Chapitre 5 - Partie 1

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LUNIXA


  Malgré ce que je laissais paraître, je ne me sentais pas bien. L'appréhension me coupait l'appétit, me rendait gauche – au point de me faire renverser mon café et faire un accro sur ma robe.

  Mon mal-être parvint pourtant à empirer encore au moment de préparer mes bagages. Je ne voulais l'aide de personne, mais cela faisait maintenant une bonne demi-heure que j'étais par terre, à genoux devant l'une de mes valises désespérément vides, comme moi.

  — Nix ?

  Je tournai la tête et surpris Alexandre, encore accrochée à la poignée de porte de ma chambre. Il était adorable dans son petit ensemble bleu ciel. Cette teinte mettait en valeur ses beaux cheveux doré et ses grands yeux brun foncé au regard vif qui fixaient mes bagages. Son visage se leva vers moi, illuminé d'un immense sourire.

  — On part en vacances ? s'enjoua-t-il.

  Ma gorge se noua.

  — Non, mon cœur, viens voir ici.

  — Éli aussi ?

  — Elle est là ?

  — Oui, au fond du couloir.

  — Alors oui, appelle-la.

  Il partit en trottinant et revint une minute plus tard, accompagnée de sa sœur, tout aussi mignonne dans sa robe accordée à la tenue de son jumeau. Elle aussi possédaient une magnifique chevelure blonde comme les blés et légèrement bouclée ; en revanche, seul l'un de ses yeux avait la couleur du chocolat. Le second, lui, avait celle de l'or.

  Tandis qu'elle s'installait sur mes genoux, Alexandre s'assit en tailleur sur le tapis, à côté de ma valise, face à moi.

  — Pourquoi tu fais tes bagages si on part pas en vacances ? demanda-t-il.

  Je passai une main dans les cheveux d'Éléonora. Ils me regardaient tous deux avec de grands yeux inquisiteurs. Mon cœur se serra.

  — Je pars demain chez... un ami, mentis-je, incapable de leur avouer la vérité. Mais comme il habite très loin d'ici, je vais être absente un certain temps.

  — On ne peut pas venir avec toi ? s’enquit Éléonora.

  — Que veux-tu dire par « un certain temps » ? renchérit Alexandre.

  — Non, c'est vraiment très loin, alors cela n'aura rien de plaisant ; puis il faut que vous continuiez vos cours avec Monsieur Varos... Je ne serai pas là pendant deux mois.

  Du moins, je l’espérais.

  — Ça fait beaucoup, constata mon fils en s'aidant de ses doigts pour compter le nombre de jours.

  — C'est pas juste, marmonna sa sœur en croisant les bras. J'aime bien faire des voyages, moi.

  — On dit partir en voyage, la corrigeai-je, un sourire empreint d'une triste tendresse. Et crois-moi ma puce, si je pouvais rester ici avec vous, je le ferais.

  — On peut t'aider à faire tes bagages, alors ? proposa-t-elle les yeux brillants d'enthousiasme.

  Alexandre me regardait de la même façon.

  Cela me faisait mal de voir qu'ils acceptaient mon départ avec autant de facilité, cependant les enfants n'ont pas vraiment la notion du temps. Ils ne réalisaient pas que cette séparation serait plus longue que toutes celles que nous avions déjà vécues. Qu'ils m'aident à faire mes valises allait aussi agrandir mon malaise, mais comment pouvais-je résister à leur demande, à leur regard espiègle ? Il nous restait si peu d'heures avant mon départ... Alors j’acceptai. Mes petits sautèrent de joie et retournèrent mes armoires et tiroirs en un rien de temps.

  En triant mes vêtements et en sélectionnant les plus chauds, je me rendis compte d'un problème existentiel : j'allais mourir de froid en arrivant là-bas. Je possédais bien quelques gants longs et des capelines, ce qui suffisait aux hivers illiosimeriens, mais à ceux de Talviyyör ? Un violent frisson secoua mon corps. J'en tremblais d'avance.

  Je me rendis en ville avec les jumeaux afin de chercher des vêtements plus épais. Évidemment, je ne trouvai rien ; nous n'en avions pas besoin ici et les voyages à l'étranger restaient plutôt rares. Mais finalement, en remontant à l'ombre d'une ruelle sinueuse, je finis par tomber sur une boutique qui vendait de grandes capes en laine légère. Je ressortis avec les cinq que possédait le magasin, au bonheur du vendeur, tout de même dérouté par mes achats. J'en avais également pris deux petites pour mes enfants, ne pouvant leur refuser ce cadeau lorsqu'ils me les avaient demandées. Cela pouvait très bien être le dernier que je leur offrais.

  Mes bagages bouclés, je passai le reste de la journée à jouer avec eux. Puis, même si je n'avais toujours pas retrouvé l'appétit, je me forçai à manger deux-trois bouchées au dîner. J'avais déjà assez de mal à garder une ligne correcte, il ne manquait plus que je la perde et tombe malade pendant le voyage. Quoique, cela n'était peut-être pas une si mauvaise idée...

  Comme la veille, je me couchai avec Alex et Éli dans les bras, mais cette fois-ci, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Je la passai à profiter de leur contact, de leur chaleur, de leur parfum et à contempler leur visage endormi, le moindre de leur trait – leur petit nez retroussé, leurs longs cils charbonneux, leurs joues pleines typiquement enfantine qui se creusaient d'une discrète fossette lorsqu'ils souriaient... afin de les graver à jamais dans ma mémoire.

  — Dame Nature ! s'écria une femme affolée. Réveille-toi, Lunixa ! L'un des soldats vient d'arriver.

  Me réveiller ? Je m'étais endormie ? Mais quand ? J'avais pourtant vu les jumeaux se lever vers dix heures, les avais aidés à s’habiller après avoir dit à leur gouvernante que je m'en occupais... J'entrouvris à peine les paupières et me tournai vers la pendule. La petite aiguille se situait sur le un et la grande sur le neuf.

  Je me redressai d'un coup, les yeux soudain grands ouverts. La lumière du soleil déjà haut dans le ciel m'aveugla aussitôt et, même en m’en protégeant rapidement, des cercles de couleurs se mirent à danser devant moi. Par la Déesse, comment pouvait-il être deux heures moins le quart ?

  — Et nous qui pensions que tu voulais juste rester seule, souffla Alicia. Si nous avions su que tu t'étais assoupie...

  Sans me laisser le temps de m'accoutumer à l'éclat du jour, elle me tira par le bras pour me lever, puis fit signe à ma femme de chambre de me préparer. Malgré l'urgence, cette dernière me laissa mettre mes jupons seule – je lui avais toujours interdit de me dévêtir complètement à cause de ma marque royale –, puis je me retrouvai dans un ouragan humain, sans avoir réellement conscience de ce qui se passait autour de moi. Les domestiques s'activaient à une vitesse étourdissante ; ils furent si rapides qu'au bout de trente minutes, je quittai ma chambre habillée, coiffée et maquillée. En revanche, je n'avais plus le temps de manger : Giulia était en train d'accueillir le reste de la délégation.

  Avec appréhension, je descendis les escaliers et suivis le valet qui me guida jusqu'au petit salon. J'aurais voulu retenir son poing lorsqu'il toqua, mais je n'en fis rien. Les coups retentirent à mes oreilles comme une condamnation à mort.

  — Entrez ! fit la voix de Giulia, à moitié étouffée par la porte.

  Le valet l'ouvrit pour moi et courba légèrement l'échine. Je n'avais aucune envie d'entrer dans cette pièce, ni de rencontrer ceux qui allaient m'enlever à ma famille. Pourtant, je passai le pas de la porte.

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