Chapitre 47 - Partie 2

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  Une ambiance particulièrement conviviale se propagea dans la salle à manger ce soir-là. En plus des discussions joyeuses et des rires qui s'élevaient entre les tables, des succulents plats qui sortaient de la cuisine et des odeurs alléchantes qui parfumaient la pièce, des musiciens arrivés en traîneaux dans la journée animèrent le dîner. Leur musique était si entraînante que plusieurs clients se mirent à danser. Enchanté par la tournure de la soirée, l'aubergiste ordonna à ses employés de dégager la pièce dès que possible et, à la fin du service, toutes les tables furent poussées sur les côtés.

  Je ne sortis de la salle qu'une ou deux minutes afin d'aller payer nos chambres pour la nuit, mais le temps que je revienne, tant de personnes s'étaient jointes à la danse que j'avais perdu Lunixa de vue. Un sourire en coin fendit mes lèvres lorsque je la trouvais après quelques secondes de recherche, attiré par une soudaine envolée de notes. Incapable de résister à l'appel de la musique, elle s'était installée au piano afin d'accompagner les instrumentalistes. Mon regard se perdit dans la contemplation de son profil, de ses doigts qui parcouraient le clavier avec agilité, comme si elle jouait avec eux depuis toujours. Même si le morceau n'avait rien à voir avec celui qu'elle avait interprété le soir où j'avais compris que je l'aimais, elle m'hypnotisait toujours autant. Improviser ne lui faisait pas peur. Elle était dans son élément.

  Un garçonnet l'en sortit soudain en la tirant par le bras pour l'entraîner dans la double ronde qui s'était formée. Les bras croisés contre mon torse, je m'appuyai au montant de la porte sans la quitter des yeux et mon sourire s'agrandit encore. La voir enchaîner les maladresses était aussi attendrissant qu'amusant : plongée sans préparation dans cette danse dont elle ignorait tout, Lunixa avait du mal à suivre les autres participants, qui tapaient dans leurs mains, pivotaient sur eux même dans un saut, se prenaient par le bras avec leur voisin, inversaient leur place avec ceux de l'autre cercle ou bougeaient leurs pieds selon un schéma très précis. Mais très vite, ses pas gagnèrent en assurance et elle finit par les maîtriser avec tant d'aisance qu'elle semblait les avoir connus toute sa vie. Je tombai à nouveau sous son charme. La facilité qu'elle avait eu à les apprendre, ses cheveux qui virevoltaient autour d'elle dans un tourbillon de boucles nivéennes, comme si elle dansait sous la neige, la grâce et l'élégance qui accompagnaient chacun de ses gestes alors qu'il ne s'agissait que d'une danse populaire… Au milieu des autres participants, elle paraissait presque irréelle, comme appartenant à un autre monde. Déesse, que je désirais la rejoindre. Je devais faire preuve de toute ma maîtrise pour rester à ma place et me contenter de la regarder de loin.

  Au bout d'un moment, la ronde se brisa pour laisser place aux danses de couples. Deux mains puissantes me poussèrent brusquement dans la seconde qui suivit. Pris de court, je titubai sur quelques mètres avant de retrouver mon équilibre… devant Lunixa. Je déglutis avec difficulté. Malgré mon envie de profiter de cette soirée en sa compagnie, j'avais pris sur moi pour ne pas l'approcher car je savais qu'elle s'éloignerait. Danser demandait une toute autre proximité qu'une partie d'échec. Une proximité qu'elle avait toujours repoussée et qu'elle allait de nouveau fuir.

  Elle n'en fit rien.

  Pour la toute première fois, Lunixa me tendit la main, le sourire le plus étincelant que j'avais jamais vu aux lèvres. Ma respiration se bloqua. Cessant tout bonnement de réfléchir, je lui pris la main et fis un premier pas. Elle le suivit sans hésiter.

  Serrés l'un contre l'autre, nous dansâmes et dansâmes jusqu'à en perdre notre souffle. Et Dame Nature, ce que j'aimais danser avec elle ! Je n'avais aucune envie de m'arrêter, ne serait-ce que pour une pause ! La façon dont elle se mouvait, sa vénusté, la sensation de son corps contre le mien, de ses doigts fins au creux ma paume, de ses cheveux qui caressaient mon visage quand je la faisais tourner, la confiance qu'elle m'accordait en me laissant la guider sans offrir la moindre résistance, nos pas qui s'accordaient comme si nous dansions ensemble depuis notre plus tendre enfance… J'adorais tout ! Dire que pendant la valse d'ouverture de notre mariage, j'avais eu l'impression d'avoir une vulgaire marionnette entre les mains. Je n'arrivais pas à croire qu'il s'agissait de la même personne. Lunixa était tellement… vivante.

  Je la ramenai vers moi après l'avoir fait tourner et aperçus une nouvelle fois son sourire. Depuis le début, il n'avait pas disparu. Pas même une seconde. Elle était tout simplement radieuse. Malgré le temps qu'elle avait passé enfermée au château, sa peau présentait toujours ce magnifique teint doré, exotique. Ses grands yeux turquoise délimités par de longs cils charbonneux et toujours aussi intriguant pétillaient de bonheur. Et ses lèvres… Par la Déesse, ses lèvres… armées de ce sourire si sincère…

  Sans m'en rendre compte, je ralentis et finis par nous arrêter. Nos regards se croisèrent et pendant plusieurs secondes, aucun de nous deux ne bougea, le souffle court.

  Et si, juste une fois ?

  Je la serrai un peu plus contre moi, glissai mes doigts sous son menton, puis levai délicatement sa tête. Se hissant sur la pointe des pieds, Lunixa accompagna mon geste et s'avança vers moi. Nos souffles se mêlèrent l'un à l'autre.

  Lunixa se pétrifia juste avant que nos lèvres se touchent. Les yeux écarquillés, elle me fixa avec effroi avant de me repousser brusquement. Interdit, je la dévisageai sans comprendre.

  — Je… j'ai besoin… J'ai besoin d'air, balbutia-t-elle en continuant de s'éloigner. (Elle se cogna à un couple.) Je suis désolée.

  Elle sortit le plus dignement possible du cercle de danse, puis s'enfuit à l'extérieur.

  — Lunixa ! la hélai-je en la suivant à la trace. Attends !

  Elle ne pouvait pas partir ainsi ! Pas après ce qu'il venait de se passer. Elle… Elle…

  Je sortis en trombe et la rattrapai à quelques mètres de l'auberge. Un glapissement paniqué lui échappa lorsque ma main se referma sur son poignet, la coupant de toute tentative de fuite. Sans la brusquer, je la forçai à se retourner. L'affolement le plus total transparaissait dans son regard.

  — Je… Je suis désolée, s'excusa-t-elle d'une voix tremblante. Je suis vraiment désolée, Kalor. Je ne peux…

  Je voulais lui demander une explication, mais en l'entendant prononcer mon nom, toutes mes questions s'envolèrent.

  Je l’attirai à moi et l'embrassai.

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