Chapitre 47 - Partie 1

4 minutes de lecture

KALOR


  Assis sur un fauteuil, dans un coin de la pièce, mon livre en main, j'observai Lunixa à la dérobée. Elle était de nouveau sortie jouer avec les enfants après le déjeuner, puis elle était rentrée avec une dizaine d'entre eux et ils s'étaient installés près de la cheminée. Depuis lors, les petits villageois étaient suspendus à ses lèvres, complètement plongés dans les histoires qu'elle leur contait. Rien ne semblait pouvoir les perturber. Dès les premiers mots de son récit, Lunixa avait envoûté son jeune auditoire.

  L'espace d'un instant, son sourire s’effaça et je la revis secouée de tremblements, les yeux brillants de larmes. Je n'aurais jamais pensé qu'elle puisse autant s'inquiéter pour moi. La peur que j'avais vue dans son regard quand elle était tombée à genoux à mes côtés, les larmes qui avaient roulé sur ses joues, la difficulté qu’elle avait eu à s'en remettre et la gifle qu'elle m'avait assénée m'avaient pris de court. Aujourd'hui encore, je ne savais qu'en penser. Cela me prouvait qu'elle tenait à moi, plus qu'elle ne l'admettrait si je lui posais la question, mais à quel point ?

  Entendant quelqu'un s'approcher, je détournai le regard de Lunixa et jetai un œil sur le côté.

  — Vot’ femme est incroyable, déclara l'aubergiste. J'ai jamais vu les gamins aussi calmes. Elle f'ra une très bonne mère.

  Je me raclai la gorge et me grattai l'arrière de la tête, mal à l'aise. Cette question n'était pas à l'ordre du jour. Nous en étions loin… même très loin. Lunixa supportait tout juste que je lui tienne la main. Pourtant, je ne pouvais le contredire et nier ce qui se déroulait sous mes yeux. Je n'avais jamais vu Lunixa ainsi. Elle avait retrouvé le sourire. Son regard désormais chaleureux et aimant avait perdu toute trace de mélancolie et de culpabilité. Sa voix que je chérissais tant reflétait sa bienveillance. Je découvrais enfin la vraie Lunixa, cette jeune institutrice qui enseignait en école élémentaire avant d'être conduite de force au château.

  J'avais beau savoir que j'aurais vécu en ignorant tout de son existence sans notre mariage arrangé, je me demandais parfois comment les choses se seraient passées si nous nous étions rencontrés dans d'autres circonstances. Se serait-elle montrée aussi méfiante ou au contraire plus ouverte ? Elle avait entrepris les démarches pour devenir célibataire, mais tant qu'elle n'avait pas accompli son année de service à Dame Nature, elle aurait pu revenir sur sa décision. Combien d'hommes avaient essayé de la faire changer d'avis en la courtisant ? Je n'aimais pas y penser, mais je ne me faisais pas d'illusion : elle avait dû être très demandée.

  Lorsque les enfants repartirent, Lunixa les raccompagna à la porte et je refermai mon livre pour la rejoindre.

  — Que veux-tu faire à présent ? lui demandai-je.

  Un sursaut la traversa.

  — Je… euh… Je ne sais pas trop.

  — Du patinage ?

  Elle secoua la tête.

  — Pas après ce qu'il s'est passé hier.

  Je ne pouvais pas lui en vouloir.

  — Dans ce cas, que dirais-tu d'une partie d'échec ? proposai-je en passant une main dans mes cheveux. L'auberge en a plusieurs jeux.

  Elle se frotta le bras sans me regarder, puis haussa les épaules.

  — Oui. Pourquoi pas.

  J'allai récupérer le jeu, puis nous nous installâmes à une table. Sans réfléchir, je lui donnai les pièces blanches, pourtant loin d'être aussi éclatantes que les belles boucles qui tombaient sur ses épaules, et je pris les noirs. Dès qu'elle eut placé son dernier pion, la partie commença.

  Plutôt tendue, Lunixa effectua des premiers coups maladroits, dignes d'une débutante, mais son attitude changea du tout au tout quand je pris sa première tour. Un petit bruit de langue irrité lui échappa, puis elle se redressa. Les yeux rivés sur le plateau, elle défit le ruban noir à son poignet pour s'attacher les cheveux avant d'analyser la situation d'un œil expert. J'eus du mal à contenir mon sourire. Oh, que j'aimais ce regard acéré.

  À partir cet instant, la partie devint beaucoup plus intéressante. Lunixa réussit à se rattraper en quelques coups et elle prit même la tête de la partie. Je parvins à rééquilibrer le jeu, mais j'avais du mal à me concentrer sur le plateau, mon attention ne cessant de dériver vers la belle Illiosimerienne en face de moi. Ses réactions m'amusaient beaucoup. Lorsqu'elle réfléchissait, ses doigts délicats pianotaient un morceau sur la table ; lorsque je reprenais le dessus, elle grimaçait et se mettait à taper nerveusement sur le bois ; et quand elle cherchait à retourner la situation, elle s'humectait la lèvre inférieure avant de la mordiller. Un tic dont je ne me lassais pas.

  Après une demi-heure de jeu, Lunixa plongea avec arrogance son regard dans le mien et bougea son fou en déclarant fièrement :

  — Échec.

  Je déplaçai mon roi sans sourciller. Son cavalier s'en approcha. À l'autre bout du plateau, je fis glisser ma dame. Lunixa grimaça.

  — Échec, déclarai-je.

  Elle marmonna quelques mots incompréhensibles en illiosimerien, puis notre joute d'« Échec » se poursuivit pendant encore plusieurs coups. Jusqu'à ce que le fou blanc se déplace pour la dernière fois.

  Lunixa releva les yeux vers moi, le visage fendu d'un sourire triomphant.

  — Échec et mat.

  Je vérifiai ses dires, puis me laissai tomber contre mon dossier dans un soupir las. Mon roi était bel et bien acculé de tous côtés. Voilà qui m'apprendrait à avoir l'esprit ailleurs.

  — Voulez-vous essayer de prendre votre revanche ?

  — Essayer ? répétai-je en me redressant. Non. Je compte bien te battre cette fois-ci.

  Lunixa haussa un sourcil sceptique et nous réinstallâmes nos pièces sur le plateau.

  Comme je l'avais annoncé, ma belle Illiosimerienne eut beau enchaîner les coups stratégiques, je remportai cette seconde victoire. Une troisième et dernière manche s'imposa alors pour nous départager, mais nous ne pouvions la commencer tout de suite : le dîner allait être servi et nous devions libérer les tables. Cela attendrait la fin du repas.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

philippemoi
Tu as vu ta gueule, connard!
18
36
134
16
Défi
Neverland-Wolves
[Réponse au défi "Nous sommes tous fous !!!! Soyons-en fier^^", de Tiffany Ledi]

Un jeune homme a quelques problèmes psychologiques ... Sandy en fera les frais.
6
9
5
4
Défi
Consonnesonore
Il n'y a pas que les héros qui partent en guerre contre les dragons, les cuvettes de toilettes aussi ! Suivez Quentin à la recherche de sa princesse.
3
8
3
2

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0