Entrevues

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Naola dormait, abandonnée entre des draps que Mattéo repoussa avec mille précautions. À la pénombre d’un faible sortilège lumineux, il observa le visage de sa compagne. Même dans le sommeil, ses traits restaient graves, tendus, ses poings crispés sur la couverture.

Elle s’était écroulée, épuisée, quelques minutes à peine après avoir gagné leur lit. Mattéo, lui, n’avait su trouver le repos, les yeux grand ouverts sur l’obscurité de leur chambre. Si par mégarde… si il avait commis ne serait-ce qu’une seule erreur de jugement ? L’idée d’avoir abattu une cible ne correspondant pas à ses critères lui tordait le ventre.

Il se releva vivement, s’habilla à la hâte et quitta la pièce. Il devait savoir.

Une tasse de thé fumante l’attendait sur son bureau. Le jeune homme se figea sur le pas de la porte et, dans un geste nerveux, se frotta l’avant-bras. De l’autre côté de la salle, par delà l’imposant plan de travail, le portrait d’Adélaïde, épinglé au mur comme toutes ses cibles, sembla lui lancer un regard narquois. En confrontant Naola, l’aristocrate avait gagné son pari : Mattéo doutait.

Il ravala son amertume et, fébrilement, se mit à l’ouvrage, sortant d’un tiroir sans fond des piles entières de classeurs, vidant littéralement sa bibliothèque de mnémotiques. Si erreurs de jugement il avait commises, ses dossiers méticuleusement archivés en contiendraient une trace.

La nuit s’éternisa et mourut dans un silence pesant, ponctuée du bruit d’innombrables pages tournées. L’aube lécha les hautes fenêtres du bureau de sa timide lumière, le jour naquit et s’épanouit jusqu’à son zénith, dans la parfaite indifférence de sorcier plongé dans ses chasses passées.

Mattéo ne s’épargna aucun détail, ne s’autorisa aucune excuse, impitoyable avec lui-même. Toutes ses proies, toutes ses victimes devaient, de leur vivant, s’être montrées cruelles, avoir pris plaisir au meurtre, à la torture. Il étudia chaque profil, bien que, dans la grande majorité des cas, en connût les détails par cœur.

En milieu d’après-midi, il s’écarta de son bureau et se leva. Sa tasse de thé froid et trop infusé à la main, il laissa son regard se perdre sur les contours du parc écrasé par le soleil estival. Il posa son front contre la vitre tiède, ferma les yeux et soupira. À l’évidence, son travail était impeccable. Il n’avait commis qu’un seul imper – et encore, il ne concernait que son modus operandi – le cas Westlack, la bavure qui avait permis son arrestation et justifié son procès.

La Fédération se portait bien mieux sans les ordures dont il l’avait débarrassée.

Irréprochable, se convainquit-il avec soulagement. Il n’avait commis aucune erreur, même si le cas d’Adélaïde, ou plutôt d’Esther Cromwell, s’avérait discutable. Il s’était jusqu’alors interdit d’employer le nom officiel de l’aristocrate.

Esther avait rejoint l’Ordre à dix-neuf ans. Cette décision revenait vraisemblablement à sa famille. Les Cromwell, comme toutes les grandes familles sorcières, avaient intérêt à placer leurs pions stratégiquement. À l’époque, envoyer leur progéniture à Leuthar avait dû assurer une certaine tranquillité à leur empire financier.

Leur fille était-elle réellement cruelle ? Au Gala, quand Mattéo avait dansé avec elle, il avait conclu à une simple maniaque de la manipulation, dangereuse, prenant plaisir à voir ses cibles trembler devant elle. Une femme froide, capable de briser n’importe qui pour obtenir ce qu’elle voulait, un petit sourire de satisfaction sadique aux coins des lèvres. Avait-il rêvé cette Adélaïde ?

Il jeta un regard par-dessus son épaule à la photographie de la jeune femme et se retourna vers son bureau. Le cadre mnémotique extrait des souvenirs de Naola trônait au milieu du plan de travail. Il l’avait visionné plus que de raison, suffisamment pour ressentir comme sienne la haine que sa compagne avait éprouvée envers la mentaliste. Il avait partagé sa décision d’abattre Adélaïde. Pourtant, les raisons qui motivaient sa chasse et celles qui avaient failli pousser Naola au meurtre n’avaient rien en commun.

Lui tuait froidement et calculait ses opérations avec méthode. Ses mises à mort se déroulaient sans effusion, sans débordement. Propres.

Mattéo passa la main dans ses cheveux et lâcha un bref soupir, agacé. À qui essayait-il de mentir ? Il pouvait plier n’importe qui à sa volonté, par les armes ou par l’esprit. Lui aussi avait déjà esquissé ce petit sourire contenté en devinant la peur chez une proie. Lui aussi se sentait vivre plus fort lorsque tout espoir la quittait. Lui aussi se satisfaisait de la mort des autres. Il serra les dents.

Esther et lui, sur certains points, se ressemblaient, bien plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. Elle méritait la mort, autant que n’importe quelle autre personne de ses listes. Pourtant, il avait pris sa décision. Il ne la tuerait pas. Ni elle ni aucune de ses cibles encore en vie. Il pivota sur lui-même et affronta son mur.

À cause de lui, Xâvier avait failli y rester, au début de l’été, et Naola venait de passer à deux doigts de devenir une meurtrière. Il fallait que cela cesse.

Cette idée n’était pas nouvelle, il y songeait depuis la mort de Leuthar. L’hospitalisation de Xâvier avait ravivé ses interrogations, les événements de la veille entérinaient sa décision. Un sortilège décrocha les trois photos encore épinglées en face de lui et les déposa entre ses doigts.

*

Mattéo remontait les couloirs de l’hôpital Central de Stuttgart en direction du service des grands brûlés. Arrivé à l’étage, il avisa une salle occupée par deux patients endormis et traités, d’après la feuille de suivi à l’entrée de la chambre, par le docteur Cromwell.

Le sorcier se plaqua un air affolé sur le visage et parcourut le couloir en grandes enjambées et interpella un jeune infirmier.

« S’il vous plaît, bégaya-t-il. Mon frère a mal ! La docteur Cromwell a dit de l’appeler s’il continuait à sentir le feu brûler en lui au bout d’une heure. Ça n’a pas cessé ! S’il vous plaît il…

— Docteur Cromwell ? l’interrompit l’aide-soignant. Dans quelle salle se trouve votre frère ?

— La GB302. Faites vite, s’il vous plaît.

— Je vais la chercher. Avec le nombre de brûlés que l’on a, elle n’a plus le temps de consulter son mémorigami.

— Merci ! Merci monsieur !

— Retournez auprès de votre frère. »

L’infirmier s’éloigna au pas de course alors que Mattéo rejoignait la salle, un petit sourire aux lèvres. Enfantin. Il s’installa dans un recoin et attendit la sorcière.

Adélaïde arriva dans les secondes qui suivirent, les yeux posés sur le mnémotique censé lui récapituler l’état de son patient, les sourcils froncés. Elle ne doutait pas des dires de l’infirmier, mais les sorts de monitoring qu’elle alimentait dans la chambre ne lui avaient indiqué aucune activité. Pour elle, les blessés dormaient et, effectivement, ils semblaient paisibles, assoupis sur leurs lits. La jeune femme jura tout bas, puis fit demi-tour pour rejoindre la salle de repos dont on l’avait tirée.

Elle n’avait pas fermé l’oeil depuis la veille. La Centrale l’avait appelée d’urgence, à peine rentrée du pub. Le nombre de brûlés à soigner suite à l’attentat dépassait de loin les capacités du service d’urgence. Les cas les plus graves nécessitaient des interventions spécialisées que seuls trois médecins, dont elle-même, étaient en mesure de pratiquer à la Capitale.

Elle se figea. Mattéo s’était glissé entre la porte et elle. Il relâcha un sortilège qui ferma la salle et les isola du monde. Aucune fuite possible et, si quelqu’un venait à les entendre, il ne comprendrait qu’une très étrange litanie de phrases en latin.

« Docteur », fit le sorcier d’une voix aussi neutre que son attitude.

Adélaïde recula précipitamment jusqu’à sentir le pied d’un lit contre ses jambes. Dans le même mouvement, elle avait levé son concentrateur, lancé une violente pique mentale et demandé un transfert, sans succès. Elle focalisa un instant toute son attention vers l’attaque qu’elle menait, sans grand espoir de la voir aboutir. Elle était épuisée par une nuit de veille déjà trop riche en émotion et une interminable journée de soins.

Mattéo essuya son assaut sans montrer le moindre signe de faiblesse. La femme respirait de façon légèrement saccadée, de peur et de fatigue, lorsqu’elle cessa son mentalisme. Elle ferma les yeux et serra les dents. À la Centrale, elle s’était toujours crue en sécurité.

« Je ne vais pas t’attaquer. Je viens juste te parler. »

L’homme s’écarta de la porte qu’elle ne pouvait de toute façon pas atteindre et réduisit sensiblement la distance entre eux deux. Il gardait ses concentrateurs invisibles. Face à la mentaliste, il n’avait besoin que des murailles qu’il dressait entre leurs deux esprits.

« Qu’est ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Tu as sauvé Naola. Je souhaitais te remercier. Elle m’a montré votre échange, au pub. »

Mattéo la fixait, attentif à chacune de ses réactions. Il pouvait encore changer d’avis.

« Tu es venue là-bas avec la ferme intention de la provoquer, mais tu n’imaginais pas qu’elle irait si loin. J’ai horreur que tu la manipules ainsi. »

Sa voix, froide, s’interrompit brutalement. Il esquissa un très léger pincement de lèvre, suivi d’un long silence.

« J’ai fait une erreur en te classant dans la même case que Gamp. »

Adélaïde l’observait avec tout autant d’intensité derrière son concentrateur toujours levé, protection qu’elle savait parfaitement illusoire. Elle luttait pour maîtriser la terreur qui lui labourait le ventre et effaçait toute couleur de son visage. Pour elle, le chasseur prenait son temps et elle ne voulait pas lui donner trop grande satisfaction. Il était peu probable qu’il la tue sur place… Elle avala sa salive.

« Tes remerciements tu peux te les garder, siffla-t-elle d’une voix sourde. Gamp est un fou et je ne suis pas folle. Pas de cette folie-là.

— Tu n’es pas folle, non. »

Il esquissa un geste discret et son sac-univers, une besace de cuir usée par le temps, apparu à son épaule. Il y trouva un dossier et une pile de mnémotiques miniaturisés qu’il déposa sur la table de bout de lit d’un des patients.

« Toutes les informations que j’ai sur toi. Tu n’auras plus à te soucier de moi. Tu as ma parole.

— Te fous pas de moi, gronda la jeune femme entre ses dents. J’ai sauvé ta femme alors tu m’épargnes ? Te fous pas de moi !

— Tu l’as secourue, certes, mais c’est ta réaction qui m’a importée. Je n’avais pas escompté que ma menace me pourrisse autant l’existence à travers ta peur. Tu ne fais pas ça par plaisir. Tu défends ta vie et tes convictions. Je fais la même chose. Je regrette seulement de ne pas t’avoir éliminée avant la mort de Leuthar. Sans toi, l’Ordre tombait définitivement. Maintenant, ça n’aurait plus de sens. »

Il enfonça les mains dans ses poches, l’air désinvolte, sans la quitter des yeux. Adélaïde lui rendit son regard puis, très lentement, elle baissa son arme. Impossible de le sonder pour savoir s’il se jouait d’elle ou s’il pensait sincèrement la laisser en vie. Elle glissa un coup d’œil vers les documents qu’il avait posés à son intention, puis fronça les sourcils.

« T’as l’air d’être bien sûr de toi et tu m’accordes beaucoup plus d’importance que je n’en avais…

— Sans Fillip, l’Ordre ne se serait jamais réorganisé, c’est un fait. Je sais que c’est toi qui l’as fait disparaître après la tentative d’assassinat. Il est revenu en forme, alors qu’on le disait mort. »

Il haussa simplement les épaules et désigna le dossier, d’un signe de tête. Tout était là. Adélaïde gagna la table et attrapa le premier papier qui lui vint. Elle le parcourut en diagonale, puis le reposa brutalement, saisie de vertiges. La sorcière s’appuya contre le meuble, reprit sa respiration et, tant bien que mal, se recomposa une expression plus neutre.

« C’est… C’est tout ce que t’avais à me dire ? Je peux retourner à mes patients ? »

Il laissa une ou deux secondes s’écouler avant de répondre :

« Je voulais m’excuser de t’avoir fait si peur. Sans mon intervention, tu aurais pu quitter l’Ordre et détacher ta famille de l’organisation. »

Adélaïde se fit violence pour ne pas hausser les deux sourcils et conserver un air impassible. La remarque la prit aux dépourvues, car jamais elle n’avait envisagé la chose de la sorte. Elle avait agi… et agissait toujours… pour Fillip plus que pour sa famille. Le formuler aussi clairement l’ébranla. Elle détourna le regard. La conclusion de son chasseur restait logique. Elle avait peur de lui, elle demeurait près de ceux qui pouvaient la protéger et avait cherché à contre-attaquer. Quelque part, elle se sentit rassurée que cet homme puisse encore se tromper sur son compte alors qu’il semblait tout savoir d’elle.

« J’aurais pu, oui, je suppose. Ça t’aurait aussi probablement évité… quelques mauvais moments.

— Sans doute. Maintenant que tu n’as plus cette menace qui plane autour de toi, je te conseille de te désolidariser de l’Ordre. Fillip ne sera pas éternel, il finira par tomber, comme Leuthar. »

Sa voix était assurée, pleine des convictions qui l’animaient. Elle esquissa un pâle sourire et pesa ses mots.

« Je… C’est trop tard, à présent. Fillip aujourd’hui représenterait une menace plus effrayante encore que toi, si je me retirais du jeu. »

L’homme la dévisagea un long moment, jusqu’à ce qu’elle détourne le regard. Il reformula :

« Donc si Fillip tombe, tu es libre. »

Adélaïde fronça le nez. Était-elle prisonnière ? Elle repoussa la question. L’important, pour l’instant c’était que l’homme en face d’elle le croit. Qu’il ne revienne pas sur sa décision.

« Oui, on peut voir ça comme ça… » souffla-t-elle, à mi-voix.

Mattéo haussa un sourcil, mais s’abstint de tout commentaire.

« Je te laisse, lâcha-t-il brutalement. Tu as des patients. »

D’un geste, il leva ses protections, puis disparut. Adélaïde sentit ses jambes se dérober sous elle. Elle tituba, s’accrocha à la table, puis se glissa au sol, les yeux fermés. Elle tremblait comme une feuille. Dès qu’elle en fut capable, elle se transféra à la maison Cromwell. Elle se fit remplacer à la Centrale pour le reste de la journée. Pas question de pratiquer la médecine dans cet état.

*

Mattéo arriva sur une aire de transfert de son lieu de travail. Une modeste maison de ville avec une gigantesque bibliothèque. Le ministère de la Recherche n’était composé que d’une quinzaine de personnes. Le jeune homme partageait son bureau avec Armelle, une vieille femme à la peau aussi noire que son regard. Elle étudiait la magénétique, une branche interdite de la magie qui permettait aux sorciers de manipuler les gènes de leurs futurs enfants.

« Tu es en retard, dit-elle de sa voix tremblante.

— J’avais à faire ailleurs et je repars. »

Il posa en effet ses affaires et revêtit sa veste de Fédéré. Il la boutonna jusqu’en haut et enfila la cape qui complétait sa tenue. Son grade de chercheur bien en évidence contraria Armelle.

« Offrir un pareil rang à un gamin parce qu’il fait joujou avec de la vieille magie… On aura tout vu…

— Pareil rang ? souffla Mattéo, froid. Tu n’as pas d’ambition. Ce n’est qu’un début. Demain, c’est moi qui te donnerais des ordres, Armelle. »

Il sortit aussi sec, son sac-univers sur l’épaule et apparent. Mattéo aimait la façon dont le vieil artefact complétait sa tenue. La vénérable besace lui conférait une certaine prestance, une classe avec laquelle il se plaisait à déambuler au ministère. Le personnage arrogant, distant, froid et manipulateur qu’il se forgeait au travail lui convenait parfaitement.

Il commença par monter à l’étage pour retrouver Albert Lehmann, son supérieur et Ministre de la Recherche. Il ne lui fallut pas moins d’une demi-heure pour convaincre l’homme. Ils sortirent à deux du bureau et empruntèrent un couloir qui ne pouvait pas exister dans les limites physiques de la maison. Bien que géographiquement éloignés, les administrations étaient rattachées entre elles et on pouvait passer d’un bâtiment à l’autre sans en avoir conscience. Albert l’emmena droit au magistère dont il dépendait, celui de Zerflingen.

Le magistère du Président Zerflingen en imposait. Ses différents Magistres, sous les ordres de leur Magistre régent, avaient réussi à rallier un nombre impressionnant de ministres et de sympathisants.

Les deux hommes se présentèrent à un guichet où une queue d’une petite dizaine de personnes les devançait. Doléances, rendez-vous, propositions… Tous ceux qui circulaient par là devaient porter un badge avant d’aller plus loin, excepté quelques mages influents. Albert pesta tout le temps de l’attente. Sans Mattéo, il n’aurait pas eu à passer par le guichet. Le jeune homme souriait discrètement, en lui assurant que cela n’arriverait plus. Il comptait bien repartir du magistère avec une belle promotion.

« Motif de votre présence ?

— Communication d’informations en rapport avec l’Ordre, formula Mattéo d’une voix égale.

— Et vous voulez voir ?

— Madame Amalia Elfric »

Le jeune sorcier du guichet suspendit son geste et sourit, amusé.

« On ne rencontre pas Madame Elfric si facilement. Je suis désolé, mais…

— Je suis avec Monsieur le Ministre de la Recherche. Albert se porte garant des informations que j’apporte et de l’intérêt que Madame Elfric pourra avoir à me parler directement.

— Monsieur Lehmann est autorisé à entrer au Magistère, mais pas à faire entrer…

— Quoi ? »

Albert tourna brutalement le mnémotique qui servait de support au réceptionniste. Mattéo lâcha un petit rire amusé en constatant qu’il avait perdu ce droit plusieurs mois plus tôt en amenant Naola sans passer par le guichet. Ce genre de démarche administrative était en dehors de toute réalité.

Le ministre entama une longue discussion avec le responsable de l’accueil, puis avec son supérieur. Au final, ses accréditations lui furent toutes restituées. Les deux hommes entrèrent alors dans le Magistère.

Mattéo compta précisément le nombre de couloirs qu’ils suivirent pour rejoindre le service d’Amalia Elfric. Trente-sept. Beaucoup de sorciers devaient se perdre ici… La porte du bureau était ouverte et la voix puissante de la Magistre résonnait dans le hall. Albert et le jeune homme se figèrent. Le prénommé Xing passait, visiblement, un très mauvais moment.

« Si c’est clair… Dégage. Dégage vite et sans ouvrir ta bouche d’incapable ! »

Un géant, aussi barbu que chevelu, sortit de la pièce au pas de course.

« Albert ! À toi ! »

La visite du ministre avait dû lui être transmise par mémorigami. Lehmann toussota, poussa Mattéo devant lui, et les fit entrer dans le bureau. La sorcière haussa un sourcil.

« Nous sommes en pleine crise depuis hier soir, les humains menacent d’entrer en conflit ouvert, l’Ordre fête sa victoire, la presse se répand en superlatifs dithyrambiques pour décrire la situation… et tu viens me faire perdre mon temps avec ton gosse prodige ? J’ai autre chose à foutre que de gérer ton phénomène de foire, Albert.

— Monsieur Muspell a des informations pour vous, à propos de l’Ordre, répondit l’homme avec un raclement de gorge mal à l’aise. J’ai pensé que, au vu de l’intérêt qu’il représentait pour vous au procès, vous apprécierez les recueillir par vous-même.

— Ça a un rapport avec l’attentat d’hier soir ? »

Lehmann jeta un regard en biais vers le Mattéo. Une goutte de transpiration perla au coin de la tempe du ministre. Il déglutit avec difficultés et répondit :

« Pas directement, non. »

Un très long silence suivit cette déclaration. Mattéo évitait tout regard direct avec son Maître, incertain de sa réaction. Ils ne se connaissaient pas et, hormis lors du procès et de son enlèvement, ils n’avaient jamais été officiellement en contact. Il espérait l’intriguer suffisamment pour qu’elle ne l’envoi pas en prison plusieurs jours pour manipulation de son supérieur… même s’il avait trouvé en Lehmann un piètre mentaliste.

« Gardez la tête droite et épargnez-moi ce regard fuyant quand vous vous présentez devant moi, Monsieur Muspell. Venez en aux faits, je n’ai pas de temps à perdre. . »

Mattéo releva les yeux et soutint sa position sans ciller.

« Mes informations ne concernent pas Fillip, mais quelqu’un qui l’a connu et qui le fuit. »

L’affrontement de regard dura quelques instants, le temps pour la sorcière de parier sur le bon sens de son élève plutôt que sur son inconscience. Elle reporta son attention sur un Lehmann mal à l’aise qui se mordait doucement la lèvre. Il regrettait très certainement d’avoir amené le jeune homme… même si, à l’évidence, Mattéo ne lui avait pas vraiment laissé le choix.

« Bien.

— Bien ? répéta Albert, surpris.

— Tu peux partir, Albert. Je le ferai raccompagner. Merci. »

La légendaire colère de la magistre s’envola, remplacée par une profonde lassitude.

« Ho. Bien. Heureux d’avoir pu rendre service », marmonna le ministre reculant vers la sortie.

Il leur adressa un bref signe de tête, puis s’éloigna d’un pas rapide.

« Fermez la porte, Monsieur Muspell.

— Oui, Madame… »

Le bureau clos, Alix plissa les yeux. Si elle avait eu l’occasion de dormir cette nuit, elle lui aurait sans doute souri. Ses élèves tentaient régulièrement d’obtenir ce qu’ils souhaitaient au culot, une attitude que leur Maître encourageait tant qu’ils restaient raisonnables et créatifs. Dans le cas contraire, la punition qui les attendait tenait de l’humiliation publique. Intriguée, elle l’invita à s’asseoir.

« J’espère que tu as une excellente raison pour avoir forcé ce rapprochement… »

Le jeune homme sortit de son sac une pile de mnémotiques surplombée d’un épais dossier. Il posa le tout sur la fine marqueterie du bureau, puis s’installa en face de son Maître avec un haussement de sourcils insupportable. L’imposant fauteuil couleur crème à l’assise constellée de boutons s’avéra aussi confortable qu’il en avait l’air. Le cabinet de travail de la Magistre, comme tout le bâtiment, foisonnait de détails architecturaux chargés. Des buffets en bois laqués aux coquettes consoles décorées d’arabesques en passant par le stuc ornemental des plafonds… tout le magistère inspirait un respect à la fois suranné et classieux. Mattéo se sentait à son aise dans cette débauche de luxe qu’il espérait un jour côtoyer. Après tout, il n’allait pas moisir au fin fond d’un petit ministère…

« Je suis venu livrer au Magistère mes informations à propos de William Gamp. Je sais comment l’arrêter, où le trouver. Je veux une promotion en échange. »

Alix récupéra les documents dans un froncement de sourcils. Elle les parcourut rapidement, puis leva un des feuillets et l’agita en l’air.

« Ce sont tes recherches personnelles. Ta chasse. »

Mattéo hocha la tête et lui donna les explications qu’elle attendait :

« Naola était au gala, elle a été blessée par le dragon d’artifices. Esther Cromwell lui a sauvé la vie. Elles se sont retrouvées ensemble au Mordret’s Pub, la discussion s’est envenimée. Me traiter d’assassin, entendre que mon procès et mon enlèvement n’étaient que des tentatives pour se défendre de moi… Naola a manqué de tuer Esther. Je me suis remis en question et, après y avoir passé toute la nuit, je suis arrivé à une conclusion simple : il est temps d’arrêter les frais. Je ne veux plus que vous ayez à souffrir de ça, Xâvier, toi ou Naola. Je reviens de la Centrale où j’ai fourni à Esther toutes les informations que j’ai sur elle et je…

— Tu as été voir Esther Cromwell à la Centrale… répéta Alix en passant la main sur son front. Rappelle-moi de t’enseigner la prudence… »

Mattéo prit la remarque pour une boutade et poussa l’un des mnémotiques vers elle.

« Les discussions avec Esther, la mienne à la Centrale, et celle de Naola, hier soir, sont ici. J’arrête.

— Tu arrêtes quoi, exactement ?

— J’arrête ma chasse. J’arrête de rechercher ceux qui s’en sont pris à Naola. Adélaïde, Gamp, Fillip… Même si ce dernier est, je dois l’admettre, largement hors de ma portée.

— Et comment… Il m’a mise à terre en public. J’enrage de n’avoir pu me défendre… »

Une colère encore chaude, vibrante, accompagnait cet aveu et Mattéo, surpris, ne sut comment réagir.

« Tu ignores complètement ce qu’il s’est passé, n’est-ce pas ?

— Naola était blessée, justifia-t-il.

— Tu n’as pas lu la presse, tu ne t’es pas renseigné sur l’accident… et tu as foncé tête baissée à l’hôpital ? Est-ce que tu te rends compte à quel point c’est stupide ? »

L’intéressé pinça les lèvres. Oui, bien sûr que, vue ainsi, sa réaction était sans doute disproportionnée.

« Passons. Nous aurons tout le loisir d’en parler lors de vos prochains entraînements. »

Enfin, elle lui adressa un vrai sourire. À nouveau, toute trace de colère disparut de son visage et Amalia offrit à son élève un regard amical.

« Je suis très fière de ton choix, j’attends ça depuis des années. Bravo, Mattéo. »

Le jeune homme rougit légèrement. Il lui sourit en réponse avant d’ajouter :

« Je suis désolé de t’avoir fait attendre.

— Tu auras ta promotion, pour services rendus à la Fédération. Cela dit, je te conseille de ne plus utiliser le mentalisme sur tes supérieurs… »

Mattéo esquissa un très fin sourire en coin, expression crâne qui n’échappa pas à son Maître. La pique mentale qu’elle lui infligea comme sanction chassa immédiatement toute trace de fierté sur le visage de l’élève.

« J’éviterai de recommencer, articula-t-il, tendu.

— Bien. »

Croyant l’entretien terminé, Mattéo se leva et inclina légèrement la tête, en guise de salut.

« Merci de m’avoir reçu.

— Pas si vite, jeune homme… » souffla Alix.

D’un soubresaut à l’arrière des genoux du sorcier, le charmant, mais fort lourd, fauteuil beige le repoussa de tout son poids au fond de l’assise.

« Pourquoi la promotion si ce sont tes états d’âme qui t’ont poussé à me livrer Gamp ? »

Mattéo se redressa et se passa la main dans les cheveux. Il hésita, puis expliqua, légèrement gêné :

« La promotion, c’est pour me rapprocher officiellement de toi, que l’on puisse considérer que l’on se connaît. J’ai besoin des deux, arrêter mes recherches et faire parti de ton entourage, si je veux épouser Naola et pouvoir t’inviter au mariage.

— Épouser Naola ? »

Amalia dévisagea son élève, surprise. Ses traits s’adoucirent dans un éclat de rire mélodieux.

« Tu m’auras amené deux bonnes nouvelles aujourd’hui, Mattéo. Merci. »

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Et toi 2015, tu nous as dit « non ». En mars, je me souviens des pleurs des sportifs au lycée, et des non-sportifs aussi. Oui parce que cette fois c’était un accident d’hélicoptère qui venait nous prendre Camille Muffat, Florence Arthaud et Alexis Vastine. Je me souviens des hommages, mais surtout d la douleur.
Alors nous, bande de naïfs, on s’est dit que ça allait vraiment être une année de merde, mais on s’est dit : « ça va aller ».
Et toi, 2015, tu nous as répondu : « non ». Et peu après, toujours en mars, il y a eu l’« attentat du Bardo » en Tunisie. 24 morts. Et en avril, il y a eu 147 mort à Garissa, dans une université au Kenya. Pas mal non plus comme symbole. Ensuite il y a eu tous ces massacres, à Kobané. En juin, l’Etat Islamique fait 120 morts civils. Viennent alors l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier en France, 1 mort, l’attaque d’un hôtel en Tunisie qui fait 39 mort, et l’attentat d’une mosquée chiite au Koweït, 25 morts. Il y a aussi eu un homme qui a décidé d’entrainé dans son suicide 149 autres personnes en faisant condamnant l’avion qu’il commandait à s’écraser dans les Alpes. 
Alors là, on a commencé à perdre espoir pour toi, 2015. Il n’y avait plus rien à attendre de toi.
Et ça a continué, en aout, avec les explosions de Tianjin et leurs 114 morts et 698 blessés, et les attentats à Bangkok, plus de 27 morts et 80 blessés.
Et il y a aussi la crise des migrants, des hommes et des femmes qui fuient la guerre, ceux qui meurent en Méditerranée, des centaines, des milliers. Il y a le problème pour s’occuper d’eux, parce que le chômage monte et que les esprits sont à vif, parce que les gens ont peurs et se referment sur eux-mêmes, parce que parallèlement, la haine monte en même temps que les murs. 
Vient octobre et le double-attentat d’Ankara qui fait 102 morts et 500 blessés.
Et puis vient novembre.
2015, si je te disais que tu n’étais peut-être pas la pire année que j’ai vécu, je peux clairement te dire que novembre 2015 fut le mois le plus pourri de toute mon existence, du moins jusque-là. J’ai appris ce que ça voulu dire qu’être réellement choquée, par des événements personnels qui ont fait que. J’ai vu des gens que j’aimais blessés parfois physiquement, souvent mentalement, et je les ai vu souffrir comme je n’avais jamais vu quelqu’un souffrir. Je me souviens de trop de larmes ce mois-ci, je me souviens de ces personnes qui sont tombés dans mes bras, et de la douleur qui se répandait en moi, doucement, sans que je ne la vois directement. 2015, je me souviens de ce putain de soir, où j’ai été me coucher à 9h en me disant que cette semaine de merde était finie, et que le lendemain tout irai mieux. Je me souviens que, fait rarissime, je n’avais pas regardé les infos avant de me coucher. Je me souviens de ce putain de samedi matin, où je me réveillai heureuse et en me disant : « c’est le week-end, tout va mieux se passer ». Je me souviens que c’est à ce moment que j’ai entendu des bruits au rez-de-chaussée, que j’ai compris que la télé était allumée et je me souviens m’être dit que c’était vraiment bizarre un samedi matin. Je me souviens avoir pris mon téléphone, avoir allumé Facebook et avoir vu que j’avais 11 notifications en attente, ce qui n’était pas habituel pour un samedi matin. Je me souviens aussi d’un message d’une amie qui me disait que j’avais eu raison la veille quand j’avais affirmé pour rire : « Si Dieu existe, il a pris une très longue pause-café ! » Et je me souviens que même si c’était pour rire, j’y croyais quand même un peu. Je me souviens qu’à la vue de son message, j’ai compris que la télé n’était pas allumée pour nous annoncer une baisse du chômage. 
Je me souviens que je dormais encore à moitié quand je suis descendue et que j’ai vu mes deux parents debout devant la télé. Je me souviens que j’avais chaud quand j’ai demandé « qu’est-ce qu’il se passe ? » et je me souviens qu’on m’a répondu : « Il y a eu des attentats à Paris, il y a 130 morts ». Je me souviens de ma réaction égoïste quand j’ai demandé « où ça ? » et je me souviens que pour la première fois de ma vie, j’envoyais des SMS en disant : « DIS-MOI QUE TU VAS BIEN », une façon joliment détouré pour demander : « DIS-MOI QUE TU ES VIVANT ET QUE JE NE VAIS PAS VOIR TON NOM SUR UNE LISTE DE VICTIMES, ET REPOND VITE BORDEL ». Et puis, passée la vague d’égoïsme, j’ai quand même pleuré. Parce que je voyais défiler des destins brisés, des familles qui se battaient pour retrouver leurs proches, celles qui apprenaient qu’il était trop tard. Plus que tout ce sont les survivants qui m’ont touchée, ceux qui disaient : « Ils nous disaient de ne pas regarder, mais j’ai vu quand même ». Je me souviens d’un article d’il n’y a pas longtemps qui titrait : « Les services psychologiques se retrouvent assaillis par des personnes qui croyaient que « ça allait » au lendemain des attentats alors que ça n’allait pas ». Je me souviens que comme beaucoup de gens, dans ma tête il y avait cette question : « on fait quoi maintenant ? »
Mais plus que tout je me souviens de la haine.
Celle que j’ai ressentie, et celle que j’ai sentie chez les autres. Je me souviens quand, le lundi après les attentats, en retournant au lycée, un seconde me disait : « Non mais Paris, c’est plus la France. Paris c’est la Syrie ! » ou encore quand un autre affirmait avec même une certaine fierté que selon lui, il n’y avait jamais eu d’avion dans les tours jumelles. Je me souviens lui avoir demandé si, toujours selon lui, tous ces morts étaient des comédiens qui c’était mis en scène en train de sauter du haut des tours pour choisir leur mort. Je me souviens qu’il m’a dit, en y croyant sincèrement : « Oh sérieusement, respecte mon opinion ! » et je me souviens lui avoir dit que ça, ce n’était pas une opinion, c’était du déni. 
Je crois qu’eux, ce sont les pires. Ceux qui cherchent à tout prix à se donner une existence « propre », à se « démarquer » pour ne pas être « un mouton ». Tous ces haineux qui croient être dans le vrai sans même respectés les autres, ce sont eux qui m’ont fait le plus de mal cette année.
Je me souviens que quand on a parlé de kamikazes je me suis demandé si en janvier c’en avait été aussi, est-ce que j’aurai quand même eu le courage d’aller marcher, entourée de milliers d’autres personnes ? Et puis le problème a vite été réglé. Etat d’urgence ça s’appelle. Pas le droit de se rassembler. 
Tu vois 2015, là on a bien été obligé d’en parler en cours. Parce que tu vois 2015, j’étais en train de vivre mon deuxième deuil national, de trois jour cette fois. Et je me souviens de cette deuxième minute de silence dans mon lycée. Je m’en souviens parce que même si les gens autour de moi avaient changés, moi j’étais toujours là, et j’ai vécu cette deuxième minute de silence exactement à la même place que la première fois. Je me souviens des mêmes larmes retenues. Je ne sais pas exactement ce qu’il faut se dire pendant une minute de silence. Tout ce que je veux, c’est que cette deuxième minute, ce soit la dernière. Je me dis que je ne veux plus me réveiller un matin avec les éditions spéciales de BFM et que je ne veux plus qu’on m’annonce des attentats. 
Et puis 2015, c’est aussi l’année de l’apparition de ce sympathique Donald Trump, et une année de plus pour la montée du FN et de sa haine. Ah ! Belle année que 2015.
2015, après ça, je me souviens avoir continué à chuter. Je me souviens que je n’avais plus envie de voir les gens que j’aimais, je me souviens ne plus avoir envie de faire ce que j’aimais. 2015, je me souviens de l’arrêt de mes crises d’angoisses, et je croyais que c’était vraiment fini. Sauf que ce n’étais qu’une feinte. Je me souviens de tous mes vertiges, cette sensation de tomber même quand tout va bien. Je me souviens de mes cauchemars, ceux qui ne s’arrêtaient jamais. Je me souviens de ma fatigue et de ma lassitude. Et je me souviens avoir eu honte d’être comme ça. Honte de ne pas me sentir bien, parce que je savais que j’avais de la chance. Plus que tout, je me souviens aussi qu’il n’y avait pas beaucoup de mes « amis » à côté de moi à cette période, certaines personnes se sentant même obligé de me descendre en public. Comme quoi parfois, les images de citations qui défilent ont du vrai. Je ne pourrai jamais remercier assez les personnes qui m’ont aidé, et qui m’ont aussi appris à quel point une amitié était précieuse. Ceux qui m’ont aussi appris sans le vouloir qu’il faut bien laisser certaines personnes s’envoler un jour, même si cale implique de ne plus avoir de contact avec elles. J’ai aussi appris qu’une amitié à sens unique n’en était pas une. So I let you go.
Et puis peu à peu ça commençait à aller mieux. C’est ça aussi que j’ai appris cette année, on peut toujours s’en sortir. Et il faut savoir accepter l’aide que l’on nous offre, même sans les mots. Il faut savoir s’accrocher à une personne, et lui dire ce que l’on a à dire. Parce que ce n’est pas une honte, et qu’on doit pouvoir être sûr de pouvoir parler à quelqu’un qui nous écoute et ne nous juge pas. Quelqu’un qui accepte nos faiblesses, nos forces et notre caractère de chieur aussi. Parce que nous sommes tous le chieur de quelqu’un. C’est cette personne qui m’a aidé à m’en sortir. Peut-être inconsciemment, mais maintenant je n’ai plus honte de ce que j’ai été. Parce que ça arrive à tout le monde et que c’est comme ça.
En décembre, j’ai vécu des moments magiques, avec les gens que j’aime le plus au monde, ma famille. Et mon année 2015 se termine plutôt bien, alors disons que c’est une raison de plus pour ne pas dire que tu étais la pire année qui puisse exister. 
2015, j’aimerai vraiment me dire que « ça va aller », que tu n’étais qu’une erreur du calendrier, mais comment est-ce qu’on peut se dire ça alors qu’il n’y aura même pas de feux d’artifices à Paris ce soir, et pas de fête à Bruxelles non plus. Il s’est passé tellement de mauvaises choses cette année que j’en ai oublié. 
Tu étais quand même bien de la merde. 2015, l’année dernière j’avais fêté ton arrivée, avant, je fêtais l’arrivé d’une nouvelle année. Aujourd’hui, c’est ton départ que je fête.
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