Chapitre 46 - Partie 2

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  Un lourd silence tomba sur la chambre. Les yeux écarquillés et le souffle coupé, le Prince ne bougeait pas d'un cil tandis que je le fixais à travers mes larmes, la respiration haletante et la paume fourmillant de douleur. Son visage tourné sur le côté par la violence de ma claque m'exposait sa joue rougie. Il finit par y porter la main après de longues secondes, puis replaça sa tête dans son axe.

  — Je… t'ai inquiétée ?

  — Bien sûr que vous m'avez inquiétée, espèce d'inconscient ! J'étais même morte de peur ! Quand je ne vous ai pas vu ressortir de l'eau, j'ai cru que…

  De violents tremblements secouèrent à nouveau mon corps. À bout, je me laissai choir sur le lit et enfouis mon visage derrière mes mains.

  — Lunixa, je vais bien, assura pour la énième fois le Prince en s'agenouillant devant moi.

  — Non, vous ne pouvez pas aller bien ! Vous avez passé trop de temps dans l'eau ! C'est impossible de tenir aussi longtemps ! Vous ne devriez même pas être capable de bouger ! Quand j’étais tombée dans le lac, je…

  Un nouvel afflux de larmes m'empêcha de finir ma phrase.

  — Lunixa…

  La gorge nouée, je luttai de toute mes forces pour ne pas les laisser couler et relevai la tête. Le Prince posa une main contre ma joue. Une main chaude qui m'apaisa imperceptiblement.

  — Non seulement tu n'es pas du tout habituée à ce climat et ses températures, mais tu es en plus très fine. C'est normal que tu n'aies pas tenu aussi longtemps que moi.

  Il était en effet très grand et musclé, mais la corpulence avait-elle vraiment une influence en cas d'hypothermie ? Je devais certainement le savoir, mais je n'étais pas en état de réfléchir pour le moment.

  — Allez vous changer, s'il vous plaît.

  — C'était mon intention, mais je voulais te dire de le faire aussi. Ta robe est trempée.

  Sans lui répondre, je lui indiquai sèchement la salle de bain. Il se redressa dans un soupir, prit les vêtements que je lui avais préparés et s'y rendit. Mon souffle s'apaisa enfin. Pendant un instant, je fixai la porte derrière laquelle il venait de disparaître, puis je quittai le lit pour aller m'asseoir au pied de la cheminée, les jambes repliées contre ma poitrine et le front posé sur les genoux.

  Pourquoi avais-je eu aussi peur pour lui ? Pourquoi m'étais-je sentis aussi mal quand j'avais cru qu'il y avait laissé la vie ? Pourquoi avais-je versé des larmes de soulagement quand j'avais vu qu'il allait bien ? J'étais censée ne pas m'attacher à cet homme, ne rien éprouver pour lui. J'aurais même dû être heureuse ! Lui mort, j'aurais enfin été libérée de ce cauchemar et serais rentrée chez moi. Mais l'effroi et la panique qui m'avaient gagné avaient été bien trop forts. Pire que tout, ils avaient été en tout point semblables à ce que je pouvais ressentir pour mes enfants, les personnes qui étaient le plus cher à mon cœur, celles que j'aimais plus que tout au monde.

  Cela ne pouvait signifier qu'une chose et j'aurais préféré ne jamais m'en rendre compte.

  L'estomac nouée par cette révélation, je restai immobile un moment avant de relever la tête. Les restes du feu ne transmettaient presque plus de chaleur dans la pièce et ne pouvait plus sécher ma robe. Me redressant, je m'emparai du tisonnier, puis tentai de le raviver, en vain. La dernière flamme mourut et il ne resta bientôt plus que des braises incandescentes.

  — Ce n'est pas ainsi qu'il fait s'y prendre.

  Je me tournai vers le Prince dans un sursaut. Quand était-il sorti ? Je ne l'avais pas entendu s'approcher.

  Il referma la main sur le tisonnier pour me le prendre et ses doigts effleurèrent les miens. Une chaleur familière caressa ma peau à ce contact ; il avait retrouvé sa température supérieure à la mienne. Pourquoi était-il toujours aussi chaud ? J'avais d'abord pensé qu'il s'agissait d'une caractéristique talviyyörienne, cependant ce n'était pas le cas de sa sœur, de Magdalena, de Paulina, du Marquis Trotsligge ou encore des enfants avec qui j'avais fait de la luge. Parmi toutes les personnes que j'avais rencontrées, il était le seul à avoir l'air constamment fiévreux. Il allait pourtant très bien, alors pourquoi ? Qu'avait-il ?

  Le Prince rangea le tisonnier, déposa des branches sur les braises encore rouges, puis arracha un journal qu'il glissa entre les deux. Les morceaux de papiers s'enflammèrent au contact des restes incandescents et le feu se propagea sur les branches. Lorsque ces dernières eurent bien pris, le Prince ajouta finalement des bûches. Il approcha tant sa main du brasier naissant que je craignis un instant qu'il ne se brûle, mais ce ne fut pas le cas. Les flammes gagnèrent les bûches et il admira leur danse pendant quelques secondes avant de se redresser et de se tourner vers moi.

  — Sauras-tu le refaire ? (J'opinai.) Bien, fais juste attention à ne pas te brûler. Maintenant, peux-tu m'expliquer pourquoi tu n'es pas encore changée ?

  — Je n'ai plus de robe.

  — Du tout ?

  — Non, celle que je porte était ma dernière.

  — Alors mets-toi en chemise de nuit. Je vais voir avec Magdalena ce qu'on peut trouver.

  Dix minutes plus tard, ma femme de chambre arriva avec l'épouse de l’aubergiste.

  — Eh ben, sourit-elle cette dernière en me détaillant, on voit qu'elle est pas d'ici. Des menues comme elle, y en a pas chez nous ! Mais vous inquiétez pas, M'dame, j'devrais pouvoir vous dénichez quelque chose.

  Et en effet, une demi-heure plus tard, elle revint avec une ensemble populaire composé d'un jupon blanc avec de la dentelle en bas, d'une jupe lavande, d'un haut blanc à manches longues, et d'un petit gilet rose avec un laçage à l'avant et des manches ballons. Comme je n'avais pas besoin d'aide pour le revêtir, j'allais m'habiller seule dans la salle de bain. À mon retour, la femme de l'aubergiste me regarda avec satisfaction.

  — Eh ben voilà, c’est parfait !

  En vérité, cette tenue était un peu trop large, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle trouve des vêtements à ma taille. Et puis, mis à part ce problème, je me sentais bien à l'intérieur.

  — Merci beaucoup de me la prêter.

  — Allons, M'dame. Après c'qu'a fait votre mari c't'après-midi, c'est la moindre des choses. C'était inconscient d'aller dans l'eau g'lée comme ça, mais grâce à lui, tous les gosses y sont sains et saufs… D'ailleurs, ce soir, le repas y vous est offert, alors régalez-vous !

  Je lui souris timidement en retour, puis la suivis dans le couloir avec Magdalena lorsqu'elle sortit. Nous descendîmes ensuite à la salle à manger pour rejoindre le Prince et les gardes déjà attablés. Mes joues s’empourprèrent quand je le vis froncer les sourcils à mon approche.

  — Qu'y a-t-il ? Je ne devrais pas porter de tenue populaire ?

  — Non, ce n’est pas ça. J'ai juste été surpris. Elle te va très bien.

  Le rouge s'étendit sur mon visage. Gênée, je m'installai face à lui et me concentrai sur mon verre. À travers mes cils, je le vis faire un signe aux serveurs et ils nous apportèrent rapidement des assiettes remplies à ras bord de pâtes au jus de viande avec des champignons et du lard séché. L'odeur qui s'en dégageait était vraiment appétissante et le goût tout à fait à la hauteur de ce parfum, pourtant j'avais du mal à manger, trop travaillée par ce que je venais de découvrir.

  Les yeux baissés, j'observai mon alliance pendant quelques secondes, puis, discrètement, l'homme à qui elle me liait.

Pourquoi avais-je de tels sentiments pour lui ?

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