Chapitre 51 - Partie 1

7 minutes de lecture

LUNIXA


  Aucun cauchemar ne perturba le reste de ma nuit. Aucun songe ne vint l'enjoliver non plus, mais leur absence n'avait rien d'étrange. J'avais cessé de rêver depuis le jour où j'avais fui le palais. Même si cela me manquait parfois, chaque sommeil sans rêve était un sommeil paisible, sans tourment, et c'était tout ce que je demandais.

  Le brouhaha ambiant qui régnait dans l'auberge et les rues me tira hélas de la douce torpeur dans laquelle j'étais plongée. Me frottant les yeux, je me redressai, puis jetai un œil à la porte et aux croisées. Que se passait-il ? Je sortis du lit, m'approchai de la fenêtre et écartai les rideaux. Les barreaux d'une échelle masquèrent en partie mon champ de vision. Celle-ci était appuyée sur la façade de l'auberge et passait juste devant la vitre tandis qu'une autre se trouvait contre la maison d'en face. En contrebas, des citoyens les maintenaient en place pour permettre à deux hommes de les gravir. Ces derniers tenaient tous deux l'extrémité d'une banderole.

  La porte grinça dans mon dos. Sans lâcher le rideau, je jetai un coup d'œil derrière moi et croisai le regard de Kalor. Il se figea un instant en me voyant debout, puis s'empressa de me rejoindre. Mes yeux s'agrandirent de stupeur lorsqu'il m'arracha le rideau des mains pour le remettre en place.

  — Qu'est-ce qui te pre…

  — Personne ne t'a vue ? me coupa-t-il en se tournant vers moi.

  — Non… je ne crois pas, pourquoi ? Et pourquoi des banderoles sont-elles en train d'être accrochées dans les rues ? D'où vient toute cette agitation ?

  — Parce que nos renouvellements de vœux ont lieux demain et tout le monde parle de toi, en particulier de ton apparence.

  Oh, Dame Nature…

  Nous étions dans une ville, à six heures de route du château. Que les rumeurs me concernant soient parvenues jusqu'aux oreilles des habitants, contrairement aux villageois de Radoscilo, n'avait rien d'étonnant. Cela n'avait pas posé problème la veille car nous étions arrivés en pleine nuit et tout le monde dormait déjà. Mais maintenant que le jour s'était levé…

  — Je ne peux pas sortir de la chambre ?

  — Non, pas pour le moment, me confirma Kalor, et n'ouvre surtout plus les rideaux. Les citadins sont en train de préparer la ville pour célébrer notre mariage.

  Au moment où il prononça ces mots, l'homme qui montait à l'échelle passa devant la fenêtre. Mes muscles se crispèrent. Si Kalor était venu quelques secondes plus tard, cet habitant m'aurait vue et toute la ville aurait été au courant de ma présence en un battement de cœur.

  — Nous allons partir un peu plus tard que prévu, poursuivit Kalor. Nous pourrons ainsi manger dans la chambre, ce qui t'évitera de devoir porter une capuche pour manger.

  — Merci… et désolée.

  L'un de ses sourcils se haussa.

  — Désolée ? Pourquoi es-tu désolée ?

  — Pour les problèmes que je cause.

  Il prit mon visage entre mes mains.

  — Tu ne me poses aucun problème.

  — Si je n'étais pas aussi étran…

  Il m'interrompit d'un baiser.

  — Tu n'as rien d'étrange, murmura-t-il contre mes lèvres. Tu es unique et c’est en partie pour ça que je t’aime, ma belle Illiosimerienne.

  Interdite, je cillai plusieurs fois.

  — Comment m'as-tu appelée ?

  Un sourire espiègle se dessina sur son visage.

  — Ma belle Illiosimerienne. Parce que tu es magnifique et que tu viens d'Illiosimera.

  Je m'empourprai.

  — Ne m'appelle plus ainsi.

  — Pourquoi ? Je ne fais qu'énoncer la vérité…, ma belle Illiosimerienne.

  Mes joues virèrent à l'écarlate et le sourire de Kalor s'en retrouva découplé.

  — Tu es si mignonne quand tu rougis.




  À la fin du déjeuner, Magdalena nous rejoignit dans la chambre pour m'aider à cacher mon visage. Elle en recouvrit la partie inférieure avec une écharpe, puis elle plaça ma capuche afin de dissimuler au maximum le reste de mes traits sans que cela paraisse suspect. Elle s'assura enfin qu'aucun cheveu ne dépassait du tissu avant de me confier à Kalor. L'air serein, ce dernier glissa une main au creux de mes reins et m'entraîna en dehors de la chambre. Mon pouls accéléra aussitôt. Par réflexe, je faillis allonger le pas pour gagner au plus vite la sécurité du carrosse, mais je me forçai à rester calme et à fixer le sol. La majorité des clients avait beau être toujours attablée, je ne pouvais regarder devant moi et prendre le risque que l'un d'eux voit mes yeux turquoise si singuliers.

  Mes épaules s'affaissèrent de soulagement lorsque je fus enfin assise en voiture. Jamais une minute ne m'avait paru aussi longue ! Par précaution, Kalor tira les rideaux avant que j'enlève ma capuche. Couvrir les fenêtres allait m'empêcher d'admirer les préparatifs de la ville, mais coller mon nez à la vitre n'aurait de toute façon pas été prudent. Nous pouvions en outre toujours percevoir les bruits qui s'élevaient à l'extérieur. M'appuyant sur ces sons, je fermai les yeux et essayai d'imaginer ce qu'il se passait dans les rues.

  J'aurais dû savoir que clore mes paupières était une mauvaise idée. À cause de ma courte nuit, je n'avais pas suffisamment dormi et le sommeil ne tarda pas à me rattraper. Je tentai d'y résister, en vain. Les bras de Morphée finirent par m'étreindre avant la sortie de la ville.

  L'arrêt du carrosse me réveilla quelques heures plus tard. Éblouie par le soleil, je clignai plusieurs fois des paupières. Pourquoi les chevaux n'avançaient-ils plus ? Kalor avait pourtant annoncé que nous ne ferions pas de pause avant le dîner, soit une fois la nuit tombée. Perdue, je me tournai vers lui alors qu'il ouvrait la portière. Sa mine sévère suffit à me faire comprendre que cette halte n'était pas volontaire.

  — Que se passe-t-il ? demanda-t-il au soldat le plus proche.

  — Une foule traverse la route, ce qui bloque le passage des voitures, Votre Altesse. Voulez-vous que j'aille en connaître la raison ?

  Il acquiesça et le garde partit au galop. Ce dernier revint moins de cinq minutes plus tard, armé d'un sourire éclatant.

  — Ils viennent d’appréhender un Lathos, Votre Altesse. Toute la ville se rend à son exécution.

  Mon cœur s'arrêta. Non… pas encore.

  — Voulez-vous vous y rendre, Altesses ? poursuivit le soldat.

  — Non, répondit Kalor. Nous avons déjà accumulé trop de retard pour nous le permettre. Donc dès que la voie sera dégagée, nous reprendrons la route.

  Le sourire du soldat disparut et mon pouls recommença à battre. Dame Nature, merci ; j'avais eu peur qu'on me force à y assister.

  Alors que je faisais de mon mieux pour dissimuler mon soulagement, Kalor sortit du carrosse.

  — Reste à l’intérieur, m'ordonna-t-il sans m'adresser un regard avant de fermer la porte.

  Par la fenêtre, je le vis prendre un étui en cuir dans la poche interne de sa veste. Il en sortit une cigarette, l'alluma et la porta à ses lèvres. Il inspira profondément et expira un nuage blanc, mais cela ne sembla pas le détendre. Ses gestes restaient secs, son expression grave et son regard aussi tranchant qu'une lame de rasoir.

  Fumer apaisa si peu Kalor qu'à son retour en voiture, il se mit à taper nerveusement du pied. Ce geste s'accentua encore lorsque les chevaux se remirent en route et il devint de plus en plus rapide à mesure que nous traversions la ville. Découvrir à quel point manquer la mise à mort du Lathos l'énervait me nouait l'estomac : cela l'irritait tant qu'il ne parvenait même pas à contenir sa frustration. J'aurais pourtant dû savoir qu'il réagirait ainsi. Après tout, quel humain décidait de rater une exécution de gaieté de cœur ?

  Une vague de dégoût et de colère me frappa lorsque des hurlements de joies s'élevèrent dans notre dos. Les yeux clos, je serrais si fermement les poings que mes ongles s'enfonçaient dans mes paumes. Les Lathos n'avaient pas demandé à posséder ses pouvoirs ; pas plus que leurs ancêtres n'avaient cherché à s'en emparer ! Ces derniers les avaient uniquement acquis car Dame Nature était apparue devant eux. C'était sa venue sur Terre qui leur avait donné naissance, sa proximité qui les avait affectés, son aura divine qui s'était insinuée en eux et les avait changés à jamais. Pourquoi refusait-elle de le reconnaître et les accusait-elle d'un vol qu'ils n'avaient pas commis ? Les ancêtres des Lathos et leurs descendants n'étaient coupables de rien.

  Plus qu'à Dame Nature, j'en voulais cependant surtout à mon impuissance. Je ne pouvais rien faire pour remédier à cette situation et cela me révoltait. Faire comprendre aux humains que les Lathos méritaient de vivre autant que nous ne servirait à rien. Les ordres de notre Déesse étaient absolus. Même si, par miracle, certains cesseraient de les exécuter, la grande majorité aurait trop peur de la contrarier et de subir une seconde Punition pour arrêter les persécutions. Tant que Dame Nature blâmerait les Lathos, ils ne pourraient vivre en paix.

  La mâchoire contractée, je rouvris les paupières et posai les yeux sur Kalor. Il avait finalement arrêté de taper du pied et s'était de nouveau plongé dans son roman. Ne voulant plus penser à ce qu'il venait de se passer, je sortis mon propre livre.

  

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
Marylou
(34) Soulages nous montre dans ses œuvres que le noir peut nous paraître lumineux...!
55
20
5
2
Défi
Auriane R

 Il polissait cette petite pierre brillante et translucide avec une application toute particulière. Ses sourcils bruns et froncés disparaissaient presque dans la monture de ses lunettes épaisses, lunettes qu'il ne portait que lorsqu'il se livrait à cette activité. Il avait également remonté les manches de sa chemise blanche jusqu'à ses coudes, trahissant sans mal la concentration dont il avait besoin. On pouvait même remarquer une mince, et un peu disgracieuse, goutte de sueur sur sa tempe grisonnante. Son épaisse moustache dissimulait ses lèvres déjà bien fines, mais on apercevait tout de même l'effort, distinguant une moue concentrée. Ses doigts étaient toujours aussi efficaces qu'à ses vingts ans : minces et agiles, il tenait la pierre dans l'une de ses mains, tandis que l'autre la caressait, chérissant ses éclats précieux.
  Avec son œil professionnel, il releva un instant la tête, tendit le bras pour observer avec un peu de recul le fruit de son travail, le tournant entre ses doigts, l'exposant à la lumière pour admirer l'éclat qui en émanait. Sa moustache se releva sensiblement. Il déposa alors la pierre aussi pure que de l'eau claire sur un petit coussin de soie, et épongea son front du revers de son poignet en poussant un soupir profondément satisfait. Ses lunettes quittèrent son nez légèrement tordu, mais dont la finesse était admirable, pour rejoindre leur étui. Enfin il quitta le tabouret de son atelier, dégourdit ses jambes enfermées dans un élégant pantalon noir en les secouant de façon un peu ridicule, puis prit le petit coussin de soie et retourna dans sa boutique.
  Sylvain tenait depuis maintenant 15 ans cette bijouterie. Bien que ce ne fut pas une entreprise florissante, il devait admettre qu'elle tournait plutôt bien. Cela était peut-être du à son emplacement avantageux en centre-ville, et sa fierté adressait également son modeste succès à son talent et l'application qu'il avait dans la fabrication de ses bijoux.
  Il avait fêté ses 42 ans la veille, seul. Et il s'était couché tôt dans le seul but de venir tôt au travail pour affiner et redonner vie à la pierre qu'il avait acheté à un client la semaine précédente. Son travail était son seul compagnon, et sa seule occupation. Il ne jurait que par les objets précieux, les nommait, leur parlait. Il n'y avait qu'eux pour le comprendre, et il aimait à penser qu'il n'y avait que lui pour les comprendre. Ses seuls contacts se résumaient à ses clients, et sa vieille tante Harriet, atteinte de démence, qui l'avait élevé à la sueur de son front, et à qui il vouait un profond respect.
  Il arrangeait méticuleusement les bagues et les colliers dans le présentoir, et alors qu'il allait se saisir d'un chiffon délicatement imbibé de produit pour enlever la moindre trace sur les vitres, la clochette retentit. Un client. Très professionnel, il reposa vivement les produits, retendit les manches de sa chemise, redressa le menton, et adressa un sourire professionnel à la femme dont le chapeau couvrait encore le visage.
« Bonjour, dit-elle poliment en desserrant le léger foulard qui ornait son cou.
-Bonjour Madame, répondit-il de ce ton clair et publicitaire. »
  Elle enleva son chapeau et fit tomber une cascade de cheveux ambrés sur ses épaules, qu'elle remit en place dans son dos d'un habile coup de tête. Le soleil qui s'engageait dans la boutique grâce à la grande baie vitrée se reflétait sur l'ambre de sa chevelure, donnant l'impression que l'on pouvait caresser l'or. Sylvain resta un instant captivé par cet éclat lui rappelant ces pierres précieuses qu'il aimait tant. La femme portait un tailleur immaculé, et sa stature droite et inflexible laissait transparaître la rigueur que lui demandait son métier. Entre deux âges, elle était parfaitement envoûtante et semblait invoquer un profond respect à ceux qui la regardaient. Elle s'avança doucement vers le présentoir des colliers et autres parures, délicates ou voyantes. Ses sourcils très légèrement maquillés étaient froncés, et les longs cils noirs qui encadraient ses yeux noisettes battaient lentement, comme pour lui donner tout le loisir d'examiner les bijoux.
  Sylvain restait à son poste, prêt à intervenir à la moindre question, à la moindre demande ou réclamation. Cependant, il peinait à garder sa concentration et son professionnalisme intacte : la lumière qui jouait gaiement dans les cheveux de la femme l'hypnotisait plus que de raison. Il se souvenait d'une pierre d'un rare ambré, rouge, qu'il avait un jour tenu entre ses doigts, il se souvenait l'avoir observé durant des heures. Même pure et non polie, cette pierre précieuse était sans doute la chose la plus magnifique qu'il ait jamais vu. Il avait l'impression de se retrouver de nouveau dans cette situation. Son cœur se montrait plus fébrile, et il sentait une espèce d'excitation naître dans son corps. D'abord un léger fourmillement, puis de petites décharges d'adrénaline incompréhensibles se répandaient dans son être.
« Excusez-moi, dit doucement la femme en interrompant ses pensées soudainement, la rivière de perles, à combien est-elle ? Je vois mal son prix. »
  Sylvain, comme s'il venait de se réveiller, sembla d'abord un peu hagard avant de se reprendre. La rejoignant d'un pas vif, il se saisit précautionneusement du présentoir de ladite rivière de perles. Il était fier que son intérêt se soit porté sur celui-ci, il se souvenait de la précision dont il avait du faire preuve pour assembler ces perles d'un sublime noir aux reflets turquoise. Déposant le petit présentoir sur la vitre, il lui répondit avec plus d'engouement que ce qu'il voulait :
« Cette magnifique rivière coûte 115 euros. Regardez ces perles, elles font certainement parties des plus magnifiques au monde, et elles sont encore très peu exploitées dans la confection de bijoux, ça en fait une pièce presque rare. »
  La femme souriait, examinant d'un œil intéressé le collier aux éclats irisés. Elle hochait doucement la tête pour approuver silencieusement les paroles enjouées du bijoutier, qui s'étendait sur la beauté et la rareté de ces perles. Mais ce qu'elle ne distinguait pas en revanche, c'était l'éclat étrange qui s'était allumé dans son regard gris. Il voulait acquérir une nouvelle pierre précieuse, la plus rare, la plus unique, et certainement celle qui lui demanderait le plus de travail.
« Bien, monsieur, je dois dire que vous m'avez convaincu ! Rit-elle doucement en se redressant, je vous l'achète, ce collier sera parfait.
-Oh, je ne peux qu'acquiescer Madame, sourit-il, désespérément professionnel, dois-je l'emballer ?
-Oui s'il vous plaît. »
  Il hocha la tête, et fouilla dans le placard sous la vitrine pour en sortir une élégante boite noire. Il l'ouvrit avec soin, se saisit de quelques feuilles de papiers de soie pour emballer le sublime collier avant de le déposer avec sa délicatesse caractéristique sur le coussin de l'écrin. Refermant la boite, il prit du ruban, et dans un emballage complexe mais tout à fait charmant, il scella la boite, et ajouta une petite étiquette avec le nom de son entreprise. Il se dirigea vers son ordinateur pour enregistrer l'achat qui venait d'être fait. Le voyant faire, la femme s'approcha à son tour, et chercha un instant dans son sac à main pour régler la somme.
« Comment souhaitez-vous régler Madame ? »
  Se détachant un instant de l'écran de son ordinateur, il la regarda, poliment, sans vraiment se rendre compte de l'émotion qui dansait dans ses yeux, et qui mit un instant la femme mal à l'aise. Mais elle se reprit bien vite, offrit un sourire sans saveur mais urbain.
« Ce sera par chèque.
-Très bien. »
  Cochant quelque chose sur son ordinateur, il lui tendit un stylo pour qu'elle puisse remplir les quelques lignes. Ce qu'elle fit bien évidemment, avant de lui tendre le chèque.
« Parfait, j'aurais besoin d'une pièce d'identité Madame.
-Oui, bien sûr, marmonna-t-elle presque en cherchant de nouveau de son sac, avant de tirer la petite carte de son portefeuille. »
  Elle lui présenta, il s'en saisit, comme il aurait saisi une grande opportunité, et l'inspecta longuement, attentivement. Madame Elsa Emmanuelle Maynard. Il s'attarda également attentivement sur son adresse. Elle habitait non loin de sa boutique, quelques rues plus loin seulement. Comme s'il prenait soudainement conscience de sa présence, il hocha la tête et lui rendit sa carte avec un sourire un peu moins professionnel et plus sincère. Pendant qu'elle rangeait ses quelques affaires, il s'occupait de glisser la petite boite joliment emballée dans un sac plus grand décoré par l'insigne de sa boutique, glissa le ticket de caisse à l'intérieur et il lui tendit.
« Merci beaucoup de votre achat Madame, j'espère qu'il vous plaira autant lorsque vous le porterez ! Dit-il joyeusement, surtout, si vous avez la moindre question, ou le moindre problème avec le bijou, n'hésitez pas à revenir, je suis à votre disposition.
-Je vous remercie, et je n'oublierai pas, répondit-elle en attrapant le sac, bonne journée Monsieur.
-A vous aussi. »
  La clochette tinta lorsqu'elle passa la porte pour sortir, et Sylvain se décala pour suivre du regard l'éclat précieux et unique de ses cheveux, une lumière avide ondulant dans ses yeux.


 Il était 19h32, sa boutique, pendant les périodes estivales, restait ouverte jusqu'à 19h30, il était donc en train de ranger, nettoyer, et de peaufiner chaque petit détail pour que son travail de demain commence dans les meilleures conditions. Depuis la visite de Madame Elsa Emmanuelle Maynard en début d'après-midi, il n'avait de cesse de se rejouer la vision de ses cheveux aux allures de pierres précieuses douces et souples. Il était persuadé que la fibre de ses cheveux était constituée d'un matériau unique dont il n'avait pas encore connaissance. Mais il désirait ardemment connaître. Tout ce qui rapprochait de l'éclat d'un bijou devenait pour lui une source inépuisable de savoir, et de désir. Il avait résisté difficilement à l'envie de toucher ses cheveux d'ambre doré, de vérifier l'éclat, la texture... Il ne savait pas encore comment il devait travailler ce matériau, mais il se doutait bien que la plus grande douceur et précision seraient nécessaires. C'était bien trop précieux.
  Alors qu'il astiquait consciencieusement mais d'un air un peu absent la vitrine des bagues, il réfléchissait aux bijoux qu'il pourrait confectionner avec quelque chose d'aussi précieux que cela. Et son esprit avide s'imaginait milles et une façon de rendre hommage à cette matière qu'il savait unique sans même l'avoir touché.
  Se rendant dans son atelier en arrière-boutique, il arrangea et nettoya les outils qu'il avait utilisé aujourd'hui pour polir ce petit diamant, toujours légèrement distrait et perdu dans ses songeries. Il souriait, cela se voyait aux coins relevés de sa moustache. Madame Elsa Emmanuelle Maynar, la femme aux cheveux précieux. Il sentait en lui les picotements produits par l'adrénaline qui excitaient son cœur. Il était curieux de travailler une nouvelle matière. Depuis des années, il travaillait avec le soin et le respect nécessaires pour rendre hommage à ces pierres plus ou moins précieuses, il connaissait par cœur les soins qu'il devait leur prodiguer, tel un médecin du raffinement. Alors la simple idée, et découverte, de quelque chose d'aussi unique et jamais tenté suffisait à réveiller en lui un sentiment intrépide. Mais il savait qu'il ne pourrait pas se lancer dans une telle œuvre sans préparation, sinon, il gâcherait et bâclerait un travail qui pourrait être son chef d’œuvre.
  Il était l'heure de définitivement fermer boutique, et de rentrer chez lui. Habitant juste à côté de son travail, il rentra à pied, dans l'air doux de cette soirée de printemps. Son appartement n'était pas grand, mais suffisant pour un homme seul. De nature très organisé, rien ne traînait, et la décoration se résumait au strict minimum. Fonctionnel, et épuré. Par habitude, et vue l'heure, il se dirigea mécaniquement vers sa cuisine. Mais ce soir, sa démarche était plus légère. Il avait un nouveau but, un nouveau travail, quelque chose à apprendre, et à expérimenter. Il se mit à siffloter gaiement en mettant l'eau à bouillir.
  Il avait mis sa télévision sur une émission d'histoire un peu quelconque. Il n'avait en réalité besoin que d'un bruit de fond pendant qu'il appliquait chacune de ses idées sur papier, méticuleusement. Il dessinait les prototypes des bijoux qu'il avait en tête, chacun réalisé avec ce matériau si unique. Il n'en avait jamais vu de pareil. Cela avait fait renaître son désir profond de création. Il s'acharnait sur son carnet de croquis, les doigts noircis par le crayon qu'il estompait pour créer des ombres, des reliefs. En même temps que les lignes prenaient vie sur sa feuille de qualité, il échafaudait un plan pour se procurer le plus vite possible ce matériau si magnifiquement brillant. Un petite goutte de sueur commençait à perler sur sa tempe grisonnante. L'excitation réveillée en lui ne parvenait à s'éteindre. Il devait mettre à exécution son projet.

 Sylvain ferma la boutique. C'était la fin de la semaine, et il était terriblement fébrile. Malgré sa folle excitation du début de semaine, il avait essayé de prendre son mal en patience, il voulait être bien préparé. Et ce soir, il était bien plus que prêt. Son cœur courait sous sa cage thoracique, à tel point qu'il avait l'impression d'avoir de la fièvre. Ses yeux d'acier brillaient d'une façon si excités que cela en devenait dérangeant, malsain. Il était prêt.
  Chaque soir avant d'aller se coucher, il répétait son petit plan, avec un sourire qu'il ne prenait pas la peine de réprimer. C'est donc naturellement qu'il enfila sa petite veste en lin, ses gants en cuir parfaitement cirés, et qu'il sortit de sa boutique en prenant soin de fermer derrière lui. D'un pas presque guilleret, il contourna sa boutique pour rejoindre la porte de son atelier à l'arrière, et déverrouilla la porte. Cela sera bien plus facile pour rentrer précipitamment lorsque tout sera accompli. Le soleil tombait à peine lorsqu'il ressortit, et le ciel ressemblait à un jaune d’œuf joliment éclaté. Un mince sourire relevait le coin de ses moustaches alors que d'une main assurée, il passa le petit sac à dos contenant son matériel sur son dos, évidemment. Il était prêt.
  Sa démarche était parfaitement posée, calme et régulière, seuls ses doigts qui pianotaient dans les airs traduisaient une certaine excitation. Le mouvement rapide de ses yeux étaient également révélateur ; ses yeux papillonnaient d'un numéro de maison à un autre, guettant les noms sur les boites aux lettres, le nom de la rue... Son cœur, avec sa petite danse excitée, envoyait dans son corps de délicieuses décharges d'adrénaline. La décharge fut plus délicieuse encore lorsqu'il arriva enfin devant la charmante petite demeure portant le numéro de l'adresse qu'il avait apprise par cœur. Sur la boîte aux lettres, le nom de Madame Elsa Emmanuelle Maynard était calligraphié délicatement. Il souriait vraiment, ses lèvres minces apparaissaient sous sa moustache désormais relevée. Il ouvrit le petit portillon et se faufila jusqu'à la porte d'entrée. Il ne prit pas la peine de sonner. Ayant observé ses habitudes durant toute la semaine, il savait que la femme aux cheveux précieux ne fermait sa maison à clef qu'une fois qu'elle allait se coucher, donc vers environ 23 heures. Il avait également constaté qu'elle vivait seule dans cette jolie maison à l'allée fleurie.
  C'était le cœur léger qu'il posa la main sur la poignée, et ouvrit la porte d'entrée. La porte ne grinça pas, et il en fut heureux. Son cœur tambourinait, il dansait très probablement un tango endiablée, mais malgré cela, tout son corps agissait avec un calme olympique. Dans ses yeux, une flamme ardente et malsaine brûlait plus fort encore que lors de sa première rencontre avec cette femme. Il avançait avec précaution dans le couloir de l'entrée, et tendait l'oreille, à la recherche du moindre bruit qui lui indiquerait où elle pouvait bien se trouver. Ce fut le bruit de couvert que l'on posait négligemment dans l'évier qui lui répondit. S'il avait pu rire d'excitation, il l'aurait fait.
  Sans prendre plus de précaution, il s'avança jusque devant la porte de la cuisine. Cependant, il ne rentra pas immédiatement. Non, il devait d'abord se préparer, chercher le bon outil, chercher le meilleur moyen d'empêcher la femme de crier, et surtout pour enfin récupérer le fruit de ses désirs.
 Dans la cuisine, il entendait des bruits de vaisselle, et la femme qui chantonnait. Il en profita donc pour ouvrir son sac et chercher l'outil le plus propice à tout de suite éteindre la voix de la femme sans gâcher le matériau qui le rendait si fébrile d'excitation. Il examina un à un les marteaux, pinces et autres aiguilles plus ou moins fines pour finalement se saisir d'un scalpel furieusement aiguisé. Cela lui sembla être le meilleur outil pour approcher la femme, la maîtriser. Il craignait un instant que cela abîmât l'ambre pure et sauvage de ses cheveux. Il devait agir avec précaution.
  Il déposa son sac contre le mur, et serra entre ses doigts gantés le scalpel resplendissant. De son autre main, il ajusta sa veste en lin, recoiffa ses cheveux pour empêcher des mèches égarés de le déranger, et enfin, il poussa la porte de la cuisine qui était entrebâillée. Elle était de dos, et elle avait fait le sacrilège de contenir ses cheveux d'agatite dans un chignon. Il fronça les sourcils. Elle risquait de les abîmer ainsi. Il sentait une colère sourde s'éveiller dans ses veines et tenir compagnie à son excitation. Il ne voyait qu'un avantage à cela : peu importe son geste, et l'endroit où il décide de la faire taire, il n'abîmerait pas le matériau.
  Il avançait, donc. Ses pas étaient naturellement silencieux, et sa discrétion toute maîtrisée. Cependant, son souffle trahissait les deux compagnes qui chauffaient son corps, et un instant, durant un seul court instant, Elsa Emmanuelle Maynard s'immobilisa. Ses yeux restaient fixés sur le verre qu'elle était en train de laver, mais si elle avait été un chat, on aurait pu voir ses oreilles se tourner vers l'arrière, guettant le moindre bruit provenant de son dos. Ce fut son erreur.
  Sylvain était si proche d'elle qu'il pouvait humer son parfum ressemblant agréablement à celle d'une pomme d'amour sucrée à souhait, et cette immobilisation lui permit de lever son scalpel très précis, et de venir caresser la gorge blanche et offerte. Elle n'eût pas le temps de se tourner, mais un affreux gargouillement franchit ses lèvres déjà rouges. Elle ne put crier, elle ne put tenir debout et Sylvain la rattrapa juste à temps. Il la tenait entre ses bras fermes, et regardait avec fascination le sang d'un sombre écarlate, lui rappelant sans conteste la couleur du grenat, qui s'épanchait en gerbes qu'il trouvait magnifique. Il regardait ce précieux liquide, bien qu'épais, tâcher et contraster avec la pâleur d'albâtre de la femme. Ses yeux noisettes ne possédaient déjà plus aucun éclat, mais le gargouillis se poursuivait, indélicat. Sylvain attendit patiemment que le liquide grenat se tarît avant d'entreprendre ce pourquoi il était venu. Si proche de son but, il sentit les larmes poindre sous ses cils, les ourlant de ces petites billes claires et limpides. Mais il se reprit en constatant qu'il n'y avait plus que quelques gouttes qui s'échappaient de la blessure fine, précise, et fatalement profonde. Le corps éteint pesait un poids de plus en plus difficile à supporter, il l'allongea alors au sol, loin des flaques de grenat pour éviter de tâcher sa convoitise. Il était temps de se mettre à l'ouvrage.

 Sylvain travaillait d'arrache-pied. La sueur de l'effort et de la concentration faisait luire son front étrangement. Ses lèvres étaient pincées mais heureusement dissimulées par sa moustache entretenue. Il avait ôté ses gants en cuir, préférant travailler les mains nues, ainsi il pouvait ressentir toute la texture forte et fine de ce matériau précieux et flamboyant incontestablement d'un ambre encore vivant. Sur les manches de sa veste en lin, quelques tâches désormais presque brunes restaient, mais il ne s'en préoccupait pas. Il était bien trop concentré sur le travail qu'il considérait comme le chef d’œuvre de sa vie. Il polissait, il attachait, il consolidait... Il préservait avec un talent maîtrisé et soigné l'éclat mouvant, tantôt rouge, tantôt doré, tantôt ambré. Dans un coin de son atelier reposait maladroitement un corps taché de rouge sombre. Les yeux éteints ressemblaient à s'y méprendre à ceux des mannequins en vitrine. Son crâne était à vif, laissant apercevoir l'os d'un ivoire maculé et strié de grenat. Quelques gouttes de sang aussi claires que le rubis venaient retracer les traits qui avaient été délicatement vivants. Elle semblait pleurer des perles rouges. Sylvain n'y prêtait plus aucune attention, tout concentré qu'il était. Il attachait, consolidait, coupait, formait, il polissait, mais surtout, il chérissait. Peu importe le prix, peu importe le moyen, rien ne lui provoquait plus de plaisir que de découvrir quelque chose de précieux, et de le chérir avec tout le soin et la dextérité de ses doigts.
2
6
0
15
Défi
MeggieJ

Je deviendrais Sky Desétoiles. Sky est une jeune blonde aux yeux bleu en amande, née en Russie avec des origines irlandaises qui a seize ans. Ses yeux sont en amandes et reflètent sa joie de vivre. Sky est une jeune viatortem, une voyageuse du temps. Cela constitue son principal pouvoir, le second, bien que peu maîtrisé, est le contrôle des élèments. Ayant un tempérament colérique et passionnel, Sky s'entend très bien avec le feu. Elle ne possède pas d'autres pouvoirs. Prête à tout pour aider ses amis, elle se sacrifierait pour plusieurs d'entre eux, mais n'accorde pas facilement sa confiance. Je deviendrais Sky Desétoiles pour son courage et sa détermination.
1
0
2
0

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0