Ravages

27 minutes de lecture

Naola, la respiration désordonnée et sifflante, tomba à genoux. Le sable gris crissa sous ses paumes gantées. La main agitée de tremblements incontrôlables, la sorcière tâtonna dans la poche intérieure de sa veste et tira une bille de verre, nacrée d’Iris. D’un geste du pouce, elle libéra la charge magique contenue dans l’accélérateur et sentit aussitôt son organisme intégrer la source d’énergie, puis s’éloigner du seuil critique où il s’était retranché.

La jeune femme, nauséeuse, se laissa tomber sur le côté, puis s’étendit sur le dos, les bras et les jambes écartés, les yeux clos. L’humidité glacée de la plage se lança immédiatement à l’assaut de ses vêtements. Naola grommela un juron, puis se redressa, les coudes posés sur ses genoux, la tête entre les mains. Elle jeta un coup d’œil rapide vers les garçons dont les silhouettes s’empourpraient dans les violines de l’aube balbutiante. Elle feignit d’ignorer le regard inquiet de Mattéo et se focalisa un instant sur le ressac anthracite et carmin aux vagues ornées de dentelles d’écumes. En contrebas de la dune sur laquelle ils s’étaient repliés, l’océan montait à l’assaut du rivage avec la force paisible de ceux pour qui la victoire est acquise.

Ç’aurait pu être un splendide lever de soleil.

« Bon ? On y retourne ? lança la jeune femme de sa voix la plus assurée.

— Quand tu peux », commenta Xâvier.

Il restait debout, au bord de la crête, prêt à prendre à sa charge le prochain transfert. Mattéo haussa les épaules pour signifier qu’il donnait la même réponse. Naola grimaça et se releva. Les garçons étaient encore dissimulés sous leur apparence de couverture, mais elle avait dû abandonner cette technique dès leur premier aller-retour : trop coûteux en magie. Elle rajusta sa cape sur son visage, s’étira, souffla et attira à elle son hexoplan posé à quelques mètres de là. Le quarantenaire qui cachait le jeune borgne se tourna vers elle et lui tendit le bras. Mattéo s’était déjà porté à son niveau, son hexoplan dans une main et l’autre sur l’épaule de son ami.

Xâvier lâcha un simple «C’est parti», puis ils se retrouvèrent en pleine zone irradiée, plusieurs centaines de mètres au-dessus de l’eau. Les trois sorciers déployèrent immédiatement leur enchantement antiradiation et leur machine de vol. Naola se réceptionna sur la carlingue de sa bécane et rétablit sa position. Elle se sentait déjà enfiévrée par le déplacement et elle luttait pour maintenir son charme de confinement efficient. Elle suivit Mattéo qui descendit en dessous des nuages, jusqu’à apercevoir les flots luisant sous la timide pâleur matinale.

Jusqu’à leur précédent saut, ils avaient effectué leurs recherches à la faveur de sortilèges lumineux. Le soleil allait leur faciliter la tâche, mais son apparition signifiait que, bientôt, la nouvelle de l’attaque de l’Ordre parviendrait sur le bureau du Commandant des armées. L’arrivée sur place des forces fédérales n’était qu’une question de temps et signerait la fin de leur tentative désespérée pour retrouver Alix. Le paysage, vide de tout autre chose que d’eau, ne représentait qu’une morne variation de gris, répétant à l’infini les mêmes motifs et mouvements. Ni débris, ni corps, ni trace d’un quelconque naufrage à l’horizon

« On ne peut pas continuer comme ça ! » s’écria Xâvier en se portant au niveau du couple.

Son hexoplan, un modèle hors de prix spécialisé dans la vitesse, réfléchissait les rayons du soleil. Mattéo l’interrogea du regard.

« On va s’épuiser. Il faut mettre une plateforme à mi-route et limiter les retours à terre. Naola pourra y rester, au besoin.

— Hors de question qu’elle reste seule en pleine zone irradiée et attaquée récemment par l’Ordre, s’opposa Mattéo.

— Le vent pousse les retombées vers la côte, cria Naola pour couvrir le bruit des vagues. À trois cents kilomètres à l’ouest, on devrait être moins exposés. Et pas sur la route des fédés, s’ils se pointent. »

Depuis le milieu de la nuit, le trio effectuait des aller-retour entre la plage et le cœur de l’aire sinistrée. Entre le transfert autonome et les sortilèges antiradiations, ils ne pouvaient passer qu’une demi-heure sur place avant de devoir battre en retraite jusqu’au rivage. Épuisant et peu efficace, mais aucun des moyens dont les garçons disposaient pour localiser leur maître ne fonctionnait.

« Ok. On commence par ça, alors, décida Xâvier. On établit une base, avant de se cramer ici, puis on continue les recherches. Mattéo ? »

Le jeune homme hocha la tête et le trio s’élança vers l’ouest, avalant aussi vite que possible les kilomètres jusqu’à atteindre une zone plus saine.

Ils y installèrent une plateforme en hauteur, nuage de fumée épaisse solidifiée et augmentée d’une bulle protectrice. Ils pourraient s’y reposer.

« Et puis il n’y aura pas de sable humide et collant pour nous empêcher de pioncer cinq minutes », conclut Xâvier.

Naola approuva la remarque en se laissant tomber au sol. Elle essuya de sa manche de grosses perles de transpiration sur ses tempes.

« Ici je devrais pouvoir réessayer Tourab, souffla-t-elle.

— Tu es sûre ? » demanda Mattéo, sans chercher à dissimuler son opposition.

La jeune femme avait tenté l’expérience lors de leur premier vol, mais elle s’était avérée incapable de gérer la conduite de son hexoplan, les sortilèges de protection et le djinn exalté par l’immensité des espaces et le vent toujours capricieux. L’essai s’était transformé en mission de repêchage dont Naola conservait encore en bouche l’arrière-goût salé. Elle avait copieusement bu la tasse.

« Tu vois une autre solution ? s’agaça-t-elle. On ne peut pas, à nous trois, couvrir dix mille kilomètres carrés ! »

L’homme se renfrogna et revêtit son plus désagréable air sombre, mais finit par hocher la tête.

« Fais attention à toi, c’est tout.

— Il a juste pas envie de perdre les deux femmes les plus importantes de sa vie dans la même nuit », se permit Xâvier avec un petit sourire moqueur qui cachait mal son inquiétude.

Naola lâcha un bref rire nerveux et acquiesça. Elle sortit du fond de sa poche la sphère d’argent, réceptacle du djinn, inspira, puis libéra Tourab. Le pur esprit, encore contrit de son comportement désastreux, se tint calme les vingt premières secondes, puis il comprit ce que lui demandait sa sorcière et se gonfla d’une allégresse sauvage. Elle voulait qu’il se disperse, qu’il s’envole aux azimuts, que, pour une unique fois, il se dissolve dans l’immensité pour mieux la parcourir.

Pour trouver Alix, des débris d’épave, des traces, n’importe quoi, insista la jeune femme d’une confuse pensée.

Il la déstabilisait, lui le multiple, lui le volatil vibrant aux mille rémiges de vent. Il ne pouvait imposer la profondeur de son ivresse à l’esprit si concis de sa maîtresse. Il s’élança vers le large, contraint à conserver des bribes d’unicité.

Naola poussa un bref soupir en sentant la présence de Tourab s’éloigner. Les bourrasques marines le mettaient en liesse et sa joie communicative, tout comme le plaisir qu’il prenait à fondre les embruns, dissonaient cruellement avec l’état de tristesse et d’angoisse dans lequel baignait la jeune femme. Elle chassa le sourire incertain qui tirait le coin de ses lèvres et se frotta les avant-bras pour dissiper un frisson.

« Il est parti ? demanda Xâvier

— Oui.

— On va l’attendre avec toi », décida Mattéo

Tourab, en à peine un quart d’heure, revint à l’assaut de sa conscience avec l’euphorie d’un dragon dans un champ de lave. Naola tomba brutalement à la renverse.

« Calme-toi », cria-t-elle à haute voix alors qu’elle aurait cru le penser.

Elle se pinça l’avant-bras avec violence, pour garder le contact avec son propre corps, et parvint à structurer les bribes de perception que lui partageait le djinn. Il n’était pas entièrement avec elle, encore éparpillé au vent, long, diffus et multiple sur des dizaines de kilomètres. Naola s’attrapa la tête entre les mains, les yeux fermés jusqu’à s’en faire mal aux paupières.

Là ! balança Tourab en l’inondant de fierté.

« Nao ! »

La main de Mattéo vint chercher la sienne. Il mit son concentrateur en contact avec celui de Naola et elle perçut un flot supplémentaire de magie l’envahir pour épauler les besoins du djinn. La jeune femme canalisa l’afflux et se focalisa sur la sensation, pressant Tourab de refluer au plus vite. Elle le révoqua dès qu’elle le sentit uni. Son corps se détendit d’un coup, avec un long soupir soulagé, et Naola s’accorda quelques secondes pour reprendre pied, étourdie par l’expérience. Elle entendait Mattéo lui parler, comme à travers un mur de coton, mais ne parvenait pas à saisir ses mots. Les accents de panique dans la voix d’habitude si maîtrisée de son compagnon déchirèrent brutalement le voile de son indolence.

« Je suis là, je vais bien », articula-t-elle.

Le son de son murmure, tremblant et pourtant à peine audible, termina de lui faire reprendre pied à la réalité. Elle toussa, puis se redressa avec précautions. Mattéo passa sa main dans son dos et l’aida, puis la serra contre lui, visiblement soulagé.

« Alors ? pressa Xâvier sans lui laisser plus de temps pour se remettre.

— Y’a un truc qui flotte, à cinq cents bornes, au nord-est, à peu près. C’est une zone qu’on a déjà couverte, les courants ont très bien pu pousser quelque chose là bas, entre temps.

— Un truc ? répéta Xavier sans cacher sa déception.

— C’est déjà mieux que le rien que l’on a trouvé pour l’instant », répliqua Mattéo.

Les deux sorciers échangèrent un regard.

« On y va  », décidèrent-ils d’une même voix.

Le trio apparut à l’endroit approximatif localisé par le djinn. L’océan s’avérait aussi vide ici qu’ailleurs, mais Naola, guidée par les souvenirs de Tourab, parvint à se repérer. Elle engagea son hexoplan vers l’ouest et poussa la machine en puissance. Ils n‘avaient presque rien, la vision floue d’un débris ballotté par les flots, mais ils s’y accrochaient avec rage.

« Ça ne devrait pas être loin », cria-t-elle par-dessus son épaule.

Mattéo et Xâvier se déployèrent de part et d’autre de Naola. Tous regardaient partout autour d’eux. Après cinq minutes à voler plus ou moins en ligne droite, Xâvier s’élança à pleine vitesse.

« Là-bas ! », hurla-t-il.

Mattéo et Naola fondirent dans son sillage, mais il fut le premier à pouvoir deviner ce que Tourab avait aperçu.

« C’est une bulle de protection ! poursuivit-il sur le même ton. Alix sait faire ça, elle m’a déjà abrité là dedans ! »

Le trio se rapprocha à grande vitesse. La sphère de couleur sombre se fondait sur l’anthracite de l’océan, malgré ses deux mètres de diamètre. Xâvier, à une dizaine de mètres devant le groupe, ralentit soudain et incita les deux autres à faire de même. Une silhouette rouge se tenait debout au sommet du globe, penchée vers l’avant, la main tendue vers la surface protectrice. L’intrus était en train de la briser.

Mattéo réfréna un mouvement pour relancer son hexoplan, consulta Naola et Xâvier du regard et hocha brièvement la tête : ils allaient attaquer. Les radiations de la zone les empêchaient de communiquer par mentalisme, mais leurs entrainements communs des derniers mois s’avéraient profitables.

Ils s’élancèrent en même temps, sans bruits, couchés sur leurs machines, pour arriver dans le dos de la silhouette. Juchée sur une plateforme en bois arrimée à la sphère, elle diffusait un charme qui tressait des entrelacs aux motifs complexes sur toute sa surface.

Mattéo attaqua le premier, d’un sortilège invisible qui se perdit dans la cape rouge de l’inconnu. Naola, juste à sa suite, enchaîna sans parvenir à définir si le moindre de leurs traits avait fait mouche. L’étranger restait focalisé sur le globe, esquivant les maléfices avec une grâce déconcertante. Xâvier prit un peu de hauteur, alors que la jeune femme haletait sous l’effort combiné des charmes offensifs et de protection antiradiations.

Le borgne rétracta son hexoplan et atterrit sur la plateforme. Il se jeta sur la cape rouge, directement au corps à corps.

La silhouette esquissa un mouvement surpris, dodelina de la tête et leva l’une de ses mains ; l’autre diffusait toujours son maléfice vers le globe. Le trio se figea instantanément, pétrifié. Xâvier tomba à genoux, comme soumis à une gravité soudainement plus intense. Mattéo, puis Naola le rejoignirent dans les secondes qui suivirent.

Impuissants, ils observèrent avec rage l’intrus fêler, puis briser la protection d’Alix. La sphère se disloqua dans un tintement aigu. Deux corps chutèrent dans les flots.

Naola étouffa un cri horrifié coupé net, car tous se retrouvèrent d’un coup étalés sur la plage, libres de tous mouvements. L’odeur iodée et saumâtre des algues en décomposition leur sauta à la gorge.

La cape rouge avait disparu, Alix gisait un peu plus loin, un gamin inconnu penché sur elle.

« Recule ! » rugit immédiatement Mattéo.

Il pataugea dans le sable en se relevant, concentrateur activé en direction du garçon. L’interpellé obéit précipitamment et tomba en arrière. Mattéo se jeta sur lui et Xâvier se rua vers Alix. Il la secoua doucement, incertain de la façon dont il devait réagir devant son Maître si démunie.

De son côté, Mattéo, blanc comme un linge, essayait de ne pas la regarder.

« Qu’est-ce que tu fais là ? ! » demanda-t-il avec violence au gamin qu’il menaçait toujours de son arme.

Le jeune recula, se traînant en arrière. Ses bras tremblèrent sous l’effort, son visage, barré de petites plaies rouge vif et déjà incrustée de sable, se tordait de terreur – ou de douleur. Naola se rapprocha pour lui apporter son aide, alors qu’il tentait de répondre à la question impérieuse de Mattéo.

« J’étais dans une sphère noire avec elle, articula-t-il avec un accent français. On était dans la mer, mais on s’est retrouvé ici.

— Comment tu t’es retrouvé avec elle ? interrogea Mattéo toujours aussi brutalement. Tu la connais ?

— Non. Elle m’a sauvé. Le bateau a explosé et… Elle… elle n’était pas comme ça, avant, mais la bulle nous a entouré, elle a perdu l’apparence d’avant. »

Le sorcier pinça doucement les lèvres. D’un geste de la main, il tira son sortilège. Le gamin n’était pas sa priorité actuelle.

« Qu’est-ce qui te prend ? ! s’écria Naola en l’écartant de l’adolescent.

— Je l’ai assommé. Il a vu Alix, il a vu l’Once, il sait qui elle est. On ne peut pas le laisser partir comme ça. »

Il se dégagea de la main de Naola d’un mouvement d’épaule agacé, mais se détourna de l’enfant quand Amalia se réveilla. Son cri de douleur monta à l’assaut des nuages dans des variations à peine humaines. Elle serra les poings. Xâvier esquiva de justesse l’attaque inévitable de Maître retrouvant ses esprits. La vague de magie pure perfora la couverture moutonneuse, formant une auréole bleu azur au dessus d’eux.

« Un sortilège de décontamination, vite », souffla Mattéo, un peu plus livide, encore.

Xâvier s’exécuta et son ami s’installa de l’autre côté d’Alix pour l’aider. Peu à peu, le visage du Maître se détendit. Quand elle souleva la main, les deux élèves stoppèrent leur incantation.

« Qu’est-ce que vous foutez-là ? », articula-t-elle à voix basse.

Les deux garçons se regardèrent et Xâvier rit en se laissant tomber en arrière. Il passa les bras autour de ses genoux et Mattéo se leva en s’étirant.

« Mordret a dit à Naola que tu étais sur le bateau, expliqua-t-il. C’était un missile nucléaire, Alix. On ne pouvait pas rester au manoir sans bouger… »

La sorcière se redressa sur ses coudes et grogna en fermant les yeux.

« Mon dispositif de sécurité s’est déclenché quand je suis tombée dans les vapes… C’était dangereux, vous n’auriez pas dû venir.

— C’était nous, l’Ordre ou la Fédération.

— Ça n’excuse rien. Vous vous êtes mis en danger. »

Alix se releva, prit le temps d’assurer la stabilité de sa position assise et esquissa un sourire.

« Merci. Merci à vous trois. »

Mattéo détourna les yeux et Xâvier se gratta la tête.

« Mattéo ? articula Naola d’une voix légèrement tremblante. Tu… Le petit, tu n’as vraiment fait que l’assommer ?

— Oui, pourquoi ? »

Les trois regards se tournèrent vers elle, toujours agenouillée à côté du gamin, les doigts glissés au creux de son cou.

« Je crois qu’il ne respire plus.

— Quoi ? »

Mattéo se précipita à ses côtés, un sortilège de premiers soins chargé dans ses deux concentrateurs. En y prêtant attention, la peau du jeune homme était marbrée de lésions violacées.

« Il a dû être sévèrement irradié », murmura Naola d’une voix éteinte.

Elle maintenait la tête de l’adolescent vers l’arrière et, d’un charme, tentait de donner un second souffle à ses poumons arrêtés, une nouvelle impulsion à son cœur, sans succès.

Alix, toujours au sol, serra les dents et détourna le regard. Elle était trop faible pour les aider. Elle tenait à peine assise.

Qu’elle soit parvenue à saisir cet enfant et l’entraîner avec elle dans la protection relevait du miracle, mais ce miracle s’avérait insuffisant. Sans soin, sans médic’ capable d’intervenir sur un humain, il mourrait, ici, ou dans les mois à venir, des suites de son exposition.

Alix refusait de l’accepter. Elle se prit la tête entre les mains, réfrénant un vertige. La sphère, rempart supposément inviolable, n’était pas conçue pour résister aux retombées de la bombe. Si la sorcière avait perdu connaissance, elle n’imaginait même pas l’état du garçon. Alix fronça les sourcils, saisie d’un doute :

« Vous m’avez trouvée ici ? Je n’étais pas protégée ? demanda-t-elle à Xâvier qui prenait soin d’ignorer ce qu’il se passait dans son dos, préférant veiller sur elle.

— Non. Tu étais en pleine mer, une personne en cape rouge s’attaquait à ta sphère. On a… »

Amalia ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase.

« Montre-toi ! cria-t-elle

— Pardon ? demanda Xâvier, surpris.

— Pas toi. La cape rouge. Montre-toi ! reprit-elle. J’ai encore besoin de toi ! »

L’interpellé apparut à ses côtés, à genoux. Xâvier sursauta et arma son concentrateur par-dessus son Maître. Elle posa sa main sur son bras et lui fit baisser l’artefact.

« Usem, bien sûr, souffla-t-elle.

— Pourquoi le sauverais-je ? Nous n’intervenons pas.

— Je payerai. Sauve-le. Je vous contacterai pour définir ce que je vous dois. Emmène-le au Village.

— Au Village ? Ça va te couter une fortune, objecta-t-il.

— Il connaît mon visage, je n’ai pas le choix.

— Tu pourrais lui effacer la mémoire, proposa Usem.

— Et en faire une cible quand l’Ordre comprendra qu’il est le seul rescapé du naufrage sauvé par l’Once ? Non. »

Abandonner l’adolescent à son sort aurait assuré son silence, mais Alix aurait ainsi signé sa défaite complète. Le capuché se releva, puis s’approcha de Mattéo, Naola et du gamin.

« Laissez-lui la place », exigea Alix.

Le Confrère se pencha sur l’enfant et posa ses paumes en travers de son torse. Il commença à réciter un long enchantement. Immédiatement, le jeune humain reprit une respiration sifflante et Amalia, soulagée, glissa la main dans ses cheveux.

Mattéo et Naola, immobiles, observaient l’inconnu insuffler la vie au miraculé, incrédules. Xâvier, lui, fit aller son regard de l’étranger à son Maître. Il chercha son attention.

« Je crois que tu auras quelques trucs à nous expliquer, là…

— Aide-moi à me lever », répondit-elle en riant doucement.

Le borgne passa un bras sous les épaules d’Alix et la soutint, d’un mouvement souple. Incertaine de son équilibre, elle avança avec difficulté. Mattéo vint à leur rencontre, imita son ami. Encadrée par ses élèves, elle regarda l’enfant reprendre une respiration normale. Il cessa de convulser ; ses traits se détendirent ; il sombra dans le sommeil et Amalia retint un soupir. Parmi tous les humains qu’elle tentait de sortir des griffes de l’Ordre, au moins, elle aurait sauvé celui-ci.

*

Faï laissa courir son regard sur le paysage glacé en contrebas. Les courbes, crêtes et à pic, couverts d’une neige vierge, chatoyaient sous les ultimes rayons du couchant.

Les cinq membres permanents de la cellule d’Etzel avaient dressé leur camp à flanc de montagne ce soir-là. Ils avaient terrassé les congères et dégagé une plateforme immaculée, nichée dans les derniers mètres du mont Smolikas. L’étendue, d’une dizaine de mètres de large, scintillait d’un discret sortilège isolant. Un beau brasier flambait en son centre. Chaque sorcier avait installé ses paquetages et posé sa couche pour la nuit.

Dos au feu, ils observaient en silence la vue magnifique que peignaient les reflets de la lune sur les vallées blanches, en contrebas. Faï, blottie contre le flanc de Grimm, détaillait la troupe à la dérobée. Etzel capta son regard, mais s’abstint de répondre au timide sourire que la fillette lui adressa avant de baisser des yeux.

L’enfant, contre toute attente, avait fini par s’intégrer plus ou moins aux résistants. En quelques mois, leur otage s’était glissé dans leurs habitudes. Ils cohabitaient.

Dès qu’on lui prêtait attention, malgré sa situation précaire, la gamine manifestait une joie de vive pétillante. Son sourire, tout humain fut-il, éclaboussait les cinq sorciers. À huit ans, elle n’arrivait ni à se montrer cynique ni à s’attrister trop longtemps de son sort.

La magie, qui la paniquait dans les premiers jours de sa captivité, avait tôt fait de devenir source d’émerveillement. La cellule de l’Ordre tout entière, lasse de repousser les multiples questions de l’enfant, se pliait à présent à son enthousiasme. Observer la gamine jongler avec de petits charmes lumineux était assez cocasse pour que tous s’en émeuvent.

Etzel avait commencé par reprocher à Grimm son laxisme, puis elle aussi, à son corps défendant, s’était laissée attendrir. Bien évidemment, elle ne faisait que tolérer les libertés prises par ses hommes avec la fillette. Ils lui apprenaient des tours, ils jouaient avec elle, ils lui parlaient d’eux, de l’Ordre, de la Fédération… Des sujets ardus pour une si jeune enfant. En contrepartie, Faï se sentait souvent le droit d’intervenir dans leurs discussions. Elle leur changeait les idées, à tous.

Etzel, cependant, se cantonnait avec elle à tenir son rôle de chef de cellule. Elle mettait beaucoup de soin à ne pas s’attacher à l’humaine. C’était elle qui aurait la tâche de la tuer, le moment venu. La femme chassa le frisson provoqué par cette réflexion en se frottant les avant-bras. La température, cette nuit encore, malgré leurs sortilèges de survie, frôlait l’intolérable.

Les autres s’en accommodaient, ils y étaient habitués : tous, sauf elle, étaient natifs de la région. Dormir dans le froid, s’orienter entre les crêtes abruptes de la chaîne de montagne, contourner les terres brûlées au fond des vallées et respirer l’air rare des hauts sommets relevait, pour ces quatre gaillards, d’un naturel qu’Etzel enviait. Elle, elle se les caillait.

Sovennek, leur guide, était né dans la cité sorcière Muuger, à presque mille huit cents mètres d’altitude. Gaillard taciturne à la barbe fournie, il les avait tirés de plus d’une mauvaise situation. Sa connaissance instinctive des montagnes leur offrait un avantage certain, autant pour semer les P.M.F. que pour éviter les zones sinistrées disséminées dans les massifs.

Ici, comme ailleurs, il restait des traces nocives des excès des hommes. Le sol avait autrefois été exploité jusqu’à ne laisser qu’un gruyère instable sous les pieds des voyageurs. À marcher sur certaines pentes, le groupe risquait souvent de faire s’écrouler des pans entiers de roches.

Les humains, à leur toute fin, avaient, dans leur panique, essayé de tirer l’énergie tectonique et la chaleur magmatique. La proximité de la plaque africaine avait désigné les montagnes Hellenistiques comme une zone d’expérimentation idéale. Ils avaient creusé trop profond dans une folle tentative de créer un volcan artificiel ; fous de penser qu’un jour ils auraient pu maîtriser un tel monstre. L’histoire parlait d’une explosion de vingt et un jours qui avait plongé toute une partie du continent européen dans le noir, précipitant anormalement la formation de glaces au Nord. La date de cette éruption s’inscrivait dans les mnémotiques parmi les nombreuses autres qui composaient la période des Cataclysmes.

Trois cents ans plus tard, les sorciers vivaient à nouveau sur ces versants autrefois sinistrés, en petites communautés. Certaines zones, contaminées par des nuées ardentes et des vapeurs de souffre demeuraient des Morts-Lieux.

Depuis l’attaque du Panatlantique, quelques jours plus tôt, Etzel et sa bande se retrouvaient contraintes à se cacher toujours plus près de ces terres moribondes. Les fédéraux leur donnaient une chasse intense et la traque s’éternisait maintenant depuis plusieurs semaines.

L’opération qu’ils préparaient, la dernière du cruel décompte qu’avec lancé l’Ordre à la Fédération, rendait Etzel maussade. L’état d’esprit de la meneuse déteignait sur tout le groupe. Elle ne leur laissait aucun répit : il fallait raffermir leur emprise sur les cellules mineures de la région, ajuster les cibles, graisser la patte de certains petits chefs humains, et, toujours, organiser la planque suivante.

Un nuage masqua un instant la lune et coula de plomb le paysage gelé. Etzel entendit Faï soupirer de tout son souffle, puis le cliquetis du mécartifice de Grimm s’activer, sans doute pour remonter une couverture autour des épaules de l’enfant. Tous se taisaient, épuisés. Ils avaient passé la journée à fuir un groupe de P.M.F. qui avait osé s’aventurer sur leur territoire. L’un de leurs interlocuteurs humains les avait dénoncés en tentant de les piéger. Comme souvent, la poursuite s’était soldée par un affrontement. Etzel et ses hommes avaient la connaissance du terrain. Ils avaient acculé l’Armée Fédérale dans une zone de geyser. Les soldats avaient abandonné la chasse au premier mort.

Une maigre victoire. La cellule perdait deux jours de préparatifs et il faudrait aller faire avaler sa langue à la balance qui les avait vendus. Une telle trahison ne pouvait rester impunie.

« Et les sirènes ? Ça existe ? » demanda subitement Faï.

Sa petite voix cristalline brisa leur mutisme maussade. Etzel aperçut Ephémigre sourire du coin des lèvres et les épaules de Diédrak tressauter d’un rire silencieux. La gamine n’avait pas assisté à la poursuite, le groupe s’était séparé pour faire diversion, lui épargnant les cris des P.M.F. bouillis sur pied par les vapeurs de souffre.

« Oui. Mais dans les mers chaudes, uniquement. Il y en a de moins en moins », répondit Grimm avec beaucoup de sérieux.

Ce genre de questions étaient fréquentes. Elles tombaient souvent sans que personne ne comprenne comment l’enfant en était arrivée à les formuler. S’interroger sur les yétis ou les dahus aurait été plus à propos.

« Il n’y en a pas dans les lacs, alors ? insista la petite.

— Pas à ma connaissance, non… Pourquoi ?

— Il y a plein de légendes chez moi sur des lacs dangereux parce qu’il y a des choses dedans. Et dans la mer aussi.

— Les trucs dangereux ne sont pas forcément magiques », intervint Ephémigre.

Sovennek dodelina de la tête en signe d’approbation.

« Y’a des trucs pas nets qui se sont développés à cause des radiations…

— J’aurais préféré que ça soit des sirènes, soupira Faï

— J’en ai rencontré une, une fois », expliqua Diédrak en s’étirant.

Faï s’amusait beaucoup avec lui. Un gars à la peau sombre, propre sur lui qui, mêmes alors qu’ils fuyaient sans cesse, prenait soin de son apparence. Il avait une façon d’associer les couleurs de ses vêtements de manière à se mettre toujours en valeur. La petite fille avait obtenu qu’il lui confectionne une tenue comme la sienne.

« Et alors ? Elle était belle ? interrogeât-elle, tout sourire.

— Elle était bonne surtout ! s’esclaffa Diédrak.

— Tu l’as mangée ! » s’horrifia l’humaine, les mains sur sa bouche.

Les adultes éclatèrent d’un rire qui les réchauffa alors que l’enfant demandait, sans comprendre :

« Quoi ? Qu’est ce que j’ai dit ?

— Rien, gamine. Non, il ne l’a pas mangé.

— Presque… ajouta l’intéressé avec malice.

— C’est bon Diéd, on a saisi l’idée ! trancha Etzel. Joue-nous quelque chose au lieu de raconter des conneries.

— Bien M’dame ! » répondit joyeusement l’homme.

Faï rit à son tour. Etzel détestait qu’ils l’appellent «Madame». Elle était la plus âgée du groupe et il n’était pas rare qu’ils lui fassent remarquer.

« Je chante ? » proposa la petite, comme pour demander la permission à la cheffe.

Etzel haussa les épaules, désinvolte. L’enfant adorait la musique de Diédrak. Ils s’étaient rendu compte qu’ils avaient un certain nombre d’airs en commun. L’humaine chantait particulièrement bien.

« Comme tu veux.

— Chouette ! » fit Faï en sautant sur ses pieds.

Le sorcier lui fit signe de se rapprocher. Il extirpa un hang de son sac de voyage. L’instrument, composé de deux soucoupes comme deux larges carapaces de métal, fascinait Faï. Diédrak avait beau lui affirmer qu’il n’y avait aucune magie quand il en jouait, la gamine refusait de le croire tant les harmoniques qu’il en tirait relevaient de l’extraordinaire.

Le sorcier et l’enfant échangèrent quelques mots, se mirent d’accord sur la chanson et commencèrent l’interprétation. La petite chantait d’une voix claire dont elle savait parfaitement se servir. Elle déclamait sa litanie dans sa langue natale, ce qui provoquait d’étranges impressions aux cinq enchanteurs. Ils ne connaissaient le morceau qu’en fédéral : les sons ne correspondaient pas, mais cela restait très beau. La lune elle-même repoussa son voile de nuage pour assister au spectacle.

Grimm ferma les yeux et soupira. Il passa sa main sur son épaule. Le froid et la prothèse ne faisaient pas bon ménage. Son bras le lançait d’une douleur sourde, fatigante. Pourtant, il ne s’en plaignait pas. Il n’y aurait eu personne pour compatir, de toute façon. Etzel remarqua son geste et, alors que la chanson poursuivait, vint s’asseoir juste derrière lui. Elle posa la main sur son épaule et le massa, délicatement. L’homme commença par se tendre, lui jeta un coup d’œil surpris, puis reconnaissant, et se laissa faire. Ils étaient amis de longue date, mais ce genre de démonstration publique, qui plus est en rapport avec son handicape, n’arrivait jamais.

Les autres, par gêne ou par pudeur, feignirent de ne rien voir et se focalisèrent sur les vocalises de l’enfant. La mélodie s’accéléra. Les paroles racontaient la farce que des petites souris jouaient à un vieux chat. Faï l’interprétait avec une fougue pétillante : si elle avait pu chanter et rire en même temps, elle l’aurait fait.

À la fin, tous applaudirent, enthousiastes. La gamine salua en sautillant sur place. Mais elle se figea d’un seul coup alors qu’un grondement sourd vrilla la nuit autour d’eux.

« Une avalanche, expliqua Sovennek avec un geste apaisant. En face. Regardez. »

Sur l’un des versants qui s’offraient leur vue sous la lumière argent de la lune, ils distinguèrent une coulée de neige dévaler les pentes.

« C’est dangereux pour nous ? demanda Etzel, nerveuse.

— On a fait du bruit, c’est normal… Mais le bruit de celle-ci pourrait en déclencher une autre au-dessus de nous.

— À moins qu’on le fasse avant », sourit Grimm.

Les trois gars hochèrent la tête, vivement.

« On ne va pas déclencher une avalanche quand même ?

— Pourquoi pas ? Ce genre de truc, il vaut mieux en être à l’origine que de se laisser surprendre.

— Mais c’est dangereux », articula Faï, d’une toute petite voix.

Elle s’était cachée dans les jambes de Grimm, comme toujours lorsqu’elle ne se sentait pas rassurée.

« Pas tant que ça… C’est courant dans la région. Il est tôt dans la saison, je ne pensais pas qu’on aurait besoin de le faire… Mais ça peut être amusant.

— Amusant ? répéta Etzel, pas convaincue du tout.

— Excitant, en tout cas, renchérit Diédrak. Allez, fais-nous confiance. On a l’habitude de ce genre de choses. »

Ce fut rapidement entendu. Ils réunirent tous leurs paquetages au centre du campement. Sovennek s’occuperait de les protéger et d’assurer la stabilité de la plateforme. Grimm gérerait Faï, Ephémigre restait avec Etzel et Diédrak déclencherait la coulée. Les quatre sorciers s’abritèrent sous des charmes cloche, Diédrak leva son concentrateur et envoya une forte détonation, sur la pente, au-dessus d’eux. Il y eut quelques secondes de silence, puis la montagne se mit à gronder.

L’avalanche déferla sur eux. Avant que la neige ne les atteigne, c’est le son qui les percuta : un mur assourdissant, l’onde du bruit avant l’onde de choc. Un vacarme à faire sauter le cœur hors de son rythme. Faï, la tête contre le ventre de Grimm, fermait ses yeux très fort. Ce seul son imposait à son esprit l’image d’une masse blanche venue pour les engloutir. Elle aurait été incapable de dire si c’était son corps qui tressautait de peur ou le sol sous ses pieds qui se dérobait.

« Ça va aller, Gamine. Ça va aller tu ne crains rien », cria le mécamage.

Il pointait son mécartifice droit vers la coulée. Les quatre natifs du pays se tenaient dans la même position, concentrateurs armés, et ils abordaient tous le même sourire. Entre excitation et peur. Avec, sans doute, un peu de nostalgie. Les petits sorciers du Vardar mesuraient leur bravoure dans ce genre de défis. Etzel, peu rassurée, restait très proche d’Ephémigre.

La neige heurta les protections dressées par les enchanteurs. Ils disparurent tous les six dans la poudreuse. L’avalanche les engloutit en quelques instants. Faï, surprise d’être encore en vie, redressa le nez pour voir, à un mètre autour d’elle, le torrent solide se mouvoir avec une force qui avait fait trembler Grimm. Le spectacle, d’une d’une violence inouïe, laissa l’enfant bouche bée. Du haut de ses huit ans, elle comprit que peu nombreux seraient les humains à pouvoir jamais contempler ce phénomène naturel de l’intérieur. Elle se trouvait comme séparée de la fureur des éléments par une paroi transparente.

« Reviens-là », grogna le sorcier derrière elle.

Fascinée par la scène, la petite avait, sans en avoir conscience, avancé d’un pas vers le mur mouvant qui l’hypnotisait. Elle jeta un regard alarmé par dessus son épaule. Elle avait appris à décrypter l’humeur de Grimm ces derniers mois. Il avait peur. Pire, elle sentit que sa panique la gagnait. Elle recula contre lui et il referma son bras valide sur elle.

« Je suis désolé, ça va secouer », articula-t-il d’une voix enrouée.

Il avait compris le problème dès que la coulée les avait atteints. L’atmosphère dans leur bulle avait chuté d’un seul coup, tapissant de givre tout ce qui ne générait pas sa propre chaleur. Leurs sacs et leurs vêtements s’étaient couverts de blanc. Faï, excitée, ne s’en était pas rendu compte, mais lui avait senti le métal de sa prothèse refroidir à la vitesse de l’air ambiant. Sa magie, occupée à les protéger, ne l’était plus à maintenir l’artifice à une température proche de celle du corps humain.

L’acier glacial brûlait la peau de son épaule au point de lui ronger la chaire. Il haletait, contraint de choisir entre souffrir et les abriter, au risque d’en perdre conscience, ou les exposer à la violence des éléments. Le charme, rempart à la fureur cristalline, clignota au-dessus d’eux, à la limite de se rompre. Il leur neigea dessus à gros flocons. Faï cria, terrifiée.

Grimm comprit que son mécartifice allait lâcher, et, avec lui, toutes ses protections. Il s’agenouilla sur la gamine et la saisit dans ses bras alors qu’il activait un concentrateur outil, de sa main valide. L’objet ne devait, en théorie, pas servir à autre chose qu’à communiquer à distance, mais il en força l’usage et canalisa toute son énergie vers un bouclier de secours.

La coulée les arracha du sol et les entraîna en enfer. Grimm disposait à peine de quoi se protéger des chocs, il respirait de la neige et tournoyait dans le flux compact de glace qui lui déchirait la peau. La petite humaine contre lui n’était qu’un cri aigu, qu’il percevait malgré le vacarme. Très vite, il n’y eut plus ni haut, ni bas, ni temps, ni sensation… ni conscience.

La furie de cristaux les recracha près d’un kilomètre en contrebas. Le sorcier avait perdu connaissance, mais un réflexe primaire maintenait Faï contre lui. Ils dégringolèrent la pente raide jusqu’à être violemment stoppé dans leur course par le tronc d’un grand pin. Grimm exhala tout l’air de ses poumons dans un râle sourd.

La douleur lui fit reprendre conscience brutalement. Il gémit et, enfin, libéra l’enfant qui avait miraculeusement survécu à l’épreuve. Faï s’écarta de lui en rampant, puis vomit toute la neige qu’elle avait ingurgitée. Elle resta quelques minutes à hoqueter et à pleurer. Elle se redressa, fébrile, et s’examina. Elle n’avait rien. Pas une égratignure, pas un muscle foulé.

Elle se tourna vivement vers Grimm et porta la main à sa bouche. Ce que l’infernale descente lui avait épargné, le sorcier l’avait encaissé pour elle. Son visage était lacéré, tout autant que ses vêtements. Sa jambe présentait un angle étrange et il respirait avec difficulté. Il tenta de se relever, mais l’exercice ne lui tira qu’une quinte de toux sifflante qu’il conclut en crachant son sang sur la neige retournée.

« Reste… calme… », articula-t-il dans un essai peu convaincant pour se montrer rassurant.

La gamine se remit debout, elle observa les alentours un long moment, croisa les bras et poussa une faible plainte stressée. Finalement, elle se décida. Elle sortit de sa poche le petit briquet de l’Once. Elle l’avait gardé caché tout ce temps. Jamais ses geôliers n’avaient pris la peine de la fouiller. Avec des gestes habiles, signe qu’elle avait de nombreuses fois manipulé l’artefact, elle activa la belle flamme orangée de l’objet.

« Ils te retrouveront plus vite si tu as ça avec toi ? demanda-t-elle en lui mettant l’artefact sous le nez

— Ils vont vite… nous trouver… oui, crachota Grimm, sans saisir sa question.

— Mais avec ça, ils te trouveront plus vite ? » insista l’enfant.

Le sorcier perdit une ou deux secondes à comprendre. Il écarquilla les yeux et amorça un mouvement pour attraper le bras de l’humaine. Elle bondit en arrière et lui jeta un regard empli de tristesse. Enfin, elle s’accroupit, puis déposa le briquet, toujours allumé, dans la neige. Son visage ruisselait de larmes.

« J’espère vraiment qu’ils vont te trouver vite, mon robot, je ne veux pas que tu meures, mais je veux rentrer chez moi, souffla-t-elle avant de se relever et de s’éloigner.

— Gamine ! Reste là ! cria le sorcier, à s’en casser le peu de côtes saines qui lui restaient. Tu ne peux pas survivre toute seule par ce froid ! Faï ! »

Mais il était déjà seul dans l’étendue glacée.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
JPierre
Point d'étape :

Au départ était un défi. je pensais faire une nouvelle pas trop longue. J'avais décidé, unilatéralement, de faire uniquement du premier jet, sans relecture, intégralement au gré de l'inspiration. Résultat, le défi, je l'ai en toute honnêteté raté dans le temps imparti.
J'ai cru que l'inspiration se tarirait d'autant que pas de plan, pas de notes, pas de renvois, rien d'une logique minimale pour écrire.
Le temps passe et l'histoire se développe parfois dans des directions qui me surprennent moi-même…
Résultat, j'ai quand même du faire une stop et prendre un peu de recul. En est sorti une décision. Celle de couper en deux ce Porte-Plume que j'avoue humblement ne pas savoir où il va me mener, ni en combien de pages standards ( 40 en traitement de texte pour l'instant)
Autre point, l'univers dans lequel je fais évoluer mes personnages ne m'est pas familier et légèrement différent (du moins je le pense sans être le meilleur estimateur).
Autrement j'ai décidé de le continuer sur le même schéma, premier jet, sans relecture, à l'aune des idées qui sortent d'un cerveau parfois un peu torturé, voire tordu, par moment :-)
Un autre constat, une fois terminé, il me faudra le reprendre et il risque d'y avoir du boulot donc toutes remarques sont bonnes à prendre.
2
9
16
121
Lanam
Tranches de vie d'une femme du 18ème siècle, sa famille.

Malgré tout, ce roman très personnel ayant traversé toute mon adolescence revêt d'une grande importance dans ma vie. Je serais donc très sensible au moindre commentaire.

Je vais découper en trois ou quatre parties chaque chapitre pour les rendre plus digestes. C'est donc pour ça que les soixante chapitres découpés chacun en trois ou quatre parties formeront à la fin un tout impressionnant !


ATTENTION !
Ce récit contient parfois des propos violents et racistes qui ne tiennent pas du point de vue de l'auteure.
360
53
383
1284
Défi
Patrice Lucquiaud

L’Amour commack …

L'Amour en vrac
N’est pas en rade…
L'Amour sans l'trac,
Serait galéjade !...
L'Amour entr'acte,
N’a de scènes fades …
L'Amour en plaques,
C'est plutôt crade !...
L'Amour dans l'sac,
Il nous balade !...
L'Amour Cosaque,
Quelle pétarade !...
L'Amour au black,
La blanche Aubade !...
L’Amour patraque,
C’est qu’t’es malade…
L'Amour matraque,
C'est bon pour Sad !…
L'Amour attaque,
Laisse tes salades !...
L’Amour qu’on traque,
Sort d’embuscade …
L’Amour qu’on braque
On s’barricade !...
L'Amour qui claque,
Offre des jades !...
L’Amour en tacles,
C’est sur le stade !...
L’Amour spectacle,
Pas pour Max mad !...
L’Amour contact,
Jamais n’se brade !...
L’Amour en fac,
C'est sur l’estrade !...
L’Amour comme mac,
N’sois pas son lad !...
L’Amour macaque,
Mets l’huile de cade !...
L’Amour en crac,
Jolies cascades !...
L’Amour qui craque
Prends la pommade !...
L’Amour au crack
Bat la Chamade …
L’Amour Cognac,
C’est sans muscade…
L’Amour maniaque,
Mange ta panade !...
L’Amour en Yak,
Pour jours maussades !...
L’Amour kayac,
Gare aux noyades !...
L’Amour Cornac,
La belle escouade !...
L’Amour Aubrac,
Tiens bon le quad !...
L’Amour casaque,
Fais gaffe aux ruades !...
L’Amour au CAC,
Dégringolade !...
L’Amour clic-clac,
Sans balustrade…
L’Amour en bac,
Sent la brandade !...
L’Amour au BAC,
Vive l’escalade !…
L’Amour de Bach,
Fugues en myriades !...
L'Amour comeback,
Passe l'escapade !...
L’Amour Grand Jacques,
N’quitte la pléiade !…
L’Amour t’es d’ac,
Pas d’sérénade !...

Farfanronnade
2
3
0
1

Vous aimez lire cestdoncvrai ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0