Chapitre 51 - Partie 1

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LUNIXA


  Aucun cauchemar ne perturba le reste de ma nuit. Aucun songe ne vint l'enjoliver non plus, mais leur absence n'avait rien d'étrange. J'avais cessé de rêver depuis le jour où j'avais fui le palais. Même si cela me manquait parfois, chaque sommeil sans rêve était un sommeil paisible, sans tourment, et c'était tout ce que je demandais.

  Le brouhaha ambiant qui régnait dans l'auberge et les rues me tira hélas de la douce torpeur dans laquelle j'étais plongée. Me frottant les yeux, je me redressai, puis jetai un œil à la porte et aux croisées. Que se passait-il ? Je sortis du lit, m'approchai de la fenêtre et écartai les rideaux. Les barreaux d'une échelle masquèrent en partie mon champ de vision. Celle-ci était appuyée sur la façade de l'auberge et passait juste devant la vitre tandis qu'une autre se trouvait contre la maison d'en face. En contrebas, des citoyens les maintenaient en place pour permettre à deux hommes de les gravir. Ces derniers tenaient tous deux l'extrémité d'une banderole.

  La porte grinça dans mon dos. Sans lâcher le rideau, je jetai un coup d'œil derrière moi et croisai le regard de Kalor. Il se figea un instant en me voyant debout, puis s'empressa de me rejoindre. Mes yeux s'agrandirent de stupeur lorsqu'il m'arracha le rideau des mains pour le remettre en place.

  — Qu'est-ce qui te pre…

  — Personne ne t'a vue ? me coupa-t-il en se tournant vers moi.

  — Non… je ne crois pas, pourquoi ? Et pourquoi des banderoles sont-elles en train d'être accrochées dans les rues ? D'où vient toute cette agitation ?

  — Parce que nos renouvellements de vœux ont lieux demain et tout le monde parle de toi, en particulier de ton apparence.

  Oh, Dame Nature…

  Nous étions dans une ville, à six heures de route du château. Que les rumeurs me concernant soient parvenues jusqu'aux oreilles des habitants, contrairement aux villageois de Radoscilo, n'avait rien d'étonnant. Cela n'avait pas posé problème la veille car nous étions arrivés en pleine nuit et tout le monde dormait déjà. Mais maintenant que le jour s'était levé…

  — Je ne peux pas sortir de la chambre ?

  — Non, pas pour le moment, me confirma Kalor, et n'ouvre surtout plus les rideaux. Les citadins sont en train de préparer la ville pour célébrer notre mariage.

  Au moment où il prononça ces mots, l'homme qui montait à l'échelle passa devant la fenêtre. Mes muscles se crispèrent. Si Kalor était venu quelques secondes plus tard, cet habitant m'aurait vue et toute la ville aurait été au courant de ma présence en un battement de cœur.

  — Nous allons partir un peu plus tard que prévu, poursuivit Kalor. Nous pourrons ainsi manger dans la chambre, ce qui t'évitera de devoir porter une capuche pour manger.

  — Merci… et désolée.

  L'un de ses sourcils se haussa.

  — Désolée ? Pourquoi es-tu désolée ?

  — Pour les problèmes que je cause.

  Il prit mon visage entre mes mains.

  — Tu ne me poses aucun problème.

  — Si je n'étais pas aussi étran…

  Il m'interrompit d'un baiser.

  — Tu n'as rien d'étrange, murmura-t-il contre mes lèvres. Tu es unique et c’est en partie pour ça que je t’aime, ma belle Illiosimerienne.

  Interdite, je cillai plusieurs fois.

  — Comment m'as-tu appelée ?

  Un sourire espiègle se dessina sur son visage.

  — Ma belle Illiosimerienne. Parce que tu es magnifique et que tu viens d'Illiosimera.

  Je m'empourprai.

  — Ne m'appelle plus ainsi.

  — Pourquoi ? Je ne fais qu'énoncer la vérité…, ma belle Illiosimerienne.

  Mes joues virèrent à l'écarlate et le sourire de Kalor s'en retrouva découplé.

  — Tu es si mignonne quand tu rougis.




  À la fin du déjeuner, Magdalena nous rejoignit dans la chambre pour m'aider à cacher mon visage. Elle en recouvrit la partie inférieure avec une écharpe, puis elle plaça ma capuche afin de dissimuler au maximum le reste de mes traits sans que cela paraisse suspect. Elle s'assura enfin qu'aucun cheveu ne dépassait du tissu avant de me confier à Kalor. L'air serein, ce dernier glissa une main au creux de mes reins et m'entraîna en dehors de la chambre. Mon pouls accéléra aussitôt. Par réflexe, je faillis allonger le pas pour gagner au plus vite la sécurité du carrosse, mais je me forçai à rester calme et à fixer le sol. La majorité des clients avait beau être toujours attablée, je ne pouvais regarder devant moi et prendre le risque que l'un d'eux voit mes yeux turquoise si singuliers.

  Mes épaules s'affaissèrent de soulagement lorsque je fus enfin assise en voiture. Jamais une minute ne m'avait paru aussi longue ! Par précaution, Kalor tira les rideaux avant que j'enlève ma capuche. Couvrir les fenêtres allait m'empêcher d'admirer les préparatifs de la ville, mais coller mon nez à la vitre n'aurait de toute façon pas été prudent. Nous pouvions en outre toujours percevoir les bruits qui s'élevaient à l'extérieur. M'appuyant sur ces sons, je fermai les yeux et essayai d'imaginer ce qu'il se passait dans les rues.

  J'aurais dû savoir que clore mes paupières était une mauvaise idée. À cause de ma courte nuit, je n'avais pas suffisamment dormi et le sommeil ne tarda pas à me rattraper. Je tentai d'y résister, en vain. Les bras de Morphée finirent par m'étreindre avant la sortie de la ville.

  L'arrêt du carrosse me réveilla quelques heures plus tard. Éblouie par le soleil, je clignai plusieurs fois des paupières. Pourquoi les chevaux n'avançaient-ils plus ? Kalor avait pourtant annoncé que nous ne ferions pas de pause avant le dîner, soit une fois la nuit tombée. Perdue, je me tournai vers lui alors qu'il ouvrait la portière. Sa mine sévère suffit à me faire comprendre que cette halte n'était pas volontaire.

  — Que se passe-t-il ? demanda-t-il au soldat le plus proche.

  — Une foule traverse la route, ce qui bloque le passage des voitures, Votre Altesse. Voulez-vous que j'aille en connaître la raison ?

  Il acquiesça et le garde partit au galop. Ce dernier revint moins de cinq minutes plus tard, armé d'un sourire éclatant.

  — Ils viennent d’appréhender un Lathos, Votre Altesse. Toute la ville se rend à son exécution.

  Mon cœur s'arrêta. Non… pas encore.

  — Voulez-vous vous y rendre, Altesses ? poursuivit le soldat.

  — Non, répondit Kalor. Nous avons déjà accumulé trop de retard pour nous le permettre. Donc dès que la voie sera dégagée, nous reprendrons la route.

  Le sourire du soldat disparut et mon pouls recommença à battre. Dame Nature, merci ; j'avais eu peur qu'on me force à y assister.

  Alors que je faisais de mon mieux pour dissimuler mon soulagement, Kalor sortit du carrosse.

  — Reste à l’intérieur, m'ordonna-t-il sans m'adresser un regard avant de fermer la porte.

  Par la fenêtre, je le vis prendre un étui en cuir dans la poche interne de sa veste. Il en sortit une cigarette, l'alluma et la porta à ses lèvres. Il inspira profondément et expira un nuage blanc, mais cela ne sembla pas le détendre. Ses gestes restaient secs, son expression grave et son regard aussi tranchant qu'une lame de rasoir.

  Fumer apaisa si peu Kalor qu'à son retour en voiture, il se mit à taper nerveusement du pied. Ce geste s'accentua encore lorsque les chevaux se remirent en route et il devint de plus en plus rapide à mesure que nous traversions la ville. Découvrir à quel point manquer la mise à mort du Lathos l'énervait me nouait l'estomac : cela l'irritait tant qu'il ne parvenait même pas à contenir sa frustration. J'aurais pourtant dû savoir qu'il réagirait ainsi. Après tout, quel humain décidait de rater une exécution de gaieté de cœur ?

  Une vague de dégoût et de colère me frappa lorsque des hurlements de joies s'élevèrent dans notre dos. Les yeux clos, je serrais si fermement les poings que mes ongles s'enfonçaient dans mes paumes. Les Lathos n'avaient pas demandé à posséder ses pouvoirs ; pas plus que leurs ancêtres n'avaient cherché à s'en emparer ! Ces derniers les avaient uniquement acquis car Dame Nature était apparue devant eux. C'était sa venue sur Terre qui leur avait donné naissance, sa proximité qui les avait affectés, son aura divine qui s'était insinuée en eux et les avait changés à jamais. Pourquoi refusait-elle de le reconnaître et les accusait-elle d'un vol qu'ils n'avaient pas commis ? Les ancêtres des Lathos et leurs descendants n'étaient coupables de rien.

  Plus qu'à Dame Nature, j'en voulais cependant surtout à mon impuissance. Je ne pouvais rien faire pour remédier à cette situation et cela me révoltait. Faire comprendre aux humains que les Lathos méritaient de vivre autant que nous ne servirait à rien. Les ordres de notre Déesse étaient absolus. Même si, par miracle, certains cesseraient de les exécuter, la grande majorité aurait trop peur de la contrarier et de subir une seconde Punition pour arrêter les persécutions. Tant que Dame Nature blâmerait les Lathos, ils ne pourraient vivre en paix.

  La mâchoire contractée, je rouvris les paupières et posai les yeux sur Kalor. Il avait finalement arrêté de taper du pied et s'était de nouveau plongé dans son roman. Ne voulant plus penser à ce qu'il venait de se passer, je sortis mon propre livre.

  

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