Rêveries et chemise de nuit

de Image de profil de Claire MayaudClaire Mayaud

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Elle frémit dans sa petite chemise en soie. L'air est plus frais qu'à l'accoutumée mais elle n'y prête pas attention. Accoudée au balcon de son appartement, tout en haut d'un de ces immeubles haussmanniens, elle rêvasse. Elle porte une cigarette à ses lèvres, inspire et expire doucement, lentement, pour savourer chaque instant. Des bruits de klaxons au loin. Des éclats de rire. Tintement de cristal, des verres que l'on entrechoque. La ville à l'heure du coucher, tiraillée entre deux mondes, s'assoupit paisiblement. Le soleil a maintenant disparu mais le ciel porte encore la marque rosée de ses rayons. Ils s'effacent, sans bruit, petit à petit, sans que personne ne le remarque. Tout à coup il fait plus sombre et les ombres grandissent dans la rue. Elle observe le ciel. Peu d’étoiles sont visibles dans la capitale. Son seul véritable défaut d’après notre citadine. Et ce soir, même la lune et sa lumière si familière se font désirer.

La petite brise libère la ville de la canicule qui a été la sienne pendant de longs jours. Les fenêtres des appartements d'en face sont grandes ouvertes, recherchant la fraîcheur du soir qui s'installe. Il est facile d'observer les voisins s'activer. Quelques secondes dans l'intimité d'inconnus. Des inconnus que l'on croise certains matins dans la rue en allant chercher le pain, ou en revenant des courses le soir. D'un signe de tête on les salue, on échange peut-être même des banalités, pour montrer qu'on sait. Qu'on sait qu'ils font partie de notre rue, de notre petit quartier, au fond de notre vie, même si on ne sait pas grand-chose d'eux. Les propriétaires du 4ème de l'immeuble d'en face doivent aimer le rouge. Lustre, canapé, tableau. Passion. Tout est clinquant, brillant. Lui doit être homme d'affaire. Ou avocat. Un métier important. Il a la prestance et l'élégance de ceux qui ont des responsabilités. Le snobisme aussi, le sérieux. Il a les cheveux poivre et sel, le regard direct, intransigeant et des gestes autoritaires. Parfois des disputes éclatent sur leur petit balcon. Lui reste stoïque, aucun mot plus fort que l'autre tandis qu'elle n'est que cris et hurlements dramatiques. Très théâtral. Les voisins d'en dessous font dans des couleurs plus neutres, moins osées, ils sont d'ailleurs aussi moins présents, plus discrets. Même les enfants sont sages. Brossage de dents, petit pipi, histoire du soir puis le marchand de sable passe. La petite se réveille et appelle ses parents. Si, elle est sûre d'avoir aperçu une sorcière sous son lit. Une avec un nez crochu et un chapeau pointu. Papa la rassure, ce n'était qu'une chaussure. Encore un peu plus bas, un vieux couple tire les rideaux de la salle à manger. Des rideaux aux motifs vieillis et aux couleurs passées qui datent du siècle dernier. Puis, il faut aller arroser les plantes à la fenêtre de la cuisine. Il a fait chaud aujourd’hui et l’eau leur procure un nouveau souffle de vie. Petits rituels du soir. Routine rassurante, aimée et inlassablement répétée.

Elle esquisse un sourire. Elle aime ces moments, seule, seule avec ses pensées. Quand l'odeur de la nuit vient titiller son nez. Cette odeur de feu de bois et de liberté si propice à l'imagination. Quand l'irréel prend soudain la place du réel. La nuit est comme une parenthèse dans la réalité, tout semble possible, à portée de main, les rêves les plus fous aspirent à se réaliser, les peurs les plus effroyables paraissent plus menaçantes, plus dangereuses. Dans l'ombre, les amants se réunissent, les caresses se font plus douces, les étreintes plus passionnées. C'est le temps de toutes les promesses mais aussi de toutes les trahisons. Cela ne dure cependant jamais très longtemps, bientôt le soleil refait surface, piégeant les moins prudents ou rassurant les plus angoissés. Les cheminées, sur les toits de ces grands immeubles se détachent dans le ciel sombre, tels des géants silencieux qui agissent dans l'ombre. Elles ne bougent pas, ne respirent pas et pourtant sont là, comme veillant sur les habitants endormis. Certaines laissent s'échapper doucement une fumée grise, signe de chaleur et de foyer, de retrouvailles et de longues soirées.

De la musique au loin. Un tourne disque sans doute. Elle tend l'oreille, essaye de deviner l'artiste joué, du piano, de la musique classique. Elle ferme les yeux et se laisse guider par la mélodie. Bientôt tout son corps s'anime et elle esquisse quelques pas sur son balcon. Entre les géraniums et le basilic. Elle virevolte et ses pieds quittent le sol, elle s'envole. Elle est époustouflante. Et pourtant si fragile. Son corps frêle, caché sous son léger vêtement porte des cicatrices. La vie est dure dirait-on. Mais elle est là, dans son nouveau chez-elle, preuve vivante du renouveau. Elle a repeint la salle de bain en jaune. Pour éclairer la pièce comme un soleil a-t-elle déclaré. Un beau jaune tournesol qui a fait grimacer sa mère. Elle est aussi très fière de son tapis bariolé déniché le matin même dans une brocante. Il se marie parfaitement avec le canapé gris du salon. Parfait pour réchauffer ses pieds l'hiver, à défaut d'avoir une cheminée. Pourtant elle a espéré, dans sa naïveté enfantine, pouvoir trouver un appartement avec un petit poêle. Pour le crépitement du feu. Mais Paris et son petit budget en ont malheureusement décidé autrement. Tant pis, elle s'est promis, qu'un jour elle aurait une piscine et une cheminée. Et une véranda fleurie où elle pourrait s'installer tranquillement pour lire, dans un fauteuil aux gros coussins moelleux. Un hamac au fond du jardin, entre deux grands arbres majestueux. Elle rit. Pour tout et n'importe quoi à la fois. Et quand elle rit tout son visage resplendit. Elle est époustouflante. Elle a toujours attiré les regards. Des hommes célibataires, fiancés ou mariés. Ils l'abordent, la complimentent, cherchent à la charmer par des paroles doucereuses ou des promesses en l'air. Mais, d'un pincement des lèvres, d'un regard hautain ou d'un geste agacé de la main, elle les repousse. Et, déçus, ils s'en vont en conquérir d'autres. Plus abordables et plus sensibles à leurs charmes. Ces femmes, si fiévreuses de plaire et si avides d'attention, qui n'hésitent pas à gratifier leurs prétendants de regards en coin ou de paroles mielleuses.

Elle porte à ses lèvres son verre de cognac et ses bracelets au poignet tintent doucement. Une jeune fille ne doit pas boire d'alcool fort comme ça toute seule. Foutage de gueule. Elle n'a qu'à faire de ces principes de la bonne société. Pourquoi donc ne pourrait-elle pas profiter de ce petit plaisir ? Et puis les règles ne sont-elles pas faites pour être bafouées ? Ses doigts blancs et fins entourent délicatement le verre, ses ongles légèrement vernis sont coupés courts. En un coup d’œil on devine qu’elle n’a jamais vraiment été intéressée par les travaux manuels. Non, la peau de ses mains est beaucoup trop fine, n’a jamais été abimée par la sueur ou la crasse. Elle est plutôt du genre avocate. Ou quelque chose dans les livres peut-être. Elle est réfléchie et mesurée. Mais les yeux pétillants et le regard malicieux. Elle regorge de vitalité, de joie et de volonté.

Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.

Tout à coup, des bras forts et protecteurs l'encerclent. Un parfum aimé vient chatouiller son nez. Il est là, elle a dû le réveiller. « Pardon, tu dormais. » Il ne relève même pas et continue à la serrer contre lui. Ensemble ils observent la ville endormie. Même le petit couple du 6ème a finalement éteint. Le tourne disque s'est arrêté et le silence s'installe progressivement dans la rue. Le sommeil se fait sentir.

Finalement, la pensée de retourner dans son lit ne lui parait plus si terrible. Il est là près d’elle. Il viendra chasser ses cauchemars si besoin, comme à chaque fois.

"Viens mon amour, Rachel, viens te recoucher, il est tard." Chuchote-il. Elle sourit et lui emboite le pas, sa main dans la sienne.

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Rêveries et chemise de nuitChapitre1 message | 8 mois

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