Chapitre 4 - Partie 1

6 minutes de lecture

LUNIXA


  Bercée par les voix de mes enfants qui jouaient calmement dans leur chambre, j'émergeais lentement de ma torpeur, profitant de ces derniers instants de sommeil, quand des coups secs retentirent soudain contre la porte.

  — Lunixa ! tonna Francesco de l'autre côté. Sors de là, nous devons parler.

  Entendre sa voix m'arracha brusquement des bras de Morphée et raviva les souvenirs de son annonce, la colère dans mes veines.

  — Lunixa ! réitéra-t-il alors que je m'asseyais au bord de lit, fixant le battant avec inimitié.

  — Qu'est-ce qu'il se passe avec Francesco ? Vous vous êtes disputé ?

  Ces questions innocentes d'Alexandre me rappelèrent sa présence et celle d'Éléonora à mes côtés, et toute antipathie déserta mes traits tandis que je baissais les yeux vers eux. Ils jouaient avec des reliques de l'Ancien Temps : des petits véhicules sans chevaux et à la forme étrange, les voitures d’autrefois, que j'avais un jour trouvées au marché. Mes enfants soutinrent mon regard dans l'attente d'une réponse avant de se tourner vers la porte quand Francesco tambourina derechef dessus. Mes doigts se crispèrent sur les draps. Je n'avais aucune envie de le revoir après sa trahison, mais ce n'était pas en restant cloîtrer dans leur chambre que je pourrais rétablir la sécurité de mes enfants.

  Je descendis du lit, traversai la pièce à grandes enjambées et ouvris brusquement la porte, surprenant mon cousin qui, poing en l'air, s'apprêtait à toquer encore une fois. Sans lui adresser un mot, je le contournai, puis me rendis dans ma propre chambre, à quelques mètres de là. Francesco m'emboîta le pas.

  Arrivée dans la pièce, je le sommai d’entrer à son tour d'un geste sec, puis claquai la porte dans son dos. Ses yeux bruns plongèrent dans les miens.

  — Bon écoute-moi Lunixa, il n'y a pas...

  Je le giflai.

  Un son fort et net se répercuta contre les murs de ma chambre. La claque fut si violente que sa tête se retrouva brutalement de profil. Interdit, Francesco ne bougea pas ; il m'avait déjà vu en colère et hausser le ton lorsque nous nous étions disputé au sujet des Lathos, même sortir de mes gonds la veille, quand je lui avais envoyé le reste de mon café au visage, mais au grand jamais porter la main sur quelqu'un. Pourtant je venais de le faire, sur lui. Cela ne me ressemblait pas ; je n'étais d'ordinaire pas violente. Mais le revoir m'avait remise hors de moi. Et je l'étais toujours malgré mon geste.

  Encore incapable de parler sans lui hurler dessus, je croisai les bras sur ma poitrine, le regard torve, et attendis qu'il s'explique. Je voulais voir ce qu'il avait à dire pour sa défense avant de lui exprimer le fond de ma pensée.

  Francesco reprit la parole au bout d'une bonne minute de silence et ce, pour énoncer une vérité déjà connue.

  — Je l'ai peut-être méritée, mais s'il te plaît, Nix...

  — Ne m'appelle plus ainsi, cinglai-je. Tu n'en as plus le droit.

  Il présenta ses paumes en signe de paix.

  — D'accord, Lunixa. Mais écoute-moi.

  — J'écoute.

  Il prit une profonde inspiration avant de se lancer.

  — J'ai fait ça pour toi, d'accord ?

  — Pour moi ? répétai-je, ahurie. Alors que tu sais pertinemment que je veux rester célibataire ? Comment as-tu pu penser ne serait-ce qu'une seule seconde que promettre ma main à un homme me ferait plaisir ?

  — Mais Dame Nature, Lunixa ! Tu n'es pas faite pour vivre seule ! Tu es la femme la plus convoitée de tout le royaume. Pourquoi t'obstines-tu ?

  — Ce n'est pas une raison !

  — Tu es splendide, une beauté sans égale avec ton atypique mais envoûtante chevelure blanche et tes grands yeux turquoise. Tu es fine et élancée. Tu as le sourire facile, un charme fou, une sincérité rare et une joie de vivre qui se dépeint sur ton entourage. Regarde aussi comment tu t'occupes des jumeaux ; tu feras une excellente mère. Alors oui, je ne t'ai pas demandé ton avis, mais j'ai fait ce qu'il y a de mieux pour toi.

  — Donc tu penses que je ne suis pas capable de savoir ce qui peut me rendre heureuse ? De prendre mes propres décisions ?

  Une étincelle d'incompréhension traversa ses yeux.

  — Je n'ai pas...

  — Si, le coupai-je. C'est exactement ce que tu as dit en décrétant qu'aller à l'encontre de mon choix était ce qu'il y a de moi, juste après m'avoir dépeinte comme si je n'étais qu'une de tes marchandises. Est-ce ainsi que tu m'as vendu à Sa Majesté ? (Je le foudroyai d'un regard noir lorsque ses lèvres s’entrouvrirent.) N'essaye surtout pas de me convaincre que je fabule, Francesco. Ce pays où tu vas bientôt étendre ton réseau mais dont tu taisais le nom durant le repas, c'est Talviyyör, n'est-ce pas ?

  Seul le silence me répondit, décuplant la colère en moi.

  — Tu m'as vendu auprès du Roi et de cet émissaire ; tu veux m'envoyer dans un pays à plus d'un mois de voyage d’ici, où très peu d'Illiosimeriens ont un jour mis les pieds et dont seulement une poignée dont je ne fais pas parti parlent la langue, comme pour leur donner un aperçu de ce que tu pouvais leur offrir ; et tu veux que j'épouse un homme qu'aucun de nous ne connaît ? Un parfait inconnu ? Comment oses-tu me dire qu'il s'agit du mieux pour moi ?! éclatai-je.

  — Mais pourquoi tu ne souhaites pas te marier ? souffla-t-il, fatigué.

  — J'ai mes raisons et je n'ai aucune envie de les partager avec toi. Maintenant, c'est toi qui vas m'écouter ! enchaînai-je avec encore plus de véhémence. Ce manoir a la chance de posséder un téléphone, alors tu vas tout de suite contacter le château et me régler ce problème, peu importe le temps et le prix que ça te coûtera !

  Son regard se voila d'un coup et il détourna les yeux.

  — Je l'ai déjà fait, déclara-t-il gravement.

  — Pardon ?

  — Contacter le château... Après ton départ hier soir, Giulia m'a vertement tancé, puis ordonné d’appeler le palais dès les premières heures. Je l'ai donc fait, sous sa supervision ; elle pourra te le confirmer. Au bout de trois heures d'appel, j'ai fini par avoir Sa Majesté. Ton profil est le plus intéressant des prétendantes potentielles, il tient à ce que ce soit toi ; ce n'est pas discutable.

  Figée par ces mots, j'avais du mal à respirer. Ce n'était pas possible. Rien n'avait changé. Comment pouvait-il à nouveau contrôler ma vie, me forcer à me fiancer à un homme contre ma volonté, alors qu'il ignorait tout de mon existence ?

  — Lunixa ?

  La voix de Francesco me ramena d'un coup à lui, m'arrachant à l'ombre de vieux souvenirs qui se tapissaient au plus profond de ma mémoire.

  — Quand ? lâchai-je.

  — Quand quoi ?

  — Quand et où doivent avoir lieu ces fiançailles ?!

  — Le vingt-deux debriva, à Talviyyör.

  Ma mâchoire s'affaissa. C'était dans deux mois !

  — L'émissaire talviyyörien, six soldats, une femme de chambre et un représentant du Roi arriveront au manoir demain, déclara-t-il, après le déjeuner. Le départ est prévu vers quinze heures.

  Ces mots me blessèrent bien plus que n'importe quelle arme. Cela ne me laissait aucune chance d'aller plaider ma cause ! Une vague de répugnance me gagna. Je ne pouvais plus rester dans la même pièce que mon cousin ; sa promiscuité me rendait malade. Je n'avais pratiquement jamais abominé quelqu'un autant que lui.

  Levant le bras, je désignai la porte.

  — Sors d'ici et appelle Giulia.

  — Lunix...

  — Maintenant !

  Juste avant de quitter ma chambre, il jeta un dernier coup d'œil par-dessus son épaule. Il paraissait... blessé ? Comment osait-il, alors qu'il m'avait traité comme un vulgaire objet ?! Lui seul était responsable de mon animosité envers lui !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Défi
Lou C
En réponse au défi : "Escorte Girl or Boy".
Lancé par Rosenoire
___________________________________________________
34
27
71
6
Mic Chan
Un brin de « tendreté » saupoudré d’espièglerie juvénile.
0
0
0
3
pierre françois

Une ligne se tord ;
en arabesques de mots-
Un son qui fend l'air...

0
0
0
0

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0