Chapitre 45 - Partie 1

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KALOR

 

  Lunixa dormait toujours à mon réveil, je sortis discrètement du lit puis quittai la chambre et me rendis dans la salle à manger. Il me suffit d'un seul coup d'œil à l'extérieur pour comprendre que nous ne pourrions toujours pas partir aujourd'hui. Il s'était remis à neiger durant la nuit, ce qui avait balayé le travail de ceux qui dégageaient les routes. J'aurais pu aller me recoucher, mais maintenant que j'étais debout, je n’arriverais pas à me rendormir. Je récupérai mon roman et m'installai près de la cheminée pour lire et sentir la présence des flammes.

  De temps en temps, je relevais le nez de mon livre pour jeter un œil aux escaliers. Cependant, les heures passèrent et Lunixa ne descendit pas. Je ne savais pas si elle dormait encore, mais elle resta toute la matinée dans la chambre, sans venir manger. Elle n’apparut pas non plus pour le déjeuner.

  Son comportement m'inquiétait. La culpabilité que j'avais lu dans son regard hier soir, alors que nous ne faisions que patiner, n'était pas normale. Elle lui était venue d'un seul coup. Il s'était produit la même chose lorsque nous étions rentrés de la bataille de boules de neige. On aurait dit qu'elle se sentait coupable d'être heureuse. Cela ne pouvait plus durer.

  Je me levai de table.

  –Monsieur, fit Magdalena d’un ton dur.

  –Je vais y aller doucement.

  Elle haussa un sourcil, sceptique. Je n'y fis pas attention et montai les marches quatre à quatre jusqu'au deuxième étage. Une fois devant la porte de la chambre, je toquai.

  –Lunixa ?

  Aucune réponse. J'entrai.

  Elle n'était plus là mais j’entendais du bruit dans la salle de bain. Je n’eus pas à attendre longtemps qu’elle en sorte. Elle portait toujours la coiffure traditionnelle que lui avait fait Magdalena et qui lui allait divinement bien, mais elle ne s'était pas habillée et son regard était empreint de mélancolie. Où était passé la jeune femme pleine de vie et souriante avec qui j'avais patiné la veille ?

  –C'est l'heure du déjeuner, l'informai-je

  –Bien. Bon appétit.

  Elle s'approcha du lit et tira les couettes pour se recoucher.

  Oh non, certainement pas.

  Je lui attrapai le poignet. Elle leva ses yeux ternes vers moi.

  –Tu viens.

  –Je n'ai pas faim, répliqua-t-elle.

  –Je n'ai rien dit pour le petit-déjeuner, mais il est hors de question que tu fasses également l’impasse sur le déjeuner. Je suis prêt à te descendre de force et en chemise de nuit s'il le faut.

  Une étincelle de vie vint rallumer son regard et elle fronça les sourcils. Elle ne m'en croyait pas capable, à juste raison. Aucun homme ne voudrait montrer sa femme en tenue de nuit aux autres. Mais elle se trompait lourdement. Je préférais cela que la laisser dépérir.

  Ses yeux se posèrent sur le lit. En une seconde, je la pris par la taille et la jetai sur mon épaule.

  –Non ! C'est bon ! J'ai compris ! s'écria-t-elle. Je vais venir. Faites-moi descendre !

  –Promis ? M'assurai-je.

  –Oui, promis ! Reposez-moi par terre !

  Je la fis glisser contre moi jusqu'à ce que ses pieds touchent le sol. Elle s'empressa de remettre sa chemise de nuit en place.

  –Pouvez-vous appeler Magdalena ? demanda-t-elle en détournant les yeux.

  Elle ne semblait pas vouloir me faire face, mais au moins, elle était plus vivante.

  Je regagnai la salle à manger, prévins sa femme de chambre et l'attendis à table. Lunixa arriva vingt minutes plus tard, dans la même tenue qu'elle avait hier soir et qui soulignait sa taille très fine. Elle s'installa en face de moi et se remplit un verre d'eau sans m’adresser un mot. Un serveur nous amena nos plats peu de temps après. Pendant plusieurs minutes, elle joua avec ses lentilles sans en prendre une seule bouchée.

  –Mange, lui ordonnai-je.

  Elle soupira mais remplit enfin sa cuillère et la porta à ses lèvres.

  –Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ?

  –Rien, murmura-t-elle en restant concentrée sur sa nourriture.

  Elle mit du temps pour terminer son assiette, puis la poussa vers le centre de la table, prête à repartir. Je la retins.

  –Il reste le dessert.

  Elle roula les yeux et se rassit. Son regard se perdit dans le paysage.

  –Nous ne pourrons pas repartir aujourd'hui ? demanda-t-elle.

  –Non, ni demain, je pense.

  Et si cela durait plus longtemps nous aurions un sérieux problème. Le renouvellement de nos vœux avait lieu dans quelques jours.

  Lunixa resta immobile jusqu'à ce qu'un serveur dépose sa tarte aux pommes devant elle. Elle la mangea sans aucun entrain, seulement parce que je ne lui laissais pas le choix. Qu'est-ce qui l'avait mise dans un état pareil ? Elle qui était si souriante hier.

  –Est-ce le renouvellement de vœux qui te préoccupe ?

  Elle haussa les épaules.

  –Lunixa, soupirai-je. Explique-moi.

  Si ce n'était pas nos vœux alors qu’est-ce que c’était ? Alex et Eli ? Les personnes qu'elle avait mentionnées pendant son cauchemar ?

  Elle releva les yeux vers moi.

  –C'est...

  –Ah, elle est là ! s'écria une voix aigüe.

  Surpris, nous nous retournâmes. Une partie des enfants avec qui nous avions joué hier avaient envahi l'auberge, dont la fillette avec qui Lunixa avait fait sa première descente en luge. Elle la pointait du doigt. Ils coururent vers nous.

  –Je vous avais dit qu'elle avait les cheveux blancs et que c'était pas une mamie !

  –Hé non, je ne suis pas une mamie.

  Ceux qui n'étaient pas là hier étaient complètement choqués et j’en entendis certains faire des commentaires sur sa peau hâlée. Ils se demandaient pourquoi elle avait cette couleur.

  –Dites, Madame, vous voulez bien revenir jouer avec nous aujourd'hui ?

  Un sourire à la fois triste et heureux se dessina sur les lèvres de Lunixa.

  –Je finis de manger et j'arrive, d'accord ?

  Les enfants trépignèrent d'impatience et allèrent l'attendre dehors. Avec un peu plus d'entrain, elle termina son dessert puis un spasme la traversa.

  –Au fait, ai-je le droit de me promener seule ?

  –Bien sûr que tu as le droit.

  Ses lèvres s'étendirent un peu plus. Elle quitta la table et rejoignit les enfants. Des piaillements d'impatience se firent entendre. Si mon père apprenait que je l'avais laissée seule, il me passerait un sacré savon. Normalement, elle devait être accompagnée à chacune de ses excursions. Mais qu'est-ce qui pouvait arriver dans cette bourgade ? Et puis, si jouer avec les enfants l'aidait à se sentir mieux, je n’allais pas l’en empêcher.


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 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
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