Chapitre 2 - Partie 1

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LUNIXA


  — Alors, de quoi voulais-tu me parler, demandai-je à Giulia en refermant la porte de son bureau.

  J'avais déjà une idée de la conversation qui allait suivre, mais j'espérais me tromper. Le silence de ma mère adoptive me fit comprendre que ce n’était pas le cas. Mon estomac se noua et la délicate odeur de bois franchement travaillé et vernis du nouveau mobilier ne m'apaisa en rien. Avec réticence, je m'approchai des fauteuils en face de Giulia. Elle attendit que je sois assise pour ouvrir un tiroir de son bureau, puis, sans mot dire, elle en sortir une liasse de lettres. Mes yeux s'agrandirent de stupeur.

  — Combien ?

  — Dix-huit demandes de fiançailles, en quatre semaine.

  Je fermai les yeux en prenant une inspiration difficile.

  Par la Déesse...

  Je savais que leur nombre risquait d'augmenter après que nous eûmes fêté mes vingt-et-un ans, le mois dernier, mais jamais je n'aurais imaginé en recevoir plus d'une dizaine ! Comment autant d'hommes pouvaient-ils penser que mon anniversaire m'avait fait changer d'avis ? Oui, il ne me restait plus que deux ans avant d'atteindre l'âge du mariage, donc plus qu'un seul pour trouver un futur époux car les fiançailles devaient durer au moins un an ; ce qui serait juste si j'étais revenue sur ma décision. Mais ce n'était pas le cas. Je souhaitais toujours rester célibataire.

  Repoussée par la situation, je rouvris les yeux et observais la pile de missives avec aversion. Giulia ne me l'imposa pas plus longtemps et la jeta à la poubelle sans en ouvrir une seule, avant de plonger son regard dans le mien.

  — Je sais que tu voulais retarder le plus possible ton année de service à Dame Nature, mais il est temps que tu la fasses, ma chérie. Sinon, tu vas être obligée de choisir un fiancé parmi tes prétendants.

  Tous mes muscles se tendirent à cette perspective.

  — Tu ne veux toujours pas considérer cette possibilité ? s'assura-t-elle.

  Je secouai vivement la tête. Non, il en était hors de question ; jamais je ne nous exposerais à un tel risque.

  Les yeux brillants de compassion, Giulia n'insista pas et posa une main réconfortante sur la mienne.

  — Comme je m'en doutais, j'ai pris la liberté d'envoyer ton dossier à plusieurs temples. J'ai reçu la dernière réponse aujourd'hui : trois peuvent te prendre dès maintenant, deux dans un mois et le dernier dans trois.

  J'assimilai ses informations avec un mélange de soulagement et d'appréhension. À moins d'avoir envie de s'engager dans les ordres, vouloir rester célibataire après l'âge du mariage ne rentrait pas dans les bonnes mœurs. Même si nous ne faisions pas ce choix pour travailler par la suite dans le milieu du plaisir, cette décision était vue d'un mauvais œil par toutes les sphères de la société. Aussi les autorités avaient-elles mis en place une année de service obligatoire à Dame Nature pour tous ceux qui souhaitaient suivre cette voie, afin de permettre aux religieux d'essayer de nous ramener sur le droit chemin ou de déclencher notre vocation. Ce n'était qu'une fois ce devoir accompli que nous pouvions enfin rester célibataire, que je serais enfin libérée de tous ces demandes de fiançailles et protéger à jamais de la menace d'un mariage. Car il n'y avait pas de retour en arrière possible : si l'on décidait de rester célibataire après notre année au temple, on le restait jusqu'à la fin de nos jours.

  Comme les prêtresses n'avaient pas la moindre chance de faire flancher ma volonté, je n'aurais en réalité plus à m'inquiéter de mes prétendants dès mon premier jour au temple. Et que représentait un an contre une vie de sécurité ? Mais m'y rendre signifiait aussi quitter ma famille pendant une année complète, ne plus avoir de contact avec eux à part par courrier, et la simple idée de ne plus voir les jumeaux durant tout ce temps me déchirait de l'intérieur. Nous n'avions jamais été séparés plus de deux semaines.

  — Quand dois-je te donner ma réponse ?

  — D'ici la fin de la semaine, ce serait bien.

  Cela me laissait peu de temps pour réfléchir. Cependant, Giulia avait pris la peine de faire les démarches à ma place et elle avait raison ; je ne pouvais repousser mon service plus longtemps.

  — Ce sera suffisant, assurai-je en me levant. Merci pour ton aide.

  Ma main se posait sur la poignée quand Giulia reprit la parole.

  — Je comprends que ce soit difficile, ma chérie, mais dis-toi que c'est un mal nécessaire.

  — Je vais essayer...

  — Si tu as besoin d'en parler, reviens me voir. Tu sais que je serai toujours là pour toi, qu'importe tes choix.

  — Oui, et je ne pourrai jamais t'en remercier assez.




  Entre la décision concernant mon service et la leçon sur les lois de la famille et de la procréation, une partie de moi espérait que la fin de la semaine n’arriverait jamais. Mais les secondes, les minutes et les heures continuèrent de s'écouler et le moment d'appliquer le décret finit irrémédiablement par arriver.

  Un poids se logea sur mon cœur en voyant les filles de plus de dix ans regarder sans comprendre les garçons de leur âge partir avec Monsieur Scholeio, tandis que la directrice emmenait les plus petits. Elles étaient encore si jeunes, si innocentes. Comment leur expliquer sans les effrayer qu'elles devaient rester vierges jusqu'à leur mariage et ne jamais s'unir à un autre homme que leur époux, sous peine d'être exécutées ? Que les hommes, de la même façon, ne devaient jamais toucher d'autres femmes que la leur, à l'exception d'éventuelles filles de plaisir ? Et que tout bâtard né de relation extra-conjugale serait exécuté en même temps que ses parents ? Je ne voulais pas qu'elles vivent dès à présent dans la crainte de ces lourdes sanctions.

  Prenant sur moi, je commençai malgré tout à leur en parler. Si elles ne réagirent pas vraiment au début et me fixèrent d'un air dérouté, étrangères à ces problèmes d'adulte, une étincelle de peur finit par s'allumer au fond de leurs prunelles. Ma gorge se serra à cette réaction. Elles se lancèrent des regards incertains, osant à peine se tourner vers les unes vers les autres, et l'une d'elle, Agapé, commença à avoir du mal à respirer. J'eus à peine le temps de prononcer son nom qu'elle éclata brusquement en sanglot. Prise de court, je me figeai et la dévisageai un instant, avant de poser les yeux sur les autres filles et de les interroger du regard. De longues secondes s'écoulèrent avant que l'une d'elle ne me réponde dans un murmure.

  — Elle est amoureuse d'Eupolis et... ils se sont déjà fait des bisous.

  Les pleurs d'Agapé redoublèrent.

  — On va mourir...

  Ces mots me fendirent le cœur tout en déversant une vague de colère dans mes veines. Voilà ce qui arrivait lorsque l'on mêlait les enfants aux problèmes des adultes ! Sans plus attendre, je rejoignis mon élève pour m'accroupir à ses côtés et la rassurer en essuyant ses larmes, lui expliquer qu'elle ne risquait rien car elle n'avait rien fait de mal, que les relations des enfants n'avaient rien à voir avec les relations des adultes.

  Mes paroles réconfortantes parvinrent à apaiser Agapé, mais pas à lui rendre le sourire, ni à faire disparaître l'éclat de peur qui habitait désormais ses yeux et ceux de ses camarades. Ayant fini le cours en avance, je tentai de leur changer les idées avec un peu de dessin, en vain ; lorsque la cloche sonna la fin de la journée, elles quittèrent la salle le regard baissé et fuyant, le pas hésitant et le haut du corps replié sur lui-même. Les garçons passèrent peu de temps après devant la porte de la classe, dans le même état.

  Les conseillers étaient-ils fiers d'eux ? Certains enfants étaient si effrayés à présent qu'ils n'allaient plus oser interagir avec leurs camarades du sexe opposé ! Mais quelle importance ? Puisqu'il y avait des chances pour que cette peur les incite à ne pas fauter plus tard, il n'y avait rien de mal à cela. Tous les moyens devenaient bons dès qu'il était question de faire respecter ou appliquer une exigence par la Déesse !

  Leur décision et leur absence totale de scrupule avaient beau faire bouillir mon sang, je ne parvenais pas à leur en vouloir complètement. Dame Nature n'avait absolument rien d'une divinité aimante ; elle se rapprochait bien plus d'une déité funeste.

  Près de huit cents ans auparavant, révoltée par le comportement de l'Homme vis-à-vis de la Nature, elle avait pratiquement éradiqué notre espèce de la surface de la Terre. Des dix-neuf milliards d'êtres humains qui la peuplaient en l'an 2188, la veille de la Punition, seuls dix milliards y avaient survécu. Par la suite, la destruction de tout ce que possédait l'humanité avait provoqué la mort d'encore huit milliards de personnes. Il n'y avait plus d'habitation, de moyen de transport, de moyen de communication... Dame Nature leur avait tout retiré, les renvoyant pratiquement à l'Âge de fer. Ce génocide ne s’en était toutefois pas arrêté là, car des guerres avaient en plus éclaté, afin de définir les nouveaux pays, et de nombreux hommes y avaient encore perdu la vie. À la fin de cette violente hécatombe, il ne restait plus qu’un milliard d'humains sur Terre.

  Plusieurs siècles s'étaient écoulés depuis et l'humanité avait réussi à se reconstruire jusqu'à un certain point avant de voir son essor s'arrêter presque complètement. Parmi toutes lois qu'elle avait dicté, Dame Nature avait imposé des limites à notre développement, nous ordonnant d'empêcher la création et de détruire tout ce qui était contre-nature, sous peine de représailles ; et au bout d'un moment, la majorité des inventions avaient fini à tomber dans cette catégorie. Nous vivions désormais dans une époque qui ne pouvait plus progresser, comme figée dans le temps.

  C'était cette menace qui planait constamment au-dessus de nous qui pouvait nous rendre si enclin à lui obéir ou à faire respecter ses exigences. Nous craignions tous qu'une nouvelle vague punitive ne s'abatte sur nous si nous l'offensions à nouveau, de nous retrouver face à cette déesse qui avait pratiquement décimé l'humanité pour lui faire payer ses méfaits la première fois, et qui ne nous laisserait certainement pas de troisième chance.

  Ressentant soudain la fatigue de la journée, je m'installai à mon bureau, y posai mes coudes et appuyai mon front contre mes mains, les yeux fermés pour me reposer quelques minutes.

  Elle devait être plus grande que je ne le pensais, car je finis par réellement m'assoupir.

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