9.

8 minutes de lecture

Argesso, à l'abri des regards, se tenait toujours aux abords de la concession où vivaient tante Ilda et Awilé. Il avait préféré attendre qu'il y eût moins de monde dans les environs, afin de remplir sa mission le plus discrètement possible. Capturer la tante de l'awoularé serait une tâche des plus faciles.

Le village semblait inexplicablement désert. Il entendit d'où il se trouvait une clameur qui devait provenir du marché voisin. Il en déduisit que ses frères d'armes avaient dû appréhender l'awoularé.

Il était donc temps pour lui de passer à l'action.

Il saisit sa dague en argent pur et s'approcha lentement de la concession. Il s'arrêta net lorsqu'il vit de loin une jeune femme avec des nattes sur la tête y entrer à vive allure.

Ilda était dans sa grande case en terre cuite réservée généralement à la préparation de ses décoctions et où elle auscultait également ses patients. Une grande marmite en cuivre, dont le contenu bouillonnait allégrement, était posée sur un feu de bois. Elle avait décidé après le départ de sa nièce de piler dans un mortier quelques herbes aromatiques, afin de les agrémenter par la suite dans des préparations médicinales destinés à certains de ses malades souffrant d'arthrite.

Cependant, un instant plus tôt, Ilda avait délaissé momentanément ses activités lorsqu'elle avait entendu résonner dans sa tête la voix de sa nièce qui l'avertissait brusquement d'un grand danger. Et de quitter au plus vite la concession.

Ilda, l'air troublé, savait que ce jour devait arriver tôt ou tard, bien qu'elle eût espéré que ce ne fût jamais le cas. Il était temps pour elle de tenir la promesse qu'elle avait faite des années auparavant et d'accomplir la mission qui lui avait été assignée.

Elle était sur le point de se précipiter hors de la case lorsqu'Ouli fit son apparition, complètement affolée et le souffle court.

  • Ouli ?... Mais... que t'arrive-t-il ? lui demanda Ilda, qui craignait déjà de connaître la réponse.
  • C'est... c'est... Awilé... elle..., haleta Ouli, qui dut se courber pour mieux reprendre sa respiration.
  • Calme-toi, lui dit Ilda, tout en lui prenant doucement l'épaule. Respire. Qu'est-ce qui s'est passé, Ouli ?

Cette dernière se redressa puis regarda son interlocutrice, à la fois effrayée et perdue.

  • Awilé... elle... Enfin, le lion était sur le point de se jeter sur Arouwé, quand Awilé a pu la sauver ! Mais... on dirait qu'elle parlait au lion et elle a su le maîtriser ! Comme... comme si elle avait des pouvoirs !

Ilda fixa sans mot dire Ouli, qui semblait toujours ne pas se remettre de ce qu'elle venait de voir.

  • Cela s'est passé au marché ? lui demanda à nouveau Ilda. Où est Awilé ?
  • Je... je ne sais pas, tante Ilda ! s'écria Ouli, au bord des larmes. Les gens là-bas ont commencé à se montrer menaçants envers elle et... et j'étais sur le point de la rejoindre lorsqu'elle s'est mise à courir comme une folle ! On dirait qu'elle était poursuivie par trois guerriers appartenant à l'armée royale !

Ilda ferma lentement les yeux et comprit instantanément qu'elles avaient été sous surveillance et sûrement depuis un bon moment. Mais qui aurait bien pu informer Akissambo de leur présence à Mawolo ?

  • Ouli, rentre chez toi immédiatement et restes-y avec ta famille ! N'ouvrez à pers...

Un Akatys surgit brusquement dans la case. Il se plaça derrière Ouli, la tint fermement par le bras avant de placer sa dague effilée sous son menton.

  • Personne ne va nulle part ! s'écria Argesso, en direction d'Ilda.

Cette dernière savait que leur survie à toutes les deux dépendait de certaines choses, à commencer par garder un certain sang-froid.

  • Laisse-la partir, intima-t-elle à Arguesso, qui esquissa un sourire mauvais.
  • J'ai ordre de te ramener avec moi au palais ! Mes supérieurs sont actuellement en compagnie de ta nièce adorée, j'espère qu'elle saura se montrer sage... J'ai aussi reçu l'ordre de ne pas laisser d'éventuels témoins, en l'occurrence cette charmante jeune fille qui est arrivée à point nommé, ajouta-t-il sur un ton amusé, en forçant Ouli à le regarder, tout en manquant de lui tordre le cou.
  • Si tu es un guerrier digne de ce nom, aies donc le courage d'affronter un adversaire à ta mesure ! rétorqua témérairement Ilda.

Argesso jeta brutalement sur le côté et à même le sol la malheureuse Ouli. Il fit ensuite tournoyer sa dague dans sa main, avec une certaine délectation. Il s'élança subitement vers Ilda, qui se trouvait à deux mètres de distance de lui. Elle tendit sa main devant elle en faisant bouger ses doigts et ses yeux s'illuminèrent, avec un éclat particulier.

Argesso se sentit soudainement mal et son visage se crispa de douleur. De terribles nausées, ainsi qu'une douleur insupportable, comparable à celle de milliers de piqûres de guêpes, l'assaillirent.

  • Ha ! Qu'est-ce qui m'arrive ? gémit Argesso, qui se débattait pour rester debout.

Ilda, imperturbable, continuait à remuer ses doigts devant elle. Argesso se mit à gémir de plus belle, sans comprendre ce qui lui arrivait.

  • Je ne voulais pas en arriver là, lui dit simplement Ilda.

Elle fit tournoyer autour d'elle, avec ses deux mains cette fois, du sable provenant du sol et qui se constitua sous forme de tourbillons, avant de les projeter violemment sur Argesso. Ce dernier retomba sans vie sur le sol, la peau entièrement décapée et sanglante par endroits.

Ouli, les yeux écarquillés, tremblait comme une feuille derrière la grosse marmite, dont le contenu avait commencé à déborder sur le feu de bois. Ilda, qui semblait être redevenue elle-même, alla lui tendre la main avec un calme surprenant.

Ouli hésita un instant en regardant la main tendue, puis décida de la saisir. Ilda l'aida à se relever et lui demanda :

  • Tu n'es pas blessée ?
  • Euh...non..., je...je, je vais bien, balbutia-t-elle.

Ilda dût ressentir son malaise, ce qui était fort compréhensible, au vu de tout ce qui venait de se passer. Elle décida aussitôt de lui révéler une partie de la vérité.

  • Ouli, comme tu as pu le constater, Awilé et moi-même avons des pouvoirs assez... particuliers. Et nous ne sommes pas les seules.

Ouli la fixa sans rien dire, l'air grave.

  • Je sais que ce que tu viens de voir est... terrible, mais je n'avais pas le choix. Cet Akatys allait nous tuer et crois-moi, je n'utilise ces pouvoirs qu'en cas d'extrême danger ou quand la situation l'exige, comme c'était le cas à l'instant.
  • Et...quels... quels sont ces pouvoirs ? lui demanda Ouli, d'une voix sourde.
  • En ce qui me concerne, j'ai la capacité de guérir les infections liées aux poisons, ainsi que de graves blessures et certaines pathologies. Je peux également modifier le fonctionnement de certains organes du corps humain et généralement d'un ennemi, afin de le rendre malade, d'un stade avancé à un stade critique. Enfin, je peux utiliser ou modifier la forme élémentaire d'un organisme naturel et minéral, dans le but de neutraliser un ennemi ou un danger quelconque.

Ouli, qui semblait être sur le point de chanceler en écoutant toutes ces révélations, fit de son mieux pour tenir sur ses deux jambes. Elle demanda à nouveau :

  • Et... et Awilé ?

Ilda la regarda étrangement avant de répondre :

  • Awilé est une awoularé de haut niveau, si elle n'est pas la plus puissante d'entre nous. Je ne peux pas te dire en toute franchise quels sont ses pouvoirs dans leur totalité. Mais tu dois savoir que depuis l'enfance, elle a développé des pouvoirs empathiques et psychiques très puissants. Et d'après ce que tu m'as raconté tout à l'heure, à savoir qu'elle ait pu réussir à calmer un lion et aussi le fait qu'elle ait pu établir à distance une connexion mentale avec moi démontrent que ses pouvoirs télépathiques sont plus puissants que je ne le pensais. Le problème est qu'elle a encore du mal à les maîtriser.
  • Tante Ilda, qu'est-ce qu'un awoularé ?

Ilda, qui ne s'attendait pas à cette question, parut quelque peu destabilisée.

  • C'est assez complexe à expliquer, finit-elle par répondre. Ce que je peux te dire, c'est que les awoularés ont été chargés de missions particulières et ce depuis des millénaires. L'une des principales est de savoir faire le bien avec nos pouvoirs et protéger ainsi les êtres humains, dénués de pouvoirs magiques, des méfaits des hommes. Mais il s'agit aussi de combattre les awoularés qui pratiquent une mauvaise magie. On les appelle akawoussis. Tout comme moi, mes aïeux, ainsi que mes parents étaient des awoularés, tout comme l'étaient ma soeur et le père d'Awilé. Mais encore une fois, nous ne sommes pas les seuls. Au cours de l'histoire, mais particulièrement sous le règne d'Akissambo, nous nous sommes dispersés à travers Awalassi et les territoires voisins et nous sommes désormais obligés de nous cacher et de révéler nos pouvoirs le moins possible.

Ouli voulut en savoir plus, mais Ilda l'interrompit d'un geste.

  • Ouli, j'aimerais t'en dire davantage, mais le temps presse et je dois m'acquitter d'une mission très importante ! Un long voyage m'attend et je dois partir d'ici au plus vite avant que les villageois ne me trouvent ici et ne me livre sans remords aux Akatys, dit-elle en rivant son regard sur le cadavre d'Argesso.

Ouli fronça les sourcils.

  • Mais... Et Awilé ? Elle a sûrement besoin de notre aide !
  • Awilé saura s'en sortir, crois-moi, lui répondit Ilda en sortant précipitamment de la case. Je lui fais confiance et je sais qu'elle a toutes les aptitudes qui lui permettront de contrer le danger.
  • Comment peux-tu en être aussi sûre ? insista Ouli.

Ilda, qui commençait à rassembler ses plantes et ses affaires en un tournemain dans une grosse besace, s'arrêta pour regarder son interlocutrice dans les yeux.

  • Parce que je le sais, Ouli. Mais ma mission est vitale et la vie de plusieurs personnes en dépend. Une fois que je l'aurai menée à bien, je saurais retrouver Awilé par la suite afin de mener l'ultime mission.

Ouli se mordit les lèvres pour éviter de lui demander la nature de cette ultime mission. Cependant, la peur sur son visage laissa place à une franche détermination.

  • Je viens avec toi, dans ce cas, tante Ilda.
  • Je dois y aller seule, Ouli, d'autant plus qu'il s'agit d'un voyage long et périlleux. Et n'oublies pas que tu as tes jeunes frères et...
  • Mes grands-parents sauront les prendre à leur charge dans leur concession ! Je sais qu'ils seront d'accord et même ravis de prendre soin d'eux durant mon absence !
  • Ouli, encore une fois, je me permets d'insister pour te dire qu'il ne s'agit pas d'un simple voyage. Je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose ou que je te... perde en route, ajouta-t-elle, l'air grave.
  • Tante Ilda, Awilé est comme une soeur et elle est ma seule amie ! lui dit fièrement Ouli. Alors si je peux faire quoi que ce soit pour lui venir en aide et t'aider aussi, tu ne m'en empêcheras pas !

Ilda fut impressionné par le courage de la jeune femme, mais elle craignait intérieurement de ce qui pouvait advenir s'il devait arriver quelque chose à Ouli. Ou à elle-même.

Ilda finit par déclarer dans un soupir :

  • Très bien. Informe ta famille et rassemble rapidement tes affaires. Retrouve-moi ensuite dans la forêt d'Awekalé, à côté du grand bananier. Je t'y attendrai et de là, nous commencerons notre voyage.

Annotations

Vous aimez lire Adekaley ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0