Chapitre 8 - Partie 1

7 minutes de lecture

LUNIXA


  Comme l'avait prévu le Marquis Dragor, le voilier avait été stoppé par la glace à deux jours des côtes. Sans perdre une minute, il était descendu du navire, accompagné de l'un des soldats de la délégation, et ils étaient partis en direction des terres, à la recherche d'un moyen de transport. Il nous avait laissé pour seule consigne d'être prêts à partir à tout instant.

  Mais cela faisait à présent huit jours que Magdalena avait bouclé le gros de mes bagages et nous n'avions toujours aucune nouvelle.

  Quand bien même cette situation me réjouissait car le retard que nous prenions était considérable – il ne restait qu'une semaine avant les fiançailles – je ne pouvais m'empêcher de m'inquiéter. Leur était-il arrivé malheur ? Qu'est-ce qui leur prenait autant de temps ?

  Je sursautai en entendant quelqu'un tambouriner à ma porte. Ce n'était pas un serveur, ils ne frappaient pas aussi fort.

  — Nix, ouvre, c'est moi, fit Francesco.

  — Je ne veux pas te voir !

  Malgré tous les efforts qu'il avait faits pour tenter de se racheter, je ne lui avais toujours pas pardonné. Sa simple présence me rappelait constamment ce que j'avais dû abandonner à cause de lui.

  — La vigie vient d’apercevoir quelqu'un en approche. C'est le Marquis Dragor.

  Cette nouvelle me déchira. Ils étaient saufs, mais nous allions arriver à temps. Je sortis lentement de mes draps, posai mes capes sur mes épaules et ouvris la porte. Je comptais me rendre directement sur le pont, mais Francesco avait d'autres plans : son bras me barra le passage. Je me tournai vers lui, le regard mauvais.

  — J'ai compris, assura-t-il. Tu avais raison, je t'ai considérée comme une marchandise. Je n'aurais jamais dû te forcer la main.

  — C'est un peu tard pour t'en rendre compte, nous sommes sur le point d'accoster.

  — Je te promets de t'aider à faire en sorte que ces fiançailles n'aient pas lieu.

  Je soupirai et passai sous son bras pour rejoindre le pont. J'étais trop fatiguée pour me disputer. Cette traversée avait été éreintante. Je n'avais plus qu'une envie : dormir dans un lit, sur la terre ferme, puis rentrer chez moi.

  Le vent était si glacial que j’eus l’impression de recevoir une gifle cinglante quand j'ouvris la porte pour accéder au pont. Je n'y avais plus mis les pieds depuis une dizaine de jours, de peur de mourir de froid ; à juste raison. Mon corps se mit instantanément à grelotter malgré la dizaine de couches qui le couvrait. Comment les habitants de ce pays faisaient-ils pour vivre par des températures pareilles ? C'était inhumain.

  Toute tremblante et bataillant contre le blizzard, j'avançai vers le pavois où j'avais repéré la chevelure de feu de Magdalena.

  — Ils sont là-bas, me dit-elle en pointant l'horizon du doigt.

  Au début, je ne vis que la glace qui avait emprisonné le navire, jusqu'à ce que d'étranges attelages surgissent du brouillard. Il s'agissait de calèches très simples, sans toit ni roue, surélevées sur deux planches et tirés par d'énormes chiens. Cependant, ils étaient si gros que j'avais des doutes sur leur nature. Des cochers les dirigeaient en tenant des rênes d'une main ferme, comme s'ils conduisaient des chevaux.

  Ils s'arrêtèrent à quelques mètres du bateau et je réussis enfin à distinguer le Marquis Dragor. Il venait de descendre de l'un des attelages, celui le plus proche de la coque. Les matelots déroulèrent l'échelle. L’émissaire la réceptionna et commença son ascension.

  — Que sont ces attelages ? m'enquis-je en désignant les étranges calèches.

  — Des traîneaux, répondit Francesco, qui nous avait rejoints entre-temps. Ils permettent de se déplacer facilement sur les sols glacés et enneigés.

  J’aurais aimé poser d'autres questions, mais le Marquis Dragor venait d'arriver sur le pont et s'approchait de nous. L'épaisse fourrure sur ses épaules devait le protéger du froid polaire. Le chanceux.

  — Je suis navré de vous presser, dit-il une fois devant nous, mais nous devons partir sur-le-champ, sinon, je crains que nous n'arrivions pas à temps.

  Il ordonna ensuite à des matelots de chercher nos bagages tandis qu'il nous guidait à l'échelle. La descente fut très laborieuse. Empêtrée dans mes jupes et mes capes qui volaient au vent, je ne voyais pas où je mettais les pieds et manquai plusieurs barreaux. Je parvins malgré tout à atteindre la banquise sans tomber. Soulagée d'être arrivée saine et sauve, je fis un premier sans me méfier de ce sol inconnu ; grossière erreur. Mon pied glissa et je me retrouvai par terre. Une vive douleur s’élança dans mon coccyx. Par la Déesse ! comment pouvait-on marcher là-dessus ? C'était impossible ! Après m'être relevée avec beaucoup de mal, je faillis retomber dans la seconde.

  — Attendez, Comtesse ! hurla le Marquis Dragor pour se faire entendre par-dessus le blizzard. (Je cessai de bouger.) Vous allez juste glisser avec des chaussures pareilles, reprit-il une fois à mes côtés. Tenez-vous à moi.

  J'acceptai le bras qu'il me tendait et nous commençâmes à avancer. Malgré cela, mes pieds continuaient à déraper. Le Marquis finit par me faire basculer sur le côté pour me prendre dans ses bras et avancer plus vite. Il me déposa dans le traîneau, à côté du soldat parti avec lui, récupéra un sac dans un coffre à l'arrière et retourna au bateau. Comment faisait-il pour rester aussi stable ? Je plissai les paupières et fixai ses pieds avec attention. Une armature en fer dotée de pointes était attachée à ses semelles grâce à des sangles. Quand il marchait, les piques s'enfonçaient dans la glace, lui permettant de tenir en place sur ce sol dérapant. Ingénieux...

  Le temps qu'il revienne avec le reste du groupe, tous dotés du même système anti-glisse, j'avais cru que j'allais mourir sur place. Le blizzard semblait empiré de seconde en seconde. Il s'insinuait sous mes vêtements, me mordait la peau, glaçait mon sang... Je ne sentais plus mes pieds, ni mes doigts, mes oreilles, mon nez ou encore mes lèvres. J'avais l'impression de geler sur place.

  Francesco s'installa à mes côtés et m'enveloppa dans sa cape. Il tremblait presque autant que moi.

  — Couvrez-vous avec ceci, nous ordonna le Marquis Dragor en nous donnant des capes en fourrures, vous allez tomber malade sinon.

  Il n'eut pas besoin de se répéter ; je lui arrachai pratiquement des mains l'une des capes et m'emmitouflai entièrement dessous, tête comprise. Les chiens se mirent à courir peu de temps après. Pendant plusieurs heures, je restai sous la fourrure pour essayer de me réchauffer avec mon souffle, tout en me frictionnant les bras à travers mes manches, les jambes à travers mes jupons.

  Lorsque mes tremblements cessèrent – en grande majorité – je me risquai à sortir la tête. Ma mâchoire s'affaissa. Je n’avais jamais vu un ciel aussi stupéfiant. Je n’étais même pas sûre qu'il soit vrai. Un violet sombre indescriptible couvrait l’intégralité de la voûte céleste tandis que des rubans de lumière verts, jaunes et rose la traversaient. Ils ondulaient noblement avant de disparaître, puis réapparaissaient pour reprendre leurs danses sinueuses envoûtantes. Ce spectacle de la nature était si saisissant que je ne ressentais même plus le froid sur mon visage.

  — Ce sont des aurores boréales, déclara le Marquis Dragor, un sourire aux coins des lèvres. Magnifiques, n'est-ce pas ?

  Magnifiques ? Ce mot me paraissait loin d'être suffisant. Je ne savais même pas s'il existait un mot capable de décrire ce tableau. Incapable d'en détourner le regard, je l'admirai jusqu'à ce qu'il disparaisse, puis portais mon attention sur le paysage. Tout n'était que glace autour de nous ; des centaines de kilomètres de glace à perte de vue. Je n'aurais jamais imaginé cela possible, même en rêve. C'était incroyable. Et ce silence... seuls la respiration des chiens et le bruit de leur pattes sur le sol venait le briser. À part cela, rien. Juste du silence. Une larme se glaça sur mes cils devant tant de beauté.

  — Atteindre Gravior va nous prendre trois jours de traîneau sur la banquise, expliqua le Marquis. Nous devrions arriver avec une demi-journée d'avance sur la cérémonie.

  Ces mots m'arrachèrent au monde fantasmagorique dans lequel j'évoluais et me ramenèrent à la réalité : les fiançailles.

  — Ne peut-on pas la décaler ? m'enquis-je.

  — Non. D'après les informations que j'ai eues en cherchant les traîneaux, elle va être de grande envergure.

  Je m'en passerais d’autant plus. Moi qui détestais assister aux événements de la noblesse...

  — Et vous ne savez toujours pas avec qui je suis censée me fiancer ? risquai-je.

  — Non, seul l'intéressé et sa Majesté sont au courant. D'ailleurs, aucun invité ne sait qu’il assistera à des fiançailles ; elles seront annoncées au cours de la soirée. C'est une autre raison pour laquelle nous ne pouvons les reporter.

  — Pourquoi tant de mystère ?

  — Notre pays est très fermé. Sa Majesté veut donc faire de cette alliance un événement mémorable.

  C'était surtout un moyen comme un autre de divertir le peuple, cette cérémonie ne servait qu'à cela...

  — Même si le traîneau n'est pas ce qu'il y a de plus confortable, vous devriez essayer de vous reposer, Comtesse. Vous en aurez besoin.

  Je pensais ne pas en être capable, à cause du froid et de la dureté du banc. Pourtant, je finis par fermer les yeux et m'endormir profondément.


Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

mussard

01:01
au clair de lune
je pense à toi
près de moi
à ta peau contre la mienne
à tes mains qui se promènent
mirage puis ravage
je reconnais ton beau visage
celui qui me hante sans cesse
celui qui me blesse
2
0
0
0
Défi
hersen

J'aime bien venir regarder ma maman quand elle travaille dans son bureau.
Elle est très jolie, ma maman, et je pourrais la regarder longtemps sans m'arrêter. Quand elle écrit sur son ordinateur, avec ses bracelets et ses bagues qui remuent, ça fait un peu comme les poissons du bocal, ça brille et ça bouge tout le temps, on ne pourrait pas les attraper.
Je parle des poissons parce qu'ils sont tout à côté de son bureau, sur une petite table exprès. Au début, c'était mes poissons. C'était moi qui devait leur donner à manger. Je venais souvent pour les observer et je pouvais alors regarder aussi ma maman.
Quelquefois, elle s'arrête de travailler et elle me fait un bisou et on regarde les poissons tous les deux. C'est pour ça que je dis que les poissons, ils sont devenus les siens aussi. Et puis, ça arrive qu'elle me demande si je veux bien qu'elle me lise ce qu'elle a écrit. Je dis toujours oui, c'est pas parce que ce qu'elle écrit est intéressant comme une vraie histoire, c'est parce que quand elle lit en regardant son ordinateur, on dirait que c'est des petits papillons qui sortent comme ça, tout seul, de sa bouche. Et je pourrais écouter longtemps tellement c'est joli. Et puis après, elle me dit « merci mon grand, mais il faut que je me replonge dans mon travail ». C'est le signal : je peux rester à regarder les poissons briller mais je dois arrêter de poser des questions. Et alors, je crois que je suis heureux comme à la fin d'une histoire qui finit bien. Je peux rester longtemps silencieux, d'un côté je vois les poissons, de l'autre les mains de maman qui dansent sur le clavier et ça brille de tous les côtés.
Aujourd'hui, quand je viens pour voir mes poissons, il y a papa aussi dans le bureau. J'aime beaucoup mon papa, mais c'est pas comme avec maman. Par exemple, je sais bien que je pourrais pas lui expliquer les papillons. Mais on fait des trucs super bien tous les deux et il me dit souvent qu'on est une grosse famille. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais c'est pas grave, c'est pas ce qui compte. Il me dit que je comprendrai plus tard.
Ils ont pas l'air content. Ils ont pas l'air de trop s'aimer. Moi, ça me fait un petit peu mal dedans mais je peux pas leur dire parce qu'il parle vite, mon papa. Il dit qu'il a vu Briviaux et qu'il rigolait pas, le mec. Je sais pas qui c'est mais je vois bien que maman est pas comme d'habitude. Qu'elle a un petit peu peur. Il dit, mon papa, que Briviaux il a été bien sympa de lui dire à lui qu'Edwige, c'est ma maman, elle a intérêt à se remettre à son niveau top parce que son travail, c'est plus ça. Que même, mais comme ça juste pour voir ce que ça donne, il a demandé à Hinnel de lui écrire la prochaine chronique. Maman elle devient toute blanche et elle se met à crier sur papa et elle dit aussi que le petit, faut pas qu'il vienne tout le temps la déranger.
Sur le coup, je comprends pas le petit quoi.
Et c'est là que papa dit qu'elle le laisse faire ce qu'il veut, ce gosse, qu'il savait bien qu'avec le passé qu'elle a, on peut pas lui faire confiance pour grand-chose, et que bordel, c'est un gros mot, mais il le dit quand même, si elle ne se reprend pas, elle est finie. Elle est morte. C'est Briviaux qui lui a dit.
Alors je comprends que maman, elle a parlé de moi quand elle a dit le petit. Je me recule dans un coin, je veux pas qu'il me voient. J'ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu'ils m'entendraient. Et je veux surtout pas qu'ils sachent que je suis là et que j'ai peur parce que maman elle pourrait être morte.
Pourtant, elle crie drôlement fort, je crois pas que c'est possible qu'elle soit morte. Elle dit qu'elle se doute bien que mon papa il ne lui fera jamais confiance pour rien et qu'il la rabaisse tout le temps. Parce que s'il avait confiance, il viendrait pas lui dire que Briviaux, c'est le bon dieu et qu'il peut décider ce qu'il veut. Et que ce qu'elle a fait avant, elle croyait que c'était fini, elle croyait que ça comptait plus maintenant qu'elle avait rencontré papa. Et puis elle dit que son grand, c'est la plus belle chose qui lui soit arrivée dans la vie. Mon cœur, là, il fait un grand saut, j'ai un coup de bonheur quand je l'entends.
Mais papa, je sais pas ce qu'il a aujourd'hui, il est pas gentil comme d'habitude. Il lui dit tu parles, tu voulais juste profiter d'une famille friquée, le meilleur moyen, tu savais bien que c'était d'avoir un gosse. Et puis là, en me reculant encore plus parce que je veux me cacher, je veux disparaître, je fais tomber des livres. Ils se retournent d'un bloc et ils me regardent. Je sais pas quoi faire. Je regarde les poissons dans le bocal et je me mets à pleurer. Je vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre. J'ai pas de solution.
Alors mes parents ils s'arrêtent tout de suite de parler. Mon papa sort vite de la pièce et maman m' appelle. C'est rien, mon grand, qu'elle dit. Des fois on parle trop vite et puis alors on dit des choses qu'on pense pas. Mais en la regardant, j'ai un grand trou parce que la dame devant moi, c'est comme si c'était pas ma maman. Elle est pareille qu'elle, mais c'est pas ma maman. C'est dans ses yeux que je le vois. Mais je sais pas ce que je vois.
Maintenant, j'ai plus le droit de venir dans le bureau comme avant. J'ai un vide tellement grand ! Papa et maman, ils ont plus l'air fâché. Mais je n'ose plus me mettre entre tous les deux quand ils sont sur le canapé. Pourtant, c'est un de mes trucs préférés, le soir, avant qu'ils me disent d'aller me coucher et que je veux jamais et que maman, elle finit par me dire en riant tellement, tellement, que c'est parce que je suis trop gros. Et moi, je m'amuse à être gros et je m'étale autant que je peux et ils se poussent un petit peu en rigolant fort. Des fois, maman, ça la fait pleurer tellement elle en peut plus de rire. J'aime bien jouer à être le plus gros, même si c'est toujours eux qui gagnent : je finis toujours par aller me coucher.
Quand je viens dans le bureau à l'heure où j'ai le droit, puisque maintenant c'est plus pareil, je regarde que les poissons. Parce que les mains de maman, elles brillent plus. Les bracelets et les bagues ont disparu. Et il y a pas que ses mains qui brillent plus, ses yeux non plus ils rient plus et elle a plus de sourire comme avant.
Aujourd'hui, il y a aussi papa. Et je vois avant de l'entendre que les jolis petits poissons dorés, ils sont morts. Ils flottent dans le bocal. C'est plus rien de magique, juste quelque chose qu'il faut mettre à la poubelle. Et papa, tout bas, il dit, non j'y crois pas, t'as donné de la coke aux poissons ? Et là il crie ça te suffisait pas de replonger, il a fallu que tu atteignes le gosse. Et maman, elle est pas peignée ni rien, elle a l'air d'une chose que moi, j'ai juste envie de prendre dans mes grands bras d'amour mais je sais bien que c'est pas possible, ma maman elle dit tout bas qu'elle regrette et en me regardant, elle dit qu'elle m'achètera tous les poissons de la terre, que c'est pas si grave et que maintenant, bon sang, vous pourriez pas me foutre un peu la paix, tous les deux, j'en peux plus que vous me regardiez comme ça.
Alors papa il me prend par la main, il me dit viens mon grand, maman doit se reposer.
Avant de sortir, je me retourne pour la regarder. Je voudrais qu'elle m'envoie un bisou. Mais je vois bien qu'elle n'est plus avec moi ni avec papa. Je ne sais pas pourquoi je pense si fort aux poissons et que ça me fait horrible.

Il y a beaucoup de monde dans le salon et c'est comme si ça faisait pas vraiment du bruit mais qu'il y en a quand même. Les gens parlent pas fort. Et même, quand je suis entré avec Mama Joana qui me tenait par la main, le bruit il a été encore moins fort. Mama Joana, elle me dit toujours qu'elle est ma maman de la cuisine, parce qu'elle s'occupe de moi. Mais aujourd'hui, elle pleure. Alors papa lui dit, ça va Joana, vous pouvez nous laisser. Et elle part en faisant un gros bruit dans sa gorge.
Des gens viennent vers moi. Ils disent pauvre chéri, comme c'est triste. Mais je comprends pas pourquoi eux ils ont l'air si triste. C'est pas leur maman, qui est partie, c'est la mienne. Papa, que je voudrais embrasser tout le temps parce que ses joues, elles sont tristes, il m'a expliqué que maman, elle regrette beaucoup pour les poissons, moi j'ai dit c'est pas grave les poissons. Mais maman, elle est où ? Elle est partie chercher tous les poissons de la Terre, il me dit. J'aime pas ça, parce que je veux pas que ma maman elle parte pour des poissons.
Maintenant, c'est tout fini avec les gens, on est tous les deux papa et moi. Et Mama Joana, bien sûr. Des fois, je demande à papa pour les poissons, où ça en est.
Je joue plus jamais à être gros sur le canapé. Papa il regarde n'importe quoi à la télé. Et pis moi aussi. Mais en vrai, je regarde pas, je m'assois sur ses genoux et je reste là, longtemps. Et papa il me dit jamais d'aller me coucher. On reste tous les deux. Je crois qu'on s'aime très fort et qu'on a le même chagrin. Je parle plus beaucoup de maman et des poissons, je vois bien que papa, ça le rend malheureux.
Aujourd'hui c'est dimanche, la famille vient, c'est à dire mon grand-père et puis mes tantes, mes tontons et puis mes cousins, mais ils sont déjà très grands, mes cousins. Papa il a trois frères, alors ça fait beaucoup de famille d'un coup. On mange un grand repas, c'est pas trop gai, même si Mama Joana, je le sais, elle a cuisiné plein de choses que j'aime. À un moment, mon grand-père il me demande ce que je voudrais faire plus tard. Et moi je réponds tout de suite, sans réfléchir, pêcheur, je serai pêcheur. Sur le coup, personne ne dit rien. Mais alors, Tonton Sébastien il dit, mais non, tu seras un grand médecin, ou un grand chirurgien, comme ton papa. Je dis non, je serai pêcheur. On est une grosse famille, qu'il me dit tonton Sébastien, tu sais, on doit lui faire honneur. Je le regarde alors et je lui dis ah oui, on est une grosse famille, mais une grosse famille où il y a pas de maman, c'est pas une grosse famille. Quand je serai grand, je veux être pêcheur. Mais ça n'a rien à voir, que tonton il répond et papa il dit Seb, t'arrête ça tout de suite. J'ai bien vu que ça rendait personne content.
Et moi j'ai plus besoin de parler.
Maintenant, c'est plus facile pour moi. Parce que c'est vraiment une bonne idée, pêcheur. En vrai, je suis drôlement inquiet pour maman.
Papa, il a décidé de m'emmener voir une dame psychologue, toutes les semaines. Dans un sens, j'aime bien y aller. Mais au début, c'était pas évident, elle a pas compris tout de suite. La première fois, on a fait connaissance. Elle m'a dit comment elle s'appelle, Muriel, elle m'a expliqué que je viendrai la voir toutes les semaines, que je pouvais dessiner tout ce que je voulais, enfin, du bla-bla, quoi. Mais moi, je regardais tout le temps ses mains. Quand elle les bougeait, son bracelet brillait et la bague aussi, une jolie bague avec une pierre verte. Je fixais tous ces brillants et je ne faisais rien d'autre. Elle, elle disait rien. Et puis à un moment, elle a tout doucement enlevé ses bijoux et m'a dit, tu vois, je les mets là. Tu fais ce que tu veux. Alors j'ai pris une feuille et je l'ai posée sur les bijoux. Et puis on est resté tous les deux, comme ça, à rien se dire. C'était bien, c'était drôlement bien même. C'était comme si j'étais dans un grand repos. Et puis j'ai pris un crayon et j'ai commencé à dessiner. Un poisson. Et puis tout plein de poissons et elle m'a donné plein d'autres feuilles de papier.
À chaque fois, c'est papa qui vient me chercher et toujours il me demande alors, ça va mon grand ? Et moi je lui serre la main fort. C'est notre signal pour dire que ça va bien. Quand ça va moins bien, je détache un petit peu la main. Mais lui, il me la serre toujours fort, la main. J'aime bien ça, parce que ça me rend content que mon papa il aille bien.
Le plus difficile, c'est le soir. Quand c'est l'heure de se coucher et que mon papa il est plus là pour me serrer la main, ou me prendre dans ses bras. Alors, j'ai deux sortes de nuits. Des fois, c'est la nuit qui fait mal. Je reste sans bouger et je vois juste un grand trou où tout ce qu'on veut faire quand on le voit, c'est se jeter dans ce vide noir. Et j'ai très mal dedans parce que c'est tout dur partout. Et je voudrais que ça s'arrête, j'en peux plus d'avoir mal comme ça, mais je sais pas quoi faire. Et puis, quand j'ai de la chance, c'est la nuit des petits poissons dorés. C'est les nuits où je pleure. Alors je fais comme ça : quand je commence à pleurer parce que j'ai trop de chagrin, je pleure le plus possible. Et à force, quand c'est tout mouillé partout, alors c'est le bonheur parce que je pars à la pêche, je suis un marin qui connaît tout sur son métier et je vais partout, partout sur toutes les mers où il y a des poissons dorés et je cherche ma maman. Parce que je voudrais lui dire que pour les poissons, c'est pas grave.
Maintenant, je vais deux fois par semaine chez la dame psychologue. Avant, mon papa et moi, on arrivait juste à l'heure et on n'attendait pas. Bonjour Renaud, elle disait à mon papa. Bonjour Muriel, il disait. Moi je la regardais quand elle me disait bonjour. Maintenant, mon papa il m'amène et puis j'attends un petit peu dans la salle d'attente, tout seul. Mais jamais longtemps. J'aime bien la salle d'attente parce qu'il y a plein de choses nouvelles, des livres et des choses accrochées aux murs. J'ai jamais beaucoup le temps de les regarder mais aujourd'hui, je vois un tableau. Je reste devant si fort à le regarder que j'ai pas entendu Muriel arriver. Elle reste à côté de moi et on regarde tous les deux. Au bout d'un moment, elle m'explique que c'est la copie d'un tableau, que le peintre qui l'a fait l'a appelé « La magie des poissons ». C'est comme ça qu'elle dit. La magie des poissons. Elle me dit attends, tu sais ce qu'on va faire, on va le prendre avec nous. Je fais oui de la tête. Depuis les petits poissons dorés et les papillons de maman, j'avais jamais rien vu d'aussi beau.
On s'assoit comme d'habitude mais je dessine pas tout de suite. Je regarde le tableau. Elle l'a posé à côté de moi en mettant une boîte derrière qui le tient droit, pour que je le voie mieux. Mais je la regarde pour savoir si je peux faire autrement, elle me dit oui, que quand on regarde un tableau, on est aussi important que la personne qui l'a peint. Alors je prends le tableau dans mes mains. Je le regarde longtemps et au bout d'un moment je le pose sur mes genoux et je me mets à dessiner mes poissons.
Quand l'heure est finie, je regarde Muriel parce que j'ai vraiment envie d'emporter le tableau chez moi. Elle me dit non, mais elle dit qu'il sera là à chacune de nos séances. Je lui fais confiance. Ce jour-là, quand papa vient me chercher, je serre très fort sa main.
Je vois bien que maintenant, c'est plus pareil quand je suis couché. Le plus souvent, c'est le gros vide noir qui prend toute la place et j'ai très mal. Presque toutes les nuits. Mais ça m'arrive encore de pleurer et alors je joue au marin qui va chercher plein de poissons dorés, tous plus jolis les uns que les autres. Ils sont de plus en plus brillants et je sais que plus ils brillent et moins je les verrai souvent.
Demain je vais dire tout ça à papa.
Maintenant j'ai très peur.
Parce que je sais qu'un jour je ne pleurerai plus et que je ne verrai plus les poissons dorés. Je ne chercherai plus ma maman parce que je le sais bien qu'elle est morte.


Pour visionner le tableau :
https://www.eternels-eclairs.fr/images/peinture/tableaux/paul-klee-HD/paul-klee-magie-poissons.jpg
4
11
36
13
Tivrusky IV

Elle est noire sur fond marron. Une légère cicatrice sur le bois, cette brûlure.

Le couteau avait été adopté par un homme, grand. Il était assez imposant, aimait manger, vivre.
Nous ne savions pas quand il avait été acquis. Sa lame était régulièrement aiguisée : un doigt vieux, et pourtant ferme la tâtait par moment, comme pour la tester. Et jamais il ne se blessait.

Le couteau appartenait à cet homme. Chaque midi, il était sorti du tiroir, de l'ancien meuble normand décoré et, comme s'il s'agissait d'un rituel, était poussé méthodiquement sur la table.

La cuisine était l'endroit de vie par excellence. Parfois, lorsqu'elle s'animait, les cris des enfants résonnaient, d'autres couteaux étaient distribués, tout aussi méthodiquement.

La grand-mère avait un couteau qui ne coupait pas.
Les deux grandes, les parents, un couteau à viande.
Le petit frère, le béseau, prenait ce qu'il restait.

L'homme au couteau prenait son verre, avalait les médicaments.

Pas un seul instant, cette distribution n'était contestée : en grandissant, le frère avait eu un couteau qui coupait, seul changement dans cette routine profondément ancrée.

Le brûlure survint un dimanche midi : il faisait beau. Le soleil normand était quelque chose dont on profitait. Nous sortions les chapeaux et le parasol ; une table à l'extérieur et un barbecue étaient dressés. Le hasard fit qu'une cendre tombât sur le manche, le marquant à jamais. Ce jour-là, il resta à l'écart toute la journée. Lorsque l'Homme s'en servit, de ce couteau malade, ce fut deux jours plus tard.

Le bois, après cet assaut, avait subi un coup dur. Le temps aussi humide ne vint pas améliorer son état : il resta deux jours et deux nuits dans la grosse armoire normande. Lorsque l'homme le sortit de nouveau, il tenait la forme. Il l'aiguisa, passa un chiffon huilé sur la lame : le couteau retrouva ses premières jeunesses. Il coupa la viande - du mouton - avec magnificence, ce jour-là. N'importe qui aurait dit que la vieille main ridée tenait un couteau tout neuf. Le tête chauve de l'homme souriait, d'un air épuisé. Il avait sur le visage un air bienveillant que seuls ont les hommes qui en ont beaucoup vécu : insaisissable, triste, mais pourtant tellement comblé. Des cernes et un air fatigué se lisaient dans son regard. Comme pour se donner plus de contenance, sa main serrait fermement le couteau.

À table, les discussions commençaient, d'autres étaient évitées. Des jeux de regards, froncements de sourcils, engueulades mentales avaient lieu. Il n'était pas rare qu'un des adultes doivent hausser le ton pour faire taire ces fripouilles de gosses...et lui, l'Homme, il intervenait parfois, donnant raison au plus petit. Le béseau était malin. Il aimait se battre. Parfois, il avait l'honneur de tenir ce gros manche entre ses mains : il aimait sentir les nœuds du bois, la viande se plier sous la lame coupante...ensuite, il rendait le couteau à l'Homme.

Les jours passèrent, la famille vint moins souvent dans cette maison de campagne. Le couteau resta, lui, dans ce meuble familier, cette seule tâche noirâtre témoignant de la blessure de guerre. Et puis...

...ils revinrent. Chacun reprit sa place, en silence. D'autres le regardèrent, lui, en ouvrant le placard ; ils le sortirent pas. L'armoire fut fermée, les discussions et le repas commencèrent.

À table, une place restait obstinément vide.
1
2
6
2

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0