasseyant

— Pardon ?

— Tu as deux semaines d’arrêt pour t’en remettre. Je ne veux plus de toi au Magistère pendant ce temps. »

Immobile, incapable de réagir, la Magistre l’observait rédiger sa reddition. Leur reddition.

« Dors, repose toi, je ne sais pas, mais fais quelque chose, continua le sorcier. Tu es ingérable ces derniers temps.

— Je t’emmerde, Karles.

— Reviens me voir à ton retour. On aura à parler. »

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Recommandations

Défi
JPierre
Point d'étape :

Au départ était un défi. je pensais faire une nouvelle pas trop longue. J'avais décidé, unilatéralement, de faire uniquement du premier jet, sans relecture, intégralement au gré de l'inspiration. Résultat, le défi, je l'ai en toute honnêteté raté dans le temps imparti.
J'ai cru que l'inspiration se tarirait d'autant que pas de plan, pas de notes, pas de renvois, rien d'une logique minimale pour écrire.
Le temps passe et l'histoire se développe parfois dans des directions qui me surprennent moi-même…
Résultat, j'ai quand même du faire une stop et prendre un peu de recul. En est sorti une décision. Celle de couper en deux ce Porte-Plume que j'avoue humblement ne pas savoir où il va me mener, ni en combien de pages standards ( 40 en traitement de texte pour l'instant)
Autre point, l'univers dans lequel je fais évoluer mes personnages ne m'est pas familier et légèrement différent (du moins je le pense sans être le meilleur estimateur).
Autrement j'ai décidé de le continuer sur le même schéma, premier jet, sans relecture, à l'aune des idées qui sortent d'un cerveau parfois un peu torturé, voire tordu, par moment :-)
Un autre constat, une fois terminé, il me faudra le reprendre et il risque d'y avoir du boulot donc toutes remarques sont bonnes à prendre.
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Lanam
Tranches de vie d'une femme du 18ème siècle, sa famille.

Malgré tout, ce roman très personnel ayant traversé toute mon adolescence revêt d'une grande importance dans ma vie. Je serais donc très sensible au moindre commentaire.

Je vais découper en trois ou quatre parties chaque chapitre pour les rendre plus digestes. C'est donc pour ça que les soixante chapitres découpés chacun en trois ou quatre parties formeront à la fin un tout impressionnant !


ATTENTION !
Ce récit contient parfois des propos violents et racistes qui ne tiennent pas du point de vue de l'auteure.
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Défi
Patrice Lucquiaud

L’Amour commack …

L'Amour en vrac
N’est pas en rade…
L'Amour sans l'trac,
Serait galéjade !...
L'Amour entr'acte,
N’a de scènes fades …
L'Amour en plaques,
C'est plutôt crade !...
L'Amour dans l'sac,
Il nous balade !...
L'Amour Cosaque,
Quelle pétarade !...
L'Amour au black,
La blanche Aubade !...
L’Amour patraque,
C’est qu’t’es malade…
L'Amour matraque,
C'est bon pour Sad !…
L'Amour attaque,
Laisse tes salades !...
L’Amour qu’on traque,
Sort d’embuscade …
L’Amour qu’on braque
On s’barricade !...
L'Amour qui claque,
Offre des jades !...
L’Amour en tacles,
C’est sur le stade !...
L’Amour spectacle,
Pas pour Max mad !...
L’Amour contact,
Jamais n’se brade !...
L’Amour en fac,
C'est sur l’estrade !...
L’Amour comme mac,
N’sois pas son lad !...
L’Amour macaque,
Mets l’huile de cade !...
L’Amour en crac,
Jolies cascades !...
L’Amour qui craque
Prends la pommade !...
L’Amour au crack
Bat la Chamade …
L’Amour Cognac,
C’est sans muscade…
L’Amour maniaque,
Mange ta panade !...
L’Amour en Yak,
Pour jours maussades !...
L’Amour kayac,
Gare aux noyades !...
L’Amour Cornac,
La belle escouade !...
L’Amour Aubrac,
Tiens bon le quad !...
L’Amour casaque,
Fais gaffe aux ruades !...
L’Amour au CAC,
Dégringolade !...
L’Amour clic-clac,
Sans balustrade…
L’Amour en bac,
Sent la brandade !...
L’Amour au BAC,
Vive l’escalade !…
L’Amour de Bach,
Fugues en myriades !...
L'Amour comeback,
Passe l'escapade !...
L’Amour Grand Jacques,
N’quitte la pléiade !…
L’Amour t’es d’ac,
Pas d’sérénade !...

Farfanronnade
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