Chapitre 52 - Partie 1

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LUNIXA


  Cela faisait des mois que je n'avais pas eu un sommeil aussi paisible. C'était tellement reposant. J'aurais aimé profiter de cette quiétude encore longtemps, malheureusement, on ne m'en laissa pas la possibilité. Des pas s'approchèrent. Kalor grogna et resserra son étreinte autour de moi. Lui non plus n'avait aucune envie de se réveiller.

  La personne s'arrêta à côté de nous et s'éclaircit la voix.

  –Altesses, il faut que vous vous leviez, déclara Magdalena.

  –Encore cinq minutes, marmonna-t-il.

  –Je suis navrée, mais votre femme a besoin de beaucoup de temps pour se préparer.

  J'ouvris les yeux d'un coup. Nos renouvellements de vœux. C'était aujourd'hui.

  Kalor embrassa ma nuque et me relâcha. Je me redressai, passai une main dans mes cheveux puis lui jetai un coup d'oeil en me mordant les lèvres. Il me sourit.

  –J'ai hâte de te revoir en blanc, à tout à l'heure.

  Il me donna un dernier baiser, quitta la chambre et regagna ses propres appartements. Je me tournai vers Magdalena, désemparée.

  –Que dois-je faire à présent ?

  –Nous laisser nous occuper de tout.

  Nous ?

  Sur ces mots, une dizaine de domestiques entrèrent dans la pièce. Elles s'inclinèrent puis toutes celles qui portaient une lourde cruche disparurent dans la salle de bain. La dernière me conduisit derrière le paravent dès que je sortis du lit. Elle me démêla les cheveux avant de m'emmener auprès de ses collègues. Elles avaient rempli la baignoire de lait fumant et de pétales de fleur. Un doux parfum s'en élevait. J'étais à peine arrivée qu'elles s'activèrent autour de moi. Elles voulurent retirer ma chemise de nuit.

  –Non ! m'écriai-je en m'écartant.

  –Altesse, nous devons vous préparer.

  –Je vais me laver seule.

  Elles se regardèrent entre elles, déroutées par mon comportement. Tous les nobles se faisaient habituellement dorloter dans leur bain. Mais j'avais ma marque royale. C'était un luxe que je ne pouvais me permettre.

  –Sortez, leur ordonna Magdalena. Si la Princesse ne veut pas de votre aide, vous devez lui obéir.

  Penaudes, elles quittèrent la pièce, me laissant seule avec ma femme de chambre.

  –Les ai-je offensées ? demandai-je.

  –Non, je les avais prévenues que vous souhaitiez faire votre toilette seule, mais visiblement, elles ne m'avaient pas écoutée… Bon, aujourd'hui, vous devez nourrir vos cheveux avec un soin aux œufs, puis passer une heure dans ce bain de lait aux pétales de roses.

  –Pourquoi ?

  –C'est un rituel prénuptial qui vise à augmenter la sensualité de la future épouse.

  Je détournai le regard, gênée par cette explication.

  –Ensuite, vous devez vous faire un gommage puis prendre votre douche, conclut-elle.

  Elle m'indiqua où se situait tout ce dont j'avais besoin puis partit. Je tanguai sur mes pieds et avisai la pièce, en particulier la baignoire. Je ne savais pas quoi faire. Puisque personne ne me surveillait, rien ne m'obligeait à suivre cette coutume. Pourtant, je décidai de suivre les instructions de Magdalena à la lettre. Après le soin pour mes cheveux, je m'immergeai dans le lait. Tous mes muscles se détendirent. C'était très agréable, bien différent d'un bain normal. Je fermai les paupières pour profiter de ce moment de sérénité. Sans m'en rendre compte, je me mis même à fredonner.

  Je ne savais pas si cela avait vraiment eu un quelconque effet sur ma sensualité mais à la fin de ma toilette, j'avais la peau aussi douce qu'un nourrisson. Je m'enveloppai dans une immense serviette et après avoir vérifié un nombre incalculable de fois qu'elle ne tomberait pas, je retournai dans ma chambre.

  Les cinq femmes de chambre qui étaient restées s'empressèrent de me reconduire derrière le paravent. Je m'installai sur la chaise et posai les mains sur la coiffeuse. L'une d'entre elle s'attaqua à ma manucure et une autre prit en charge ma pédicure. Pendant ce temps, une troisième s'occupa de sécher mes cheveux. Magdalena supervisa les opérations. Cela leur prit près de quarante-cinq minutes. Avec tout ce qu’il y avait à faire, je n’avais pas encore pris le temps de manger alors que j'étais réveillée depuis environ deux heures et demi. Je le signalai et Magdalena envoya l'une de ses collègues chercher de quoi me sustenter. En attendant, elle s'attaqua à mon maquillage.

  Elle commença par de la poudre pour unifier mon teint puis souligna mon regard avec du khôl avant me mettre du mascara. Afin de relever le turquoise de mes yeux, elle déposa un dégradé de fard allant du marron au doré sur mes paupières. Puis, elle finit par appliquer du rouge fraise sur mes lèvres, les rendant plus pulpeuses et attirantes.

  Maintenant que mes cheveux étaient secs, elle pouvait me coiffer. Pendant qu'elle me brossait, je grignotai des cookies sans chocolat et des sablés. Mais à peine en avais-je avalé cinq qu'on me retira l'assiette. Comme ma robe était très ajustée, je ne pouvais pas trop manger. Je soupirai. D'ici la fin de la journée, je risquais d'avoir perdu deux kilos.

  Ma coiffure fut l'étape qui demanda le plus de temps. C'était un chignon relevé et très sophistiqué, aux boucles et tresses apparentes. Magdalena y ajouta quelques fleurs blanches puis fit ressortir quelques mèches qui retombèrent avec légèreté sur les côtés de mon visage.

  Les femmes de chambres quittèrent la chambre. Je vérifiai qu'elles étaient bien toute parties avant de me diriger vers l'assiette pour manger un peu plus. Magdalena me prit la main dans le sac. Cependant, je n’eus pas le temps de culpabiliser. Quand je vis ce qu’elle portait dans ses bras, mon cœur manqua un battement et je faillis lâcher le sablé que je tenais. Ma robe.

  Je m’isolai derrière le paravent pour mettre la crinoline et les jupons seule puis Magdalena me rejoignit pour m'aider à revêtir le reste.

  Je compris pourquoi je n'allais pas pouvoir manger quand elle termina de lasser mon bustier. Il était tellement cintré que je n'arrivai pas à prendre de vraies inspirations et qu'il m'écrasait l'estomac. Mais, il mettait ma petite poitrine en valeur. Elle plaça ensuite deux larges bracelets en tissu en haut de mes bras auquel de longues manches ouvertes en mousseline étaient cousues. Elles tombaient jusqu'au sol dans un magnifique drapé.

  Cette robe était magnifique. Le tissu était doux, légèrement brillant et d'un blanc immaculé. En observant de plus près le corsage, je remarquai qu'il était couvert de borderies discrètes mais splendides. Le bas des jupons étaient soulignés de dentelle et malgré leurs nombreuses épaisseurs, ils n'étaient pas si lourds. Magdalena avait réalisé un travail d'orfèvre.

  Une domestique me confia des escarpins à talon haut tout aussi blancs. Je les chaussai puis m'installai sur le banc molletonné qui avait pris la place de ma chaise. Magdalena vérifia mon apparence avant de prendre les bijoux que lui présentait l'une de ses collègues. Elle me mit un bracelet en or au poignet droit, des boucles d'oreilles tombantes ainsi qu'un pendentif avec un diamant. Une autre femme de chambre lui apporta un immense voile en tulle et ourlé de dentelle qu'elle fixa à la base de mon chignon. Magdalena me quitta pour se rendre dans ma chambre. Elle en revint avec mon diadème et le posa avec délicatesse sur ma tête. J'avais du mal à reprendre mon souffle. Elle posa sa main sur la mienne et me sourit avec bienveillance.

  –Respirez, Madame. Vous êtes resplendissante.

  Sur ses mots, elle m'aida à me lever et deux domestiques replièrent le paravent. Je me retournai et me pétrifiai en voyant mon reflet dans la psyché posé en face de moi. Dans un état second, je m'en approchai et posai mes doigts sur le miroir. J'avais du mal à me reconnaître. Je ressemblais tellement à ma mère. L'espace d'un instant, je me vis à nouveau avec les cheveux aussi noirs que la nuit et les yeux bruns. La ressemblance fut encore plus frappante. J'avais l'impression de me tenir devant une vitre et qu'elle me regardait, de l'autre côté.

  –Madame ?

  Je cillai plusieurs fois et revins à la réalité. J'avais retrouvé ma chevelure blanche ainsi que mes iris turquoise et c'était de nouveau mon image qui se reflétait dans le miroir.

  Je m'en écartai et les domestiques purent déployer le drap matrimonial afin de me cacher des regards étrangers avant que je n'entre dans le temple. Elles s'assurèrent que le dessus ne touchait pas mon chignon pour ne pas abîmer leur travail. Celle qui tenait mon voile me rejoignit en dessous et Magdalena aussi, afin de poser une cape sur mes épaules.

  –Êtes-vous prête ? me demanda-t-elle.

  Pas du tout, pourtant, j'acquiesçai. Nous quittâmes mes appartements.

  Derrière le drap et avec la grosseur de ma robe, j'avais du mal à voir où je mettais les pieds. Alors je me fiai aux indications de Magdalena pour avancer. Un frisson me traversa en arrivant dehors. Ma tenue n'était pas du tout adaptée à l'extérieur, le haut était bien trop léger. Je montai tremblante dans le carrosse et une fois à l’intérieur, Magdalena ajusta ma cape pour que je sois mieux couverte. Notre voiture se mit en route.


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Dalya2kya
(Livre déjà publier sur wattpad, quelques personnes ont lue, mais je n'ai pas eu beaucoup d'avis me permettant d'évoluer. Je préfère vous en informer en espèrent que cela ne vous gène pas ^^)

Tu te réveilles dans un endroit dont tu ignores tout, seul, perdu et terrifié. La douleur dans ton crâne et si forte que tu n'arrives plus à réfléchir. Que s'est-il passé ? Il te manque quelque chose, tu en es persuadé... Oui, c'est ça ! Ce qu'il te manque, ce sont tes souvenirs... Des bruits s'élèvent autour de toi ou c'est ton imagination qui te joue des tours.... Tu ne sauras pas le dire toi-même.

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Si tu veux des réponses, il va falloir le découvrir par tes propres moyens, après tout, on est mieux servi que par soi même !
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Oncle Dan

Ceci est mon premier texte. Permettez-moi de me présenter.
Je suis un authentique artiste. J’espère ne pas vous étonner par cette affirmation.
Pour ceux (fort peu nombreux) dont l’enthousiasme serait légèrement teinté d’incrédulité, je vais en faire la démonstration historique. Les convaincus, les convertis, les constipés (mes frères), enfin toutes les personnes qui n’ont jamais douté de ma qualité d’artiste, peuvent retourner à des occupations normales. 
Je ne me servais pas encore d’une plume, que l’on remarquait déjà mon coup de crayon. J’ai commencé, en effet, par être dessinateur.
Ensuite, je me suis fait poète. Racine me pompait et Corneille me faisait bailler, j’ai donc écrit ma propre poésie. Je tiens à votre disposition des carnets entiers d’alexandrins. Toutefois, je vous en déconseille vivement la lecture, le bonheur étant fait d’ignorances.
C’est au collège également que je suis devenu comédien de théâtre. Il me faut confesser que c’ est durant cette période que j’ ai remporté mes premiers véritables succès. Cependant, la célébrité ne s’est pas déclarée immédiatement. J’ai connu quelques débuts difficiles. Périodes hostiles durant lesquelles il ne fut pas permis à mes talents de s’exprimer pleinement. J’ai en effet tenu successivement le rôle du petit Jésus, rapport à mon air angélique, et celui d’un troubadour qui devait chanter en vieux français, alors que j’avais déjà du mal à apprendre le français moderne. Loin de me décourager, et plus obstiné que jamais, j’ai fini par obtenir un rôle à la mesure de mes capacités : « La septième femme de Barbe-Bleue ». Mon premier grand rôle.
La pièce s’appelait « La septième femme de Barbe-Bleue », et la septième femme de Barbe-Bleue, c’était moi. J’étais donc le personnage central de la pièce, la femme de la situation. Si je tombais malade, il fallait rembourser les billets. Quinze jours durant, nous avions confectionné des masques en papier mâché, à grands renforts de colle et de vieux journaux. Ah, si vous aviez vu ma gueule, vous ne douteriez plus de mon triomphe. Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler l’histoire de Barbe-Bleue et de ses sept femmes. Elle est tellement connue de chacun et chacune. C’est une histoire qui commence par « Il était une fois... ». Nous l’avions un peu disons personnalisée, mais de façon très superficielle, le fond restant au fond. Les dialogues avaient été disons modernisés, mais sans atteinte au sens profond de l’histoire qui est resté (et restera toujours) très profond. Ainsi, en ce qui me concernait, mon texte se résumait à une seule réplique qui était « turlututu ». Voilà qui me mettait à l’abri des trous de mémoire.
N’allez surtout pas imaginer que la brièveté de mon intervention orale pouvait nuire à l’intérêt de mon personnage. Que nenni ! Les autres rôles (forcément secondaires) qui s’agitaient autour de moi avec des dialogues plus substantiels que le mien, ne me servaient que de faire valoir. Toute la question était de savoir ce qui allait m’arriver. J’étais l’incarnation du suspense de la pièce. C’est à travers moi que la salle réagissait. C’est pour moi qu’elle tremblait où se prenait à espérer. C’est vers moi que convergeaient tous les regards. C’est moi qui l’ai fait se tordre de rire en portant mon doigt à la bouche de mon masque alors que le méchant Barbe-Bleue me grondait. Une improvisation, un coup de génie, une intuition comme seuls en ont les plus grands !
Après ce succès, mon ascension fut irrésistible.
Les metteurs en scène n’hésitaient plus à me confier des rôles importants aux textes beaucoup plus élaborés. J’ai même joué « en attendant Godot » de Samuel Beckett, ce qui m’a fait passer le temps. Mais mon « sommet » théâtral, je le vécus dans le rôle du fils du Roi Henri dans une pièce historique de Shakespeare. Ce personnage dont l’importance ne saurait vous échapper, je l’ai joué dans un vrai théâtre avec un vrai public. La pièce ne pouvait donc être jouée que par de vrais acteurs. Le théâtre de Dôle, puisque c’est de lui qu'il s’agit, est un petit théâtre auquel il ne manque rien. Je l’appréciais de longue date, en ma qualité (une de plus) de membre des « Jeunesses Musicales de France ». Cette fois, ma qualité (encore une) de prince me fit découvrir l’envers du décor. Je ne me souviens plus de mon texte, ni même si j’en avais un. Ce dont je suis certain, c’est que mon rôle consistait essentiellement à me faire botter le cul par le Roi, mon père. Ce dernier traduisait sur mon envers le courroux qu’il nourrissait à mon endroit. C’était un rôle très difficile. Je veux parler du mien, naturellement. Non pas que je cherche à dévaluer celui du Roi, mais je le répète, c’était un rôle très pénible. Surtout pendant les nombreuses répétitions. D’autant plus que le Roi, pour mieux s’imprégner de son personnage, refusait toute simulation.
Est-ce le trac ? Est-ce la nervosité des jours de « première » ? Toujours est-il que le Roi n’exécuta pas le coup de pied au cul qui m’était destiné dans les règles de l’art. Pourtant, mon fessier était bien là où il devait être. Pour ma part, je tenais mon rôle à la perfection. J’attendais avec la désinvolture de celui qui est sûr de son coup, mais sans laisser-aller excessif. Le coup porta trop bas, et ce furent les deux joyeuses qui réceptionnèrent malencontreusement l’escarpin royal, et s’en trouvèrent fort attristées. Le choc m’expédia sine die dans les coulisses où j’évitai avec l’agilité et la présence d’esprit qui me caractérisent lorsque je viens de recevoir un coup de pied au cul, une grosse caisse et une batterie de tambours placées là par un futur chômeur.
Je garde de l’unique représentation de cette pièce de Shakespeare des souvenirs tellement pénibles qu’ il ne m’ est possible de les livrer qu’ à doses homéopathiques.
Après cette très regrettable rencontre avec l’escarpin royal, il y avait une scène dans cette pièce durant laquelle le roi discutait avec un autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Cette scène avait cela d’intéressant pour moi qui tenais le rôle du fils du roi (ainsi qu’il me semble vous l’avoir déjà dit) qu’elle ne faisait pas intervenir le fils du roi.
Je pouvais donc rester tranquillement dans les coulisses, ce qui me convenait parfaitement, ma timidité faisant que j’ai toujours été plus à l’aise dans les coulisses que sur le devant de la scène.
Cela est vrai aujourd’hui et l’était bien davantage quand j’avais quatorze quinze ans. Or, j’avais précisément environ quatorze quinze ans lorsque l’on m’avait demandé de tenir le rôle du fils du roi, rôle prestigieux que je n’avais pu refuser malgré mon amour des coulisses.
Mais quelque chose survient toujours pour vous faire le coup du lapin au moment précis où vous vous sentez le mieux disposé envers l’Univers.
Dans cette pièce de Shakespeare, ainsi que le précédent incident l’a montré, le roi est souvent de mauvaise humeur, a mauvais caractère, s’énerve pour un oui ou un non, se fâche et d’une manière générale s’agite beaucoup. Je pense qu’il en était ainsi dans la discussion qu’il avait avec cet autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Sans doute a-t-il tapé du pied, fait vibrer les planches ou bousculé la tenture qui servait de décor. Toujours est-il que le blason royal, agrafé à celle-ci, perdit l’une de ses attaches et bascula.
Je ne sais si vous avez déjà eu l’occasion d’observer un blason à l’air penché ou de méditer sur l’effet qu’il peut produire sur les témoins d’une telle anomalie. Il semblerait que cela soit insupportable pour une majorité de personnes car un type qui se disait régisseur me demanda d’aller redresser le blason, toutes affaires cessantes, pendant que se déroulait la scène.
Chaque fois que je le rencontrais, j’éprouvais le désir de me glisser dans une cave et d’y rester planqué jusqu’à ce qu’on sonne la fin d’alerte, exercice difficilement réalisable dans les circonstances où je me trouvais. J’eus beau regarder le quémandeur comme la goutte qui fait déborder le vase, il n’en démordit pas. Je sentais bien qu’il ne me tenait pas en grande estime et ne s’attendait guère à ce que je gagne à être connu.
Je me débattis comme un poisson hors de l’eau face à cette idée saugrenue. L’apparition du fils du roi au milieu d’une conversation qui ne le regardait pas n’avait aucun sens et constituait peut-être – je ne l’ai pas vérifié – un contresens historique. J’allais mourir de honte sous le regard des spectateurs en exécutant ce travail de valet de pied ou de page de cinquième catégorie. J’aurais accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais redresser le blason du Roi dans ma position : jamais.
Rien n’y fit. Pire, d’autres figurants, craignant sans doute de devoir se substituer à moi si je ne me laissais pas convaincre, se joignirent au quémandeur pour me harceler davantage. Et bien, je peux vous affirmer que je me trouvais dans une situation qui donne à sa joie de vivre un sacré coup dans les tibias.
Je dus me résoudre à rassembler mon courage et à me laisser pousser sur la scène. Mon attitude évoquait celle d’un gamin qui, cueillant des pâquerettes sur la voie ferrée, vient de se prendre l’express de 20H42 dans le bas du dos. Aveuglé par les projecteurs, je devinais dans l’insondable obscurité de la salle, une foule de spectateurs dont les cerveaux se transformaient en autant de points d’ interrogation.
Le Roi lui-même, surpris par mon incompréhensible intrusion, interrompit sa fâcherie et il se fit un grand silence comme si l’univers tout entier retenait son souffle pour mieux concentrer son attention sur ma personne.
Je compris soudain ce que veulent dire les gens qui écrivent des bouquins quand ils parlent du temps qui suspend son vol. Tant bien que mal, je parvins à pas comptés jusqu’au blason et entrepris de remettre en place l’agrafe défectueuse.
Pendant ce temps, le Roi, faisant mine de m’ignorer, avait repris son courroux et son exaspération envers son interlocuteur là où il les avait laissés.
Vous pensez bien, séduisantes lectrices et lecteurs perspicaces, que l’agrafe ne se laissa pas faire et que je ressemblais à du personnel de maintenance incompétent travaillant pendant les heures de représentation.
Pulvérisant tous les canons du ridicule, je quittai la scène et le blason comme on quitte les toilettes, c’est-à-dire dans l’état où je les avais trouvés.
Je vous l’avais dit, je suis un artiste. D’ailleurs, je suis né en septembre et tous les gens qui sont nés en septembre sont des artistes. Maurice Chevalier est né le 12 septembre 1888, Agatha Christie est née le 15 septembre 1890, Sophia Loren le 20 septembre, mais aussi Ray Charles, Julio Iglesias, Scott Fitzgerald, Charles Perreault, William Faulkner, Michael Douglas, Georges Gershwin et même Miguel de Cervantes, auteur de Don Quichotte est né exactement quatre siècles avant moi.
CQFD
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