Chapitre 12 - Partie 1

6 minutes de lecture

KALOR


  — Kalor, où est ta femme ?

  Surpris, je sursautai et manquai de faire tomber par terre la bouteille que je venais d'entamer. Mon père se tenait juste à côté de moi, les sourcils froncés et le regard mauvais. Une pointe de douleur mêlée à de la colère fit rouler les muscles de ma mâchoire. Ne pouvait-il pas me laisser du temps pour me faire à ma nouvelle situation, celle qu'il m'avait imposée de force, avant d'appeler la Comtesse ainsi ?

  — Elle est seulement sortie prendre l'air, marmonnai-je en me servant un nouveau verre.

  — Depuis combien de temps ?

  — Je n’en sais rien. Dix minutes peut-être.

  Son regard s’obscurcit encore plus.

  — Va la chercher.

  — Mais père, laissez-la respirer un instant !

  — Maintenant, Kalor ! (Il m'arracha la bouteille des mains.) Elle ne rêve que d'échapper à ce mariage. Dix minutes sont amplement suffisantes pour qu'elle se soit enfuie !

  Elle n'est pas la seule à vouloir y échapper...

  À contrecœur, je me levai et quittai la pièce. Le calme du couloir, en total contradiction avec l’agitation de la salle de bal, me fit un bien fou. Je comprenais mieux pourquoi l’Illiosimerienne était sortie. En revanche, elle ne se trouvait pas dans les environs.

  — Avez-vous vu une jeune femme aux cheveux blancs ? demandai-je aux gardes postés près des portes.

  — Oui, elle est partie dans cette direction, votre Altesse, m'indiqua l'un d'eux.

  Je suivis le chemin qu'elle avait parcouru, guidé par les soldats en faction dans le château, jusqu'à ce que je perde sa trace. S'était-elle enfermée dans l'une des pièces que je venais de passer ? Je remontai le couloir en sens inverse pour le vérifier, jetant un œil dans chaque pièce à mesure que j'avançais. Un bruit attira soudain mon attention : une bourrasque venait de faire claquer le battant d'une fenêtre. Qui avait cru bon de la laisser ouverte par ce temps ?

  J'abandonnai mes recherches le temps de la fermer. Lorsque ma main se posa sur la poignée, le vent agita un fin fil blanc accroché au cadre.

  Non, pas un fil blanc. L'un des cheveux de la Comtesse.

  Dame Nature !

  Je rouvris la vitre en grand. Le blizzard s’engouffra dans le couloir tandis que je balayais l’extérieur du regard. Le manteau blanc qui tapissait les jardins était plutôt uniforme, sans aucune trace. Mais la neige tombait à gros flocons cette nuit-là. Si la Comtesse était sortie, ses empreintes devaient déjà être effacées.

  Sans plus attendre, je sortis par la fenêtre, puis courus jusqu'au garde le plus proche. Il s'inclina à mon arrivée.

  — Altesse.

  — Une jeune femme est-elle passée par ici ?

  — Je ne saurai dire si elle était jeune, mais…

  — Où est-elle partie ?

  Contre toute attente, il m’indiqua la direction opposée aux écuries. Si elle voulait fuir, pourquoi s'était-elle dirigée là-bas au lieu d'essayer de mettre la main sur un cheval ? Il n’y avait rien d’autre que la forêt à l’Est du palais.

  La forêt ?

  Non, elle n’avait quand même pas… Mais quelle idiote ! Elle allait se perdre là-dedans !

  — Regroupez des gardes et allez chercher les chiens, ordonnai-je. Il faut la retrouver avant qu'elle ne meure de froid !

  — À vos ordres !

  Je retournai en courant dans la salle de bal, à la recherche de l'homme qui avait accompagné l’Illiosimerienne. Je le trouvai assis dans un coin, une coupe entre les doigts.

  — Comte Zacharias,

  Surpris, il se retourna et se leva d’un coup lorsqu'il me reconnut.

  — Votre Altesse, me salua-t-il m'offrant sa révérence, c'est un honneur de...

  — Pouvez-vous me donner un vêtement que votre sœur a récemment porté ? le coupai-je. Elle s'est sûrement perdue dans les bois et les chiens ont besoin de son odeur pour la pister.

  Cette nouvelle le vida de toute couleur, mais il se reprit en main et m'emmena dans les appartements qu'on leur avait attribués. Il y récupéra une cape légère, posée sur le dossier d'une chaise, et me la tendit.

  — Elle portait ceci à notre arrivée, m'expliqua-t-il.

  Parfait.

  Je ressortis en vitesse et manquai de percuter ma sœur de justesse.

  — Désolé.

  Elle m'attrapa par le bras pour me stopper alors que j'allais la contourner. Mon regard se posa sur elle. Son visage trahissait son inquiétude et sa compassion.

  — Comment te sens-tu ? me demanda-t-elle.

  Un fin sourire se dessina sur mes lèvres. Elle était bien la seule à se soucier de mon état.

  — Nous en discuterons plus tard, soupirai-je, il faut absolument que j'y aille.

  Dans les jardins, une dizaine de soldats m'attendait avec des chiens et une vingtaine était déjà partie dans les bois. Les canidés accoururent vers moi à mon sifflement et je leur fis sentir la cape. Ils reniflèrent le sol pendant un moment, puis s’élancèrent tous dans la même direction. Nous les suivîmes à la trace. Ils parvinrent à suivre celle de l'Illiosimerienne pendant un temps, mais la neige, les résidents de la forêt et tous les parfums qui embaumaient les bois finirent par avoir raison de leur odorat.

  Par la Déesse, quel idiot j'avais été ! J'aurais dû me douter qu’elle partirait dès que l'occasion se présenterait. Son regard, son attitude... tout chez elle montrait qu'elle ne voulait pas être ici. Mais à me lamenter sur mon sort, je n'y avais pas fait attention !

  Je présentai de nouveau la cape aux chiens, en vain.

  Dame Nature...

  Je passai nerveusement une main dans mes cheveux tout en inspectant les bois d’un rapide coup d’œil.

  — Gardez les chiens et ratissez la forêt, ordonnai-je aux gardes. Elle doit bien être quelque part !

  Nous nous séparâmes pour couvrir le plus de terrain possible. Je partis seul dans une direction, courant pendant un bon quart d’heure sans rien trouver. Une vraie inquiétude me gagna. La forêt était immense ; sans l'aide des chiens, il allait falloir un miracle pour la retrouver.

  Une branche se brisa dans mon dos.

  Je me retournai aussitôt, m’attendant à tomber sur la Comtesse. Ce fut une toute autre femme que je découvris derrière moi, à cheval. Méfiant, je fronçai les sourcils. Que faisait une femme de chambre en pleine forêt à cette heure tardive ? Était-elle vraiment du palais ? Oui… Même si cela faisait plusieurs mois que je ne l’avais pas vue, je n’aurai jamais pu oublier cette chevelure de feu.

  — Elle est au lac Frator, déclara-t-elle.

  — Je vous demande pardon ?

  De quoi parlait-elle ?

  — La Comtesse Zacharias, elle vient de s’arrêter au lac Frator.

  — Mais que racontez-vous ? Le lac est à près d'une demi-heure de marche du château !

  — Et pour une femme mut par le déses…

  Elle ne termina pas sa phrase, le regard soudain perdu dans le vide. Une seconde passa, puis ses yeux retrouvèrent soudain leur éclat. Un éclat ternit par la peur.

  — Allez-y maintenant ! m'ordonna-t-elle. Elle est en train de se noyer !

  — Comment pouvez-vous...

  — Je suis une Liseuse.

  Mon cœur manqua un battement. Non, c’était impossible, je devais avoir mal entendu, elle ne pouvait pas…

  — Et c’est grâce à ça que je sais que vous êtes un Voyageur, lâcha-t-elle.

  Tous les muscles de mon corps se bandèrent en l’entendant prononcer le nom de ma race. Dame Nature, elle était au courant. Les poings serrés, j'ouvris la bouche, prêt à tout démentir. Elle me devança.

  — Je ne vous mens pas, Altesse, je suis comme vous. Alors ne perdez pas plus de temps et allez-y avant qu'elle n'y laisse la vie.

  La tension qui m'habitait s'accentua ; les articulations de mes doigts blanchirent. Cette femme était-elle seulement ce qu’elle prétendait ? Rien ne me garantissait qu’elle ne me tendait pas un piège pour que je révèle ma nature.

  Mais si elle disait vrai, alors la Comtesse…

  Je jetai un dernier coup d’œil à la rousse et croisai son regard. Aucun mensonge ne semblait s’y refléter.

  — Altesse, insista-t-elle d’un ton pressant, suppliant.

  Je pris une profonde inspiration pour chasser la crispation de mes muscles et, abandonnant toute prudence, je fermai les yeux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
Il est vrai que la route avait été parfaite tout du long, et le voyage n’avait pas pris de retard, j’étais donc arrivé au tout début de la première semaine de Novembre. Mon ami me rassura : malgré mon arrivée tôt, il était plus qu’heureux de me recevoir. Il me prit dans ses bras et je retrouvais mon frère. Il semblait ému, tout comme moi. Malheureusement, il m’apprit qu’il n’avait pas la force de me faire visiter son domaine le lendemain, car un travail important l’avait plus qu’épuisé et il devait absolument se reposer une journée. Nous nous souhaitâmes bonne nuit et Jaime m’accompagna à ma chambre. Le sommeil me gagna rapidement, bercé par la musique du tonnerre, des loups et autres animaux sauvages au loin.
———

8
10
120
12
Défi
Opale Encaust
Quand "Il était une fois LA VIE" rencontre "Roméo & Juliette" au hasard d'une page d'un manuel de SVT.

Une histoire d'amour viscérale dans un climat de contagion...



[2014-2019]
2
2
0
7
David Pottier
Quand Antoine Rollin, un magnétiseur-cartomancien comme beaucoup d'autres, reprend l'enquête de son ami décédé, il n'imagine même pas l'impact que cela aura sur sa vie. Il évolue dans les milieux ésotériques aux côtés de Martial, un autre sorcier au passé tourmenté. Une enquête de notre temps, de notre monde, avec un petit quelque chose en plus...
4
2
0
52

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0