Chapitre 8 - Partie 1

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LUNIXA


  Comme l'avait prévu le Marquis Dragor, le voilier avait été stoppé par la glace à deux jours des côtes. Sans perdre une minute, il était descendu du navire, accompagné de l'un des soldats de la délégation, et ils étaient partis en direction des terres, à la recherche d'un moyen de transport. Il nous avait laissé pour seule consigne d'être prêts à partir à tout instant.

  Mais cela faisait à présent huit jours que Magdalena avait bouclé le gros de mes bagages et nous n'avions toujours aucune nouvelle.

  Quand bien même cette situation me réjouissait car le retard que nous prenions était considérable – il ne restait qu'une semaine avant les fiançailles – je ne pouvais m'empêcher de m'inquiéter. Leur était-il arrivé malheur ? Qu'est-ce qui leur prenait autant de temps ?

  Je sursautai en entendant quelqu'un tambouriner à ma porte. Ce n'était pas un serveur, ils ne frappaient pas aussi fort.

  — Nix, ouvre, c'est moi, fit Francesco.

  — Je ne veux pas te voir !

  Malgré tous les efforts qu'il avait faits pour tenter de se racheter, je ne lui avais toujours pas pardonné. Sa simple présence me rappelait constamment ce que j'avais dû abandonner à cause de lui.

  — La vigie vient d’apercevoir quelqu'un en approche. C'est le Marquis Dragor.

  Cette nouvelle me déchira. Ils étaient saufs, mais nous allions arriver à temps. Je sortis lentement de mes draps, posai mes capes sur mes épaules et ouvris la porte. Je comptais me rendre directement sur le pont, mais Francesco avait d'autres plans : son bras me barra le passage. Je me tournai vers lui, le regard mauvais.

  — J'ai compris, assura-t-il. Tu avais raison, je t'ai considérée comme une marchandise. Je n'aurais jamais dû te forcer la main.

  — C'est un peu tard pour t'en rendre compte, nous sommes sur le point d'accoster.

  — Je te promets de t'aider à faire en sorte que ces fiançailles n'aient pas lieu.

  Je soupirai et passai sous son bras pour rejoindre le pont. J'étais trop fatiguée pour me disputer. Cette traversée avait été éreintante. Je n'avais plus qu'une envie : dormir dans un lit, sur la terre ferme, puis rentrer chez moi.

  Le vent était si glacial que j’eus l’impression de recevoir une gifle cinglante quand j'ouvris la porte pour accéder au pont. Je n'y avais plus mis les pieds depuis une dizaine de jours, de peur de mourir de froid ; à juste raison. Mon corps se mit instantanément à grelotter malgré la dizaine de couches qui le couvrait. Comment les habitants de ce pays faisaient-ils pour vivre par des températures pareilles ? C'était inhumain.

  Toute tremblante et bataillant contre le blizzard, j'avançai vers le pavois où j'avais repéré la chevelure de feu de Magdalena.

  — Ils sont là-bas, me dit-elle en pointant l'horizon du doigt.

  Au début, je ne vis que la glace qui avait emprisonné le navire, jusqu'à ce que d'étranges attelages surgissent du brouillard. Il s'agissait de calèches très simples, sans toit ni roue, surélevées sur deux planches et tirés par d'énormes chiens. Cependant, ils étaient si gros que j'avais des doutes sur leur nature. Des cochers les dirigeaient en tenant des rênes d'une main ferme, comme s'ils conduisaient des chevaux.

  Ils s'arrêtèrent à quelques mètres du bateau et je réussis enfin à distinguer le Marquis Dragor. Il venait de descendre de l'un des attelages, celui le plus proche de la coque. Les matelots déroulèrent l'échelle. L’émissaire la réceptionna et commença son ascension.

  — Que sont ces attelages ? m'enquis-je en désignant les étranges calèches.

  — Des traîneaux, répondit Francesco, qui nous avait rejoints entre-temps. Ils permettent de se déplacer facilement sur les sols glacés et enneigés.

  J’aurais aimé poser d'autres questions, mais le Marquis Dragor venait d'arriver sur le pont et s'approchait de nous. L'épaisse fourrure sur ses épaules devait le protéger du froid polaire. Le chanceux.

  — Je suis navré de vous presser, dit-il une fois devant nous, mais nous devons partir sur-le-champ, sinon, je crains que nous n'arrivions pas à temps.

  Il ordonna ensuite à des matelots de chercher nos bagages tandis qu'il nous guidait à l'échelle. La descente fut très laborieuse. Empêtrée dans mes jupes et mes capes qui volaient au vent, je ne voyais pas où je mettais les pieds et manquai plusieurs barreaux. Je parvins malgré tout à atteindre la banquise sans tomber. Soulagée d'être arrivée saine et sauve, je fis un premier sans me méfier de ce sol inconnu ; grossière erreur. Mon pied glissa et je me retrouvai par terre. Une vive douleur s’élança dans mon coccyx. Par la Déesse ! comment pouvait-on marcher là-dessus ? C'était impossible ! Après m'être relevée avec beaucoup de mal, je faillis retomber dans la seconde.

  — Attendez, Comtesse ! hurla le Marquis Dragor pour se faire entendre par-dessus le blizzard. (Je cessai de bouger.) Vous allez juste glisser avec des chaussures pareilles, reprit-il une fois à mes côtés. Tenez-vous à moi.

  J'acceptai le bras qu'il me tendait et nous commençâmes à avancer. Malgré cela, mes pieds continuaient à déraper. Le Marquis finit par me faire basculer sur le côté pour me prendre dans ses bras et avancer plus vite. Il me déposa dans le traîneau, à côté du soldat parti avec lui, récupéra un sac dans un coffre à l'arrière et retourna au bateau. Comment faisait-il pour rester aussi stable ? Je plissai les paupières et fixai ses pieds avec attention. Une armature en fer dotée de pointes était attachée à ses semelles grâce à des sangles. Quand il marchait, les piques s'enfonçaient dans la glace, lui permettant de tenir en place sur ce sol dérapant. Ingénieux...

  Le temps qu'il revienne avec le reste du groupe, tous dotés du même système anti-glisse, j'avais cru que j'allais mourir sur place. Le blizzard semblait empiré de seconde en seconde. Il s'insinuait sous mes vêtements, me mordait la peau, glaçait mon sang... Je ne sentais plus mes pieds, ni mes doigts, mes oreilles, mon nez ou encore mes lèvres. J'avais l'impression de geler sur place.

  Francesco s'installa à mes côtés et m'enveloppa dans sa cape. Il tremblait presque autant que moi.

  — Couvrez-vous avec ceci, nous ordonna le Marquis Dragor en nous donnant des capes en fourrures, vous allez tomber malade sinon.

  Il n'eut pas besoin de se répéter ; je lui arrachai pratiquement des mains l'une des capes et m'emmitouflai entièrement dessous, tête comprise. Les chiens se mirent à courir peu de temps après. Pendant plusieurs heures, je restai sous la fourrure pour essayer de me réchauffer avec mon souffle, tout en me frictionnant les bras à travers mes manches, les jambes à travers mes jupons.

  Lorsque mes tremblements cessèrent – en grande majorité – je me risquai à sortir la tête. Ma mâchoire s'affaissa. Je n’avais jamais vu un ciel aussi stupéfiant. Je n’étais même pas sûre qu'il soit vrai. Un violet sombre indescriptible couvrait l’intégralité de la voûte céleste tandis que des rubans de lumière verts, jaunes et rose la traversaient. Ils ondulaient noblement avant de disparaître, puis réapparaissaient pour reprendre leurs danses sinueuses envoûtantes. Ce spectacle de la nature était si saisissant que je ne ressentais même plus le froid sur mon visage.

  — Ce sont des aurores boréales, déclara le Marquis Dragor, un sourire aux coins des lèvres. Magnifiques, n'est-ce pas ?

  Magnifiques ? Ce mot me paraissait loin d'être suffisant. Je ne savais même pas s'il existait un mot capable de décrire ce tableau. Incapable d'en détourner le regard, je l'admirai jusqu'à ce qu'il disparaisse, puis portais mon attention sur le paysage. Tout n'était que glace autour de nous ; des centaines de kilomètres de glace à perte de vue. Je n'aurais jamais imaginé cela possible, même en rêve. C'était incroyable. Et ce silence... seuls la respiration des chiens et le bruit de leur pattes sur le sol venait le briser. À part cela, rien. Juste du silence. Une larme se glaça sur mes cils devant tant de beauté.

  — Atteindre Gravior va nous prendre trois jours de traîneau sur la banquise, expliqua le Marquis. Nous devrions arriver avec une demi-journée d'avance sur la cérémonie.

  Ces mots m'arrachèrent au monde fantasmagorique dans lequel j'évoluais et me ramenèrent à la réalité : les fiançailles.

  — Ne peut-on pas la décaler ? m'enquis-je.

  — Non. D'après les informations que j'ai eues en cherchant les traîneaux, elle va être de grande envergure.

  Je m'en passerais d’autant plus. Moi qui détestais assister aux événements de la noblesse...

  — Et vous ne savez toujours pas avec qui je suis censée me fiancer ? risquai-je.

  — Non, seul l'intéressé et sa Majesté sont au courant. D'ailleurs, aucun invité ne sait qu’il assistera à des fiançailles ; elles seront annoncées au cours de la soirée. C'est une autre raison pour laquelle nous ne pouvons les reporter.

  — Pourquoi tant de mystère ?

  — Notre pays est très fermé. Sa Majesté veut donc faire de cette alliance un événement mémorable.

  C'était surtout un moyen comme un autre de divertir le peuple, cette cérémonie ne servait qu'à cela...

  — Même si le traîneau n'est pas ce qu'il y a de plus confortable, vous devriez essayer de vous reposer, Comtesse. Vous en aurez besoin.

  Je pensais ne pas en être capable, à cause du froid et de la dureté du banc. Pourtant, je finis par fermer les yeux et m'endormir profondément.


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