Chapitre 50

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LUNIXA


  Une odeur ferreuse.

  Du liquide entre mes doigts.

  Du sang…. J'ai du sang plein les mains. Est-ce le mien ? Non, je ne pense pas, je ne suis pas blessée. La pièce aussi en est maculée. Il y en a sur le tapis, les meubles, les murs, les rideaux… Mais… Je suis dans le salon bleu de chez Giulia ! Comment suis-je arrivée ici ?

  Je sors de la pièce et avance dans les couloirs, interdite. L'état du manoir est encore pire ici. Des traces carmin tapissent les murs, le mobilier est détruit, du feu se propagent partout autour de moi. Si l’incendie continue de s’étendre, la demeure va être réduite en cendres ! Pourtant, personne ne vient l’éteindre. Le manoir est vide. Seul le bruit de mes talons s'élève au milieu du crépitement des flammes.

  Perdue, je recule de quelques pas quand un hurlement strident retentit.

  — Niiiiiiiiiiix !

  Tout mon corps se pétrifie. Cette voix… c'est celle d'Éléonora ! Paniquée, je traverse les couloirs en courant, gravis les marches quatre à quatre et me rue dans la chambre de mes enfants.

  Mon cœur s'arrête.

  Cette pièce est en parfait état. Il n'y a pas de meuble brisé, les murs sont d'une blancheur immaculée, une légère brise soulève les rideaux… Tout est à sa place. Mais par terre, au milieu du tapis doucement éclairé par la lueur du jour, mes enfants gisent, étendus dans une mare écarlate.

  — Non !

  Je me précipite auprès d'eux et tombe à genoux dans leur sang. Ma robe se teinte aussitôt d'un rouge incarnat.

  Le corps secoué de violents tremblements, je prends mes jumeaux dans mes bras. Leurs petites têtes tombent en arrière. Celle d'Éléonora plus que celle d'Alexandre. Ma fille a eu la gorge tranchée et mon fils, le cœur transpercé.

  — Par pitié, non…, murmuré-je d'une voix brisée (Je passe la main dans leurs cheveux dorés.) Allez mes trésors, ouvrez les yeux, respirez ; je vous en prie… Alex ? Éli ?

  Les secondes s’écoulent sans qu’ils ne fassent le moindre geste, ne prononcent le moindre mot… ne prennent la moindre inspiration. Un trou béant déchire ma poitrine lorsque je finis par comprendre qu'ils n'ouvriront plus jamais les yeux. Le visage ravagé de larmes, je les serre contre mon cœur vide et pousse un cri de désespoir.

  Alors que je les pleure, leur corps froid blottis contre moi, un groupe d'hommes encapuchonnés pénètrent dans la chambre. L'un d'eux pointe mes jumeaux du doigt.

  — Voilà les bâtards, crache-t-il d'un ton méprisant. Emmenez-les.

  Ses sbires s'approchent et m'arrachent mes enfants.

  — Non ! Ne les touchez pas !

  L'homme qui a donné l'ordre de me les prendre baisse les yeux vers moi, me toisant d'un regard empli de répugnance.

  — Et que quelqu'un règle son compte à cette pute.

  Deux affidés surgissent dans mon dos et me plaquent au sol. Je ne me laisse pas faire et me débats de toutes mes forces. Ils n'ont pas le droit de les toucher. Ils n'ont pas le droit ! L'un d'eux bloque mes bras au-dessus de ma tête. Je tente de lui donner un coup de pied. Il immobilise mes jambes.

  — Lunixa….

  Je me tords dans tous les sens. Il faut que je m'échappe, que je sauve mes enfants !

  — Lâchez-moi… Lâchez-moi !

  — Lunixa, réveille-toi !

  La brusque obscurité me surprit. Une seconde auparavant un grand soleil se déversait dans la chambre de mes enfants et à présent, seule la faible luminosité d'une bougie éclairait la pièce. Le voile devant mes yeux se dissipa. Kalor se tenait au-dessus de moi, les cheveux en bataille et le regard inquiet. J'étais de retour à Talviyyör, avec lui.

  Deux larmes roulèrent sur mes joues.

  — Tout va bien, Lunixa. Ce n'était qu'un cauchemar.

  Il s'écarta et les étaux qui enserraient mes poignets et mes jambes disparurent au même moment. Je me redressai aussitôt pour me réfugier contre le bois de lit. Un cauchemar ? Ce n'était qu'un cauchemar ? Tout m'avait pourtant paru si réel : la haine des hommes encapuchonnés, la douleur d'avoir perdu mes enfants, le poids de leur corps sans vie entre mes bras, la chaleur de leur sang sur mes doigts…

  Je n'arrivai pas à respirer.

  Kalor se rendit dans la salle de bain et revint avec un verre d'eau. Je tremblais tellement que je ne parvins à m'en saisir. Il n'insista pas et me prit dans ses bras.

  — C'est terminé, tu n'as rien à craindre. Je suis là, maintenant. Il ne peut plus rien t'arriver. Respire.

  Tout en murmurant ces mots en boucle, il passait une main rassurante dans mes cheveux. Renforcés par la douceur et à la chaleur de son étreinte, ces gestes réconfortants apaisèrent peu à peu mes tremblements et mon souffle, et je finis par retrouver le contrôle de mon corps. Les doigts de Kalor arrêtèrent alors de glisser entre mes boucles, mais il me garda blotti contre lui, dans cette étreinte où rien ne semblait pouvoir m'atteindre.

  — Te sens-tu mieux ? me demanda-t-il après quelques minutes de silence. (J'opinai.) De quoi as-tu rêvé ?

  — Rien du tout.

  — Lunixa… (Il glissa une main sous mon menton et leva mon visage vers le sien.) J'ai bien vu que tu avais souvent le sommeil agité, mais c'est la deuxième fois en moins d'une semaine qu'un cauchemar te met dans cet état. Je pense que tu devrais en parler.

  — Non, ce n'est pas la peine.

  Les lèvres pincées, il m'observa un instant sans dire un mot avant de reprendre la parole.

  — Qui sont Alex et Éli ?

  Malgré la douceur avec laquelle il me posa cette question, tout mon corps se pétrifia.

  — Où… où as-tu entendu ces noms ? demandai-je, complètement paniquée.

  — De ta bouche. Tu as hurlé pendant ton sommeil.

  Oh non…

  — Qu'ai-je dit d'autre ?

  — Ne les touchez pas.

  — Et ?

  — Et c'est tout. Tu as commencé à t'agiter juste après.

  Oh Dame Nature, merci.

  Ne pouvant contenir mon soulagement, je laissai échapper un profond soupir et ma tête retomba contre son épaule. Kalor attendit un peu avant de reprendre.

  — Alors ? Qui sont-ils ?

  Je relevai les yeux vers lui, puis détournai le regard.

  — Mon frère et ma sœur, murmurai-je. Alexandre et Éléonora.

  — Vraiment ? s'étonna-t-il. Je ne savais pas que tu en avais.

  Mon cœur se serra. Oui, j'étais bien issue d'une fratrie, mais les jumeaux n'en faisaient pas partie. La mienne avait volé en éclat il y a des années.

  — Combien êtes-vous ? poursuivit Kalor.

  — Trois, comme vous.

  Et comme nous l'avons autrefois été avec Poséidon et Apollon.

  — Et tu es la… ?

  Deuxième.

  — L’aînée. Alex et Éli ont sept ans.

  Kalor haussa un sourcil à cette précision.

  — Tes parents ont réussi à avoir deux enfants la même année ?

  Cette question innocente eut l'effet d'un baume sur mon cœur. L'écho d'un gloussement étouffé s'éveilla dans mon esprit et, l'espace d'un instant, j'eus l'impression de voir mes trésors sur le lit, avec nous. Les mains plaquées sur les lèvres et le regard pétillant de joie, ils se retenaient à grand peine de rire, déjà amusés par la stupéfaction qui n'allait pas tarder à frapper Kalor. Le poing qui comprimait ma poitrine se desserra et un infime sourire parvint à étirer mes lèvres. Oui, penser et parler d'eux était douloureux, mais cela les ramenait aussi auprès de moi. Et après les avoir cru mort à cause de mon cauchemar… J'en avais plus que jamais besoin.

  — C'est ça, confirmai-je. Ils sont bien nés la même année. Mais aussi le même mois, le même jour, la même heure.

  Kalor fronça les sourcils et me dévisagea comme si j'avais perdu la tête. Une seconde passa, puis le sens de mes mots le frappa.

  — Attends, tu veux dire que…

  — Ce sont des jumeaux.

  Il en perdit son souffle.

  — Par la Déesse, il en existe encore ? Je croyais que toutes les naissances étaient uniques depuis la Punition.

  — Ils sont extrêmement rares à présent, mais oui, il en existe encore. À Illiosimera, il y a environ une naissance gémellaire par siècle.

  — S'il y en a aussi à Talviyyör, je n'en ai jamais entendu parler. Bon sang, des jumeaux, répéta-t-il en se passant une main dans les cheveux. Je n'en reviens pas… Se ressemblent-ils comme deux gouttes d'eau, comme les légendes le racontent ?

  — Non, pas vraiment, souris-je, amusée. Puisqu'il s'agit d'un garçon et d'une fille, ce serait très étrange qu'ils soient parfaitement identiques. Mais je reconnais qu’ils se ressemblent énormément ; et il y a aussi ce lien si particulier qui les unis… Parfois, ils sont si proches qu'on a l'impression qu'ils partagent la même âme.

  La stupeur de Kalor était telle que cette fois-ci, j'eus vraiment l'impression de les entendre rires aux éclats. Il semblait avoir mille questions à me poser mais ne savait pas par laquelle commencer.

  — Comment tes parents ont-ils réagi quand ils ont découvert qu'il y avait deux bébés ? finit-il par me demander. Cela a dû leur faire un choc.

  Un choc ? Cela avait bien failli me détruire.

  — La nouvelle a été un peu trop violente pour eux, répondis-je en refoulant le souvenir de mes larmes et de mes cris. Ils se sont sentis si dépassées qu'ils… n'ont pas voulu s'en occuper. (Un air compatissant gagna les traits de Kalor.) Ce sont de choses qui arrivent. Et puis, cette situation a facilité notre adoption.

  — Votre adoption ?

  — Oui. Les jumeaux sont si rares qu'ils sont considérés comme des miracles de la nature dans notre culture. Ce lien avec la Déesse rend leur sang presque aussi noble que celui de la famille royale à nos yeux ; et ce, quelques soient leur milieu d'extraction. Par conséquent, des adoptions ont lieu pour les faire entrer au sein de la noblesse, le seul milieu jugé digne de leur personne, si leurs parents sont issus du peuple. Puisque c'était notre cas, nous avons été été adoptés par le Comte Marco Zacharias et sa femme, Giulia, quelques semaines après la naissance d'Alex et Éli.

  Kalor cilla plusieurs fois, abasourdi.

  — Tu n'es pas noble de naissance ?

  — Non.

  Il me dévisagea encore un instant d'un air hébété, puis celui-ci disparut et son regard retrouva toute son intensité. Les sourcils froncés, il se mit alors à me détailler avec attention. Je sentis mes joues s'empourprer.

  — Qu'y a-t-il ?

  — J'ai simplement du mal à croire que tu as été une simple citoyenne jusqu'à tes quatorze ans. Qu'il s'agisse de ton langage, de tes manières, de ta façon de danser ou juste de te mouvoir… Rien chez toi n'inspire la roture. Ton comportement est au contraire bien plus raffiné que certains nobles.

  Un frisson me traversa. Cette attitude distinguée me venait de mon éducation royale.

  — Contrairement aux nobles de naissance ou aux jumeaux, je n'étais pas considérée comme leur égale malgré mon adoption. J'ai donc dû me faire une place dans leur monde afin d'être vue comme telle, et le seul moyen d'y parvenir était de leur ressembler. C'est pourquoi Giulia et Marco ont mis un point d'honneur sur mon éducation.

  — Ils ont fait un excellent travail, déclara-t-il, le regard brillant d'un respect sincère.

  — Tu n'as pas idée…

  Ils m'avaient tout simplement sauvée la vie et par conséquent, celle d'Alexandre et d'Éléonora.

  Et pour cela, je leur serais à jamais reconnaissante.

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