Chapitre 44 - Partie 1

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LUNIXA


  Bataille de boule de neige ?

  Quelque chose heurta l'arrière de ma tête. Interdite, je me retournai et mes yeux s'arrondirent. Tous les enfants étaient penchés vers le sol et rassemblaient de la neige dans leurs mains. Ils la modelèrent en sphères grossières, levèrent leur bras et... la projetèrent avec force dans les airs, en direction des uns et des autres. Dont deux droit sur moi. Je les reçus de plein fouet sur le ventre et l'épaule. Sous le choc, je glissai et retombai par terre.

  Mais que faisaient-ils ?

  Une grande main se referma autour de mon bras et le Prince m'aida à me redresser. Il se baissa pour éviter un projectile. Face à mon visage perdu, son sourire s'agrandit.

  –Tu n'as vraiment aucune idée de ce que tu as fait ?

  –Non !

  Il me rapprocha brusquement de lui et je sentis quelque chose frôler ma tête. Encore un projectile.

  –C'est une bataille de boule de neige. Tu prends de la neige et tu l'envoies sur les autres.

  –Mais... c'est complètement idiot !

  –C'est l'un des jeux préférés des enfants et idiot ou pas, c'est toi qui a lancé les hostilités.

  –Mais...

  Je voulais juste qu'il arrête de se moquer de moi, pas déclencher ce jeu !

  Un nouveau projectile passa juste à côté de nous.

  –En tout cas, tu devrais songer à riposter, déclara-t-il.

  Je le dévisageai. Me demandait-il vraiment de jeter de la neige sur des enfants ?

  Je n'eus pas le temps de me poser la question plus longtemps. Le regard espiègle, le Prince s'accroupit, prépara une boule de neige et il l'envoya sans hésitation vers un garçonnet. Plusieurs jeunes se tournèrent vers nous, un sourire malicieux fendant leur visage. Une seconde plus tard, une pluie de sphères blanches et froides s'abattit sur nous.

  Attaquée de tous les côtés, je finis par répliquer par des petits lancés de poudreuse, de peur de faire mal aux enfants. Puis, petit à petit, je fus prise au jeu et osai finalement créer des vraies boules de neiges.

  Des projectiles fusaient de partout. Des rires et cris de joies s'élevaient dans les airs. Les enfants courraient dans tous les sens, cherchant à échapper à leurs assaillants. Des alliances et coalitions se formaient et se brisaient sans cesse : Grands contre petits, filles contre garçons, chacun pour soi, tous contre un... Cela n'arrêtait pas de changer. Il était presque impossible de suivre le fil.

  Je n'aurais pas dû critiquer cette activité avant d'essayer, car en toute sincérité, je m'amusais beaucoup. À force de recevoir de la neige et de tomber dedans, j'étais complètement trempée et mon corps tremblait de froid, mais je n'y fis pas attention et continuai à jouer. Je ne vis pas le temps passer. Je ne saurais même pas dire combien de minutes ou d'heures nous passâmes à faire une bataille de boules de neige et j'eus un petit pincement au cœur quand elle prit fin. Le soleil commençait à disparaître et les enfants devaient rentrer chez eux avant la tombée de la nuit.

  –Pour nous aussi il est temps de rentrer, déclara le Prince une fois qu'ils furent tous partis.

  J'acquiesçai d'un mouvement de tête et le cœur léger, je le suivis. Alors que j'avais eu peur d'être coincée à l'auberge avec lui, je venais de passer le meilleur après-midi depuis mon arrivée dans ce pays. Comment aurais-je pu me douter que de tels jeux existaient. Il n'y avait rien de comparable à Illiosimera. Alexandre et Eleonora auraient adoré.

  Alexandre... Eleonora...

  Mon sourire disparut et ma gorge se noua. À peine arrivée à l'auberge, je me débarrassai de mes planches de marche et m'empressai de monter dans la chambre. Je me rendis dans la salle de bain et après avoir retiré mes vêtements trempés, je me glissai sous la douche et ouvris le robinet.

  Pendant plusieurs minutes, l'eau ruissela sur mes cheveux et ma peau mais elle ne parvint pas à chasser la peine qui écrasait ma poitrine. À bout, je m'adossai au carrelage froid et me laissai glisser jusqu'aux bords du bac. Les larmes me montèrent aux yeux. Je tentai de les retenir, en vain. Plusieurs réussirent à franchir la barrière de mes cils.

  Je savais que je ne pourrais plus jamais revoir mes enfants, alors pourquoi m'évertuais-je à espérer le contraire ? Il fallait que je cesse de penser à eux avant que cela ne me détruise de l'intérieur.

  Mais je ne veux pas les oublier.

  –Lunixa ?

  Je sursautai et bien que l'eau les ait déjà chassées, j'essuyai mes larmes.

  –Oui ?

  –Tout va bien ?

  Pourquoi le Prince me posait-il cette question ? S'était-il rendu compte de mon changement d'humeur ?

  –Oui, je sors bientôt.

  Je me lavai rapidement puis sortis de la douche. Je m'enveloppai dans une serviette tout en cherchant mes vêtements. Qu'en avais-je fait ?

  Mais quelle sotte ! Je m'étais réfugiée tellement vite dans la salle de bain que je n'en avais pas pris.

  Idiote, idiote, idiote...

  Je resserrai la serviette autour de moi et m'approchai de la porte.

  –Altesse ? l'appelai-je.

  –Hum ?

  –Pourriez-vous sortir de la chambre pendant cinq minutes ?

  –Il y a un souci ? s'inquiéta-t-il.

  –Non, pas du tout j'ai juste....

  –Tu as juste ?

  Je n’étais pas très à l’aise avec son tutoiement. Ce rapprochement ne me plaisait pas vraiment et je ne comprenais pas pourquoi je ne lui avais pas demandé d'arrêter ce matin. Alors je n’avais pas trop envie d’être encore plus mal à l’aise en lui avouant mon problème. Mais il fallait bien qu’il sorte.

  –Je… j’ai oublié mes vêtements.

  Je sentis le rouge me monter aux joues. C’était tellement embarrassant !

  Le Prince ne fit aucun commentaire. Je l'entendis s'éloigner de moi et quitter la chambre en refermant le battant dans son dos. Je vérifiai que ma serviette ne risquait pas de tomber puis ouvrit légèrement la porte et passai la tête par l'interstice. Le Prince était bien parti. Je m'agenouillai devant les bagages et commençai à les retourner en me mordant la lèvre inférieure. Comme je n'avais pas prévu d'être complètement trempée, je n'étais pas sûre d'avoir de quoi me changer. En soulevant un jupon, je remarquai du tissu bordeaux. Je ne me souvenais pas avoir pris quoi que ce soit de cette couleur. Intriguée, je le sortis de la valise et me retrouvai avec une robe crème et bordeaux entre les mains.

  Magdalena, plus prévoyante que moi, avait dû l'ajouter pendant que je préparai mon sac à main. Heureusement qu’elle avait pris cette initiative, j'aurais été très embêtée si je n'avais plus rien eu à me mettre. Je n'aurais même pas pu lui demander de me prêter l'une de ses tenues. Elle était bien plus petite que moi. C'était d'ailleurs toujours assez amusant de la voir à côté du Prince. Il devait y avoir une quarantaine de centimètres de différence entre eux.

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J'aime bien venir regarder ma maman quand elle travaille dans son bureau.
Elle est très jolie, ma maman, et je pourrais la regarder longtemps sans m'arrêter. Quand elle écrit sur son ordinateur, avec ses bracelets et ses bagues qui remuent, ça fait un peu comme les poissons du bocal, ça brille et ça bouge tout le temps, on ne pourrait pas les attraper.
Je parle des poissons parce qu'ils sont tout à côté de son bureau, sur une petite table exprès. Au début, c'était mes poissons. C'était moi qui devait leur donner à manger. Je venais souvent pour les observer et je pouvais alors regarder aussi ma maman.
Quelquefois, elle s'arrête de travailler et elle me fait un bisou et on regarde les poissons tous les deux. C'est pour ça que je dis que les poissons, ils sont devenus les siens aussi. Et puis, ça arrive qu'elle me demande si je veux bien qu'elle me lise ce qu'elle a écrit. Je dis toujours oui, c'est pas parce que ce qu'elle écrit est intéressant comme une vraie histoire, c'est parce que quand elle lit en regardant son ordinateur, on dirait que c'est des petits papillons qui sortent comme ça, tout seul, de sa bouche. Et je pourrais écouter longtemps tellement c'est joli. Et puis après, elle me dit « merci mon grand, mais il faut que je me replonge dans mon travail ». C'est le signal : je peux rester à regarder les poissons briller mais je dois arrêter de poser des questions. Et alors, je crois que je suis heureux comme à la fin d'une histoire qui finit bien. Je peux rester longtemps silencieux, d'un côté je vois les poissons, de l'autre les mains de maman qui dansent sur le clavier et ça brille de tous les côtés.
Aujourd'hui, quand je viens pour voir mes poissons, il y a papa aussi dans le bureau. J'aime beaucoup mon papa, mais c'est pas comme avec maman. Par exemple, je sais bien que je pourrais pas lui expliquer les papillons. Mais on fait des trucs super bien tous les deux et il me dit souvent qu'on est une grosse famille. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais c'est pas grave, c'est pas ce qui compte. Il me dit que je comprendrai plus tard.
Ils ont pas l'air content. Ils ont pas l'air de trop s'aimer. Moi, ça me fait un petit peu mal dedans mais je peux pas leur dire parce qu'il parle vite, mon papa. Il dit qu'il a vu Briviaux et qu'il rigolait pas, le mec. Je sais pas qui c'est mais je vois bien que maman est pas comme d'habitude. Qu'elle a un petit peu peur. Il dit, mon papa, que Briviaux il a été bien sympa de lui dire à lui qu'Edwige, c'est ma maman, elle a intérêt à se remettre à son niveau top parce que son travail, c'est plus ça. Que même, mais comme ça juste pour voir ce que ça donne, il a demandé à Hinnel de lui écrire la prochaine chronique. Maman elle devient toute blanche et elle se met à crier sur papa et elle dit aussi que le petit, faut pas qu'il vienne tout le temps la déranger.
Sur le coup, je comprends pas le petit quoi.
Et c'est là que papa dit qu'elle le laisse faire ce qu'il veut, ce gosse, qu'il savait bien qu'avec le passé qu'elle a, on peut pas lui faire confiance pour grand-chose, et que bordel, c'est un gros mot, mais il le dit quand même, si elle ne se reprend pas, elle est finie. Elle est morte. C'est Briviaux qui lui a dit.
Alors je comprends que maman, elle a parlé de moi quand elle a dit le petit. Je me recule dans un coin, je veux pas qu'il me voient. J'ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu'ils m'entendraient. Et je veux surtout pas qu'ils sachent que je suis là et que j'ai peur parce que maman elle pourrait être morte.
Pourtant, elle crie drôlement fort, je crois pas que c'est possible qu'elle soit morte. Elle dit qu'elle se doute bien que mon papa il ne lui fera jamais confiance pour rien et qu'il la rabaisse tout le temps. Parce que s'il avait confiance, il viendrait pas lui dire que Briviaux, c'est le bon dieu et qu'il peut décider ce qu'il veut. Et que ce qu'elle a fait avant, elle croyait que c'était fini, elle croyait que ça comptait plus maintenant qu'elle avait rencontré papa. Et puis elle dit que son grand, c'est la plus belle chose qui lui soit arrivée dans la vie. Mon cœur, là, il fait un grand saut, j'ai un coup de bonheur quand je l'entends.
Mais papa, je sais pas ce qu'il a aujourd'hui, il est pas gentil comme d'habitude. Il lui dit tu parles, tu voulais juste profiter d'une famille friquée, le meilleur moyen, tu savais bien que c'était d'avoir un gosse. Et puis là, en me reculant encore plus parce que je veux me cacher, je veux disparaître, je fais tomber des livres. Ils se retournent d'un bloc et ils me regardent. Je sais pas quoi faire. Je regarde les poissons dans le bocal et je me mets à pleurer. Je vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre. J'ai pas de solution.
Alors mes parents ils s'arrêtent tout de suite de parler. Mon papa sort vite de la pièce et maman m' appelle. C'est rien, mon grand, qu'elle dit. Des fois on parle trop vite et puis alors on dit des choses qu'on pense pas. Mais en la regardant, j'ai un grand trou parce que la dame devant moi, c'est comme si c'était pas ma maman. Elle est pareille qu'elle, mais c'est pas ma maman. C'est dans ses yeux que je le vois. Mais je sais pas ce que je vois.
Maintenant, j'ai plus le droit de venir dans le bureau comme avant. J'ai un vide tellement grand ! Papa et maman, ils ont plus l'air fâché. Mais je n'ose plus me mettre entre tous les deux quand ils sont sur le canapé. Pourtant, c'est un de mes trucs préférés, le soir, avant qu'ils me disent d'aller me coucher et que je veux jamais et que maman, elle finit par me dire en riant tellement, tellement, que c'est parce que je suis trop gros. Et moi, je m'amuse à être gros et je m'étale autant que je peux et ils se poussent un petit peu en rigolant fort. Des fois, maman, ça la fait pleurer tellement elle en peut plus de rire. J'aime bien jouer à être le plus gros, même si c'est toujours eux qui gagnent : je finis toujours par aller me coucher.
Quand je viens dans le bureau à l'heure où j'ai le droit, puisque maintenant c'est plus pareil, je regarde que les poissons. Parce que les mains de maman, elles brillent plus. Les bracelets et les bagues ont disparu. Et il y a pas que ses mains qui brillent plus, ses yeux non plus ils rient plus et elle a plus de sourire comme avant.
Aujourd'hui, il y a aussi papa. Et je vois avant de l'entendre que les jolis petits poissons dorés, ils sont morts. Ils flottent dans le bocal. C'est plus rien de magique, juste quelque chose qu'il faut mettre à la poubelle. Et papa, tout bas, il dit, non j'y crois pas, t'as donné de la coke aux poissons ? Et là il crie ça te suffisait pas de replonger, il a fallu que tu atteignes le gosse. Et maman, elle est pas peignée ni rien, elle a l'air d'une chose que moi, j'ai juste envie de prendre dans mes grands bras d'amour mais je sais bien que c'est pas possible, ma maman elle dit tout bas qu'elle regrette et en me regardant, elle dit qu'elle m'achètera tous les poissons de la terre, que c'est pas si grave et que maintenant, bon sang, vous pourriez pas me foutre un peu la paix, tous les deux, j'en peux plus que vous me regardiez comme ça.
Alors papa il me prend par la main, il me dit viens mon grand, maman doit se reposer.
Avant de sortir, je me retourne pour la regarder. Je voudrais qu'elle m'envoie un bisou. Mais je vois bien qu'elle n'est plus avec moi ni avec papa. Je ne sais pas pourquoi je pense si fort aux poissons et que ça me fait horrible.

Il y a beaucoup de monde dans le salon et c'est comme si ça faisait pas vraiment du bruit mais qu'il y en a quand même. Les gens parlent pas fort. Et même, quand je suis entré avec Mama Joana qui me tenait par la main, le bruit il a été encore moins fort. Mama Joana, elle me dit toujours qu'elle est ma maman de la cuisine, parce qu'elle s'occupe de moi. Mais aujourd'hui, elle pleure. Alors papa lui dit, ça va Joana, vous pouvez nous laisser. Et elle part en faisant un gros bruit dans sa gorge.
Des gens viennent vers moi. Ils disent pauvre chéri, comme c'est triste. Mais je comprends pas pourquoi eux ils ont l'air si triste. C'est pas leur maman, qui est partie, c'est la mienne. Papa, que je voudrais embrasser tout le temps parce que ses joues, elles sont tristes, il m'a expliqué que maman, elle regrette beaucoup pour les poissons, moi j'ai dit c'est pas grave les poissons. Mais maman, elle est où ? Elle est partie chercher tous les poissons de la Terre, il me dit. J'aime pas ça, parce que je veux pas que ma maman elle parte pour des poissons.
Maintenant, c'est tout fini avec les gens, on est tous les deux papa et moi. Et Mama Joana, bien sûr. Des fois, je demande à papa pour les poissons, où ça en est.
Je joue plus jamais à être gros sur le canapé. Papa il regarde n'importe quoi à la télé. Et pis moi aussi. Mais en vrai, je regarde pas, je m'assois sur ses genoux et je reste là, longtemps. Et papa il me dit jamais d'aller me coucher. On reste tous les deux. Je crois qu'on s'aime très fort et qu'on a le même chagrin. Je parle plus beaucoup de maman et des poissons, je vois bien que papa, ça le rend malheureux.
Aujourd'hui c'est dimanche, la famille vient, c'est à dire mon grand-père et puis mes tantes, mes tontons et puis mes cousins, mais ils sont déjà très grands, mes cousins. Papa il a trois frères, alors ça fait beaucoup de famille d'un coup. On mange un grand repas, c'est pas trop gai, même si Mama Joana, je le sais, elle a cuisiné plein de choses que j'aime. À un moment, mon grand-père il me demande ce que je voudrais faire plus tard. Et moi je réponds tout de suite, sans réfléchir, pêcheur, je serai pêcheur. Sur le coup, personne ne dit rien. Mais alors, Tonton Sébastien il dit, mais non, tu seras un grand médecin, ou un grand chirurgien, comme ton papa. Je dis non, je serai pêcheur. On est une grosse famille, qu'il me dit tonton Sébastien, tu sais, on doit lui faire honneur. Je le regarde alors et je lui dis ah oui, on est une grosse famille, mais une grosse famille où il y a pas de maman, c'est pas une grosse famille. Quand je serai grand, je veux être pêcheur. Mais ça n'a rien à voir, que tonton il répond et papa il dit Seb, t'arrête ça tout de suite. J'ai bien vu que ça rendait personne content.
Et moi j'ai plus besoin de parler.
Maintenant, c'est plus facile pour moi. Parce que c'est vraiment une bonne idée, pêcheur. En vrai, je suis drôlement inquiet pour maman.
Papa, il a décidé de m'emmener voir une dame psychologue, toutes les semaines. Dans un sens, j'aime bien y aller. Mais au début, c'était pas évident, elle a pas compris tout de suite. La première fois, on a fait connaissance. Elle m'a dit comment elle s'appelle, Muriel, elle m'a expliqué que je viendrai la voir toutes les semaines, que je pouvais dessiner tout ce que je voulais, enfin, du bla-bla, quoi. Mais moi, je regardais tout le temps ses mains. Quand elle les bougeait, son bracelet brillait et la bague aussi, une jolie bague avec une pierre verte. Je fixais tous ces brillants et je ne faisais rien d'autre. Elle, elle disait rien. Et puis à un moment, elle a tout doucement enlevé ses bijoux et m'a dit, tu vois, je les mets là. Tu fais ce que tu veux. Alors j'ai pris une feuille et je l'ai posée sur les bijoux. Et puis on est resté tous les deux, comme ça, à rien se dire. C'était bien, c'était drôlement bien même. C'était comme si j'étais dans un grand repos. Et puis j'ai pris un crayon et j'ai commencé à dessiner. Un poisson. Et puis tout plein de poissons et elle m'a donné plein d'autres feuilles de papier.
À chaque fois, c'est papa qui vient me chercher et toujours il me demande alors, ça va mon grand ? Et moi je lui serre la main fort. C'est notre signal pour dire que ça va bien. Quand ça va moins bien, je détache un petit peu la main. Mais lui, il me la serre toujours fort, la main. J'aime bien ça, parce que ça me rend content que mon papa il aille bien.
Le plus difficile, c'est le soir. Quand c'est l'heure de se coucher et que mon papa il est plus là pour me serrer la main, ou me prendre dans ses bras. Alors, j'ai deux sortes de nuits. Des fois, c'est la nuit qui fait mal. Je reste sans bouger et je vois juste un grand trou où tout ce qu'on veut faire quand on le voit, c'est se jeter dans ce vide noir. Et j'ai très mal dedans parce que c'est tout dur partout. Et je voudrais que ça s'arrête, j'en peux plus d'avoir mal comme ça, mais je sais pas quoi faire. Et puis, quand j'ai de la chance, c'est la nuit des petits poissons dorés. C'est les nuits où je pleure. Alors je fais comme ça : quand je commence à pleurer parce que j'ai trop de chagrin, je pleure le plus possible. Et à force, quand c'est tout mouillé partout, alors c'est le bonheur parce que je pars à la pêche, je suis un marin qui connaît tout sur son métier et je vais partout, partout sur toutes les mers où il y a des poissons dorés et je cherche ma maman. Parce que je voudrais lui dire que pour les poissons, c'est pas grave.
Maintenant, je vais deux fois par semaine chez la dame psychologue. Avant, mon papa et moi, on arrivait juste à l'heure et on n'attendait pas. Bonjour Renaud, elle disait à mon papa. Bonjour Muriel, il disait. Moi je la regardais quand elle me disait bonjour. Maintenant, mon papa il m'amène et puis j'attends un petit peu dans la salle d'attente, tout seul. Mais jamais longtemps. J'aime bien la salle d'attente parce qu'il y a plein de choses nouvelles, des livres et des choses accrochées aux murs. J'ai jamais beaucoup le temps de les regarder mais aujourd'hui, je vois un tableau. Je reste devant si fort à le regarder que j'ai pas entendu Muriel arriver. Elle reste à côté de moi et on regarde tous les deux. Au bout d'un moment, elle m'explique que c'est la copie d'un tableau, que le peintre qui l'a fait l'a appelé « La magie des poissons ». C'est comme ça qu'elle dit. La magie des poissons. Elle me dit attends, tu sais ce qu'on va faire, on va le prendre avec nous. Je fais oui de la tête. Depuis les petits poissons dorés et les papillons de maman, j'avais jamais rien vu d'aussi beau.
On s'assoit comme d'habitude mais je dessine pas tout de suite. Je regarde le tableau. Elle l'a posé à côté de moi en mettant une boîte derrière qui le tient droit, pour que je le voie mieux. Mais je la regarde pour savoir si je peux faire autrement, elle me dit oui, que quand on regarde un tableau, on est aussi important que la personne qui l'a peint. Alors je prends le tableau dans mes mains. Je le regarde longtemps et au bout d'un moment je le pose sur mes genoux et je me mets à dessiner mes poissons.
Quand l'heure est finie, je regarde Muriel parce que j'ai vraiment envie d'emporter le tableau chez moi. Elle me dit non, mais elle dit qu'il sera là à chacune de nos séances. Je lui fais confiance. Ce jour-là, quand papa vient me chercher, je serre très fort sa main.
Je vois bien que maintenant, c'est plus pareil quand je suis couché. Le plus souvent, c'est le gros vide noir qui prend toute la place et j'ai très mal. Presque toutes les nuits. Mais ça m'arrive encore de pleurer et alors je joue au marin qui va chercher plein de poissons dorés, tous plus jolis les uns que les autres. Ils sont de plus en plus brillants et je sais que plus ils brillent et moins je les verrai souvent.
Demain je vais dire tout ça à papa.
Maintenant j'ai très peur.
Parce que je sais qu'un jour je ne pleurerai plus et que je ne verrai plus les poissons dorés. Je ne chercherai plus ma maman parce que je le sais bien qu'elle est morte.


Pour visionner le tableau :
https://www.eternels-eclairs.fr/images/peinture/tableaux/paul-klee-HD/paul-klee-magie-poissons.jpg
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Tivrusky IV

Elle est noire sur fond marron. Une légère cicatrice sur le bois, cette brûlure.

Le couteau avait été adopté par un homme, grand. Il était assez imposant, aimait manger, vivre.
Nous ne savions pas quand il avait été acquis. Sa lame était régulièrement aiguisée : un doigt vieux, et pourtant ferme la tâtait par moment, comme pour la tester. Et jamais il ne se blessait.

Le couteau appartenait à cet homme. Chaque midi, il était sorti du tiroir, de l'ancien meuble normand décoré et, comme s'il s'agissait d'un rituel, était poussé méthodiquement sur la table.

La cuisine était l'endroit de vie par excellence. Parfois, lorsqu'elle s'animait, les cris des enfants résonnaient, d'autres couteaux étaient distribués, tout aussi méthodiquement.

La grand-mère avait un couteau qui ne coupait pas.
Les deux grandes, les parents, un couteau à viande.
Le petit frère, le béseau, prenait ce qu'il restait.

L'homme au couteau prenait son verre, avalait les médicaments.

Pas un seul instant, cette distribution n'était contestée : en grandissant, le frère avait eu un couteau qui coupait, seul changement dans cette routine profondément ancrée.

Le brûlure survint un dimanche midi : il faisait beau. Le soleil normand était quelque chose dont on profitait. Nous sortions les chapeaux et le parasol ; une table à l'extérieur et un barbecue étaient dressés. Le hasard fit qu'une cendre tombât sur le manche, le marquant à jamais. Ce jour-là, il resta à l'écart toute la journée. Lorsque l'Homme s'en servit, de ce couteau malade, ce fut deux jours plus tard.

Le bois, après cet assaut, avait subi un coup dur. Le temps aussi humide ne vint pas améliorer son état : il resta deux jours et deux nuits dans la grosse armoire normande. Lorsque l'homme le sortit de nouveau, il tenait la forme. Il l'aiguisa, passa un chiffon huilé sur la lame : le couteau retrouva ses premières jeunesses. Il coupa la viande - du mouton - avec magnificence, ce jour-là. N'importe qui aurait dit que la vieille main ridée tenait un couteau tout neuf. Le tête chauve de l'homme souriait, d'un air épuisé. Il avait sur le visage un air bienveillant que seuls ont les hommes qui en ont beaucoup vécu : insaisissable, triste, mais pourtant tellement comblé. Des cernes et un air fatigué se lisaient dans son regard. Comme pour se donner plus de contenance, sa main serrait fermement le couteau.

À table, les discussions commençaient, d'autres étaient évitées. Des jeux de regards, froncements de sourcils, engueulades mentales avaient lieu. Il n'était pas rare qu'un des adultes doivent hausser le ton pour faire taire ces fripouilles de gosses...et lui, l'Homme, il intervenait parfois, donnant raison au plus petit. Le béseau était malin. Il aimait se battre. Parfois, il avait l'honneur de tenir ce gros manche entre ses mains : il aimait sentir les nœuds du bois, la viande se plier sous la lame coupante...ensuite, il rendait le couteau à l'Homme.

Les jours passèrent, la famille vint moins souvent dans cette maison de campagne. Le couteau resta, lui, dans ce meuble familier, cette seule tâche noirâtre témoignant de la blessure de guerre. Et puis...

...ils revinrent. Chacun reprit sa place, en silence. D'autres le regardèrent, lui, en ouvrant le placard ; ils le sortirent pas. L'armoire fut fermée, les discussions et le repas commencèrent.

À table, une place restait obstinément vide.
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