Chapitre 42 - Partie 1

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KALOR


  Je ne retrouvai Lunixa qu'au moment du déjeuner, après avoir passé la matinée avec le Duc Kamsoski. Elle semblait toujours plongée dans ses pensées, mais je compris tout de suite que quelque chose avait changé : du regard perdu dans le vague qu'elle avait eu à notre arrivée ici, il ne restait rien. L'étincelle de détermination qui s'était allumé dans ses yeux ce matin s'était changé en flamme.

  Avait-elle finalement trouvé un moyen de contrer la menace de mon père ? Mais si c'était bien le cas, de quoi pouvait-il s'agir ? J'avais beau y réfléchir, je ne voyais pas. Honnêtement, j'avais seulement accepté de l'amener ici car je n'avais pas résisté à la moue adorable qui avait gagné ses traits quand elle m'en avait demandé l'autorisation. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle mette la main sur quoi que ce soit. Les Kamsoski préféraient rester sur leurs terres, loin de l'agitation du château. Je n'arrivais même pas à me rappeler la dernière fois que j'avais vu la Duchesse au palais. Alors qu'avait-elle bien pu dénicher ?

  Cette question en tête, je terminai ma tasse. Lorsque Lunixa eut fini la sienne, nos hôtes nous raccompagnèrent à notre carrosse. Il était temps pour nous de repartir.

  — Duc, Duchesse, je vous remercie de votre hospitalité. Nous avons passé un excellent séjour.

  Ils s'inclinèrent.

  — Tout le plaisir était pour nous, Altesse. Nous tenions d'ailleurs à vous remercier de nous avoir donné la chance de rencontrer votre épouse avant vos renouvellements de vœux. Que Dame Nature veille sur vous.

  Je remerciai à nouveau le Duc, puis nous montâmes en voiture. Lorsque l’attelage se mit en marche, je me concentrai sur Lunixa. Le visage tourné vers la fenêtre, elle m'offrait son magnifique profil et observait le paysage qui défilait sous ses yeux. Son regard brillait toujours d'intensité.

  — Qu'avez-vous trouvé ? m'enquis-je.

  — Quelque chose.

  Puis elle sortit son livre et se plongea dans sa lecture, mettant un terme à la conversation. Je retins un soupir. Je brûlais d'envie d'obtenir une vraie réponse à ma question, mais je n'insistai pas. Elle se refermerait encore plus et c'était tout le contraire de ce que je voulais.

  Depuis le jour où elle était venue me voir pour se rendre chez les Kamsoski, la situation était étrange entre nous. Il n'y avait plus aucune tension, même les silences étaient appréciables, pourtant elle avait cherché à m'éviter comme la Punition. Surtout au cours du voyage.

  Se comportait-elle ainsi car elle avait deviné que mon cœur s'était épris d'elle ? Je n'en avais aucune idée, mais j'avais tellement envie qu'elle arrête d'agir de la sorte. Qu'elle cesse de n'échanger qu'avec Magdalena durant les repas et qu'elle me donne enfin une vraie chance d'apprendre à la connaître. Qu'elle ne me demande plus de faire lit à part alors que j'appréciais tant me réveiller en la tenant dans mes bras et sentir dès le matin son corps blotti contre le mien, ses cheveux soyeux qui caressaient mon visage, son parfum fruité et exotique qui embaumait mes sens… Je ne pouvais plus m'en passer à présent. C'était là qu'était sa place. Pour preuve, toutes les nuits où elle avait eu le sommeil agité, il m'avait suffi de caresser délicatement son bras pour qu'elle se détende. Elle dormait mieux avec moi.

  Et plus que tout, je ne voulais plus la voir s'éloigner de moi dès qu'elle en avait la possibilité. C'était insupportable. Je souhaitais lui prendre la main, l'étreindre comme je le faisais durant la nuit, caresser la peau cuivré de son visage, passer mes doigts dans ses cheveux nivéens, jouer avec ses boucles lâches…

  Mon regard se posa sur ses lèvres. Ses fines lèvres naturellement rosées qui m'attiraient dangereusement. Je dus faire preuve de toute ma volonté pour m'en détourner. Oui, je désirais aussi l'embrasser.

  Je n'avais jamais cru que ce serait aussi dur de faire comme si rien n'avait changé entre nous, comme si je ne m'étais pas rendu compte de mes sentiments. J'éprouvais tant de chose pour elle que c'en était presque douloureux. Comment pouvais-je gagné son cœur ? Elle semblait le protéger derrière une muraille impénétrable. Y avait-il une clef qui me permettrait de l'atteindre ?

  Perdu dans mes réflexions, je ne sortis pas mon livre et me tournai vers la fenêtre. De fins flocons tombaient du ciel et se déposaient sur les sols déjà enneigés qui longeaient notre route. Avant même que je m'en rende compte, je ne les observais déjà plus, trop occupé à regarder Lunixa, concentrée dans sa lecture.




  À mesure que nous avancions, le vent se mit à souffler de plus en plus fort, au point d'empêcher notre voiture d'avancer correctement. Je ne m'en étais pas inquiété au début, car de telles bourrasques étaient assez courant, mais elles finirent par devenir trop fortes à mon goût. Je me tournai vers la fenêtre. Il neigeait bien plus que tout à l'heure, cela devenait même difficile de distinguer l'horizon. Ma langue claqua contre mon palais. Si cela empirer encore, nous allions être pris en pleine tempête. Il nous fallait trouver un endroit sur où nous abriter avant que cela n'arrive.

  Alors que j'allais taper contre la paroi derrière moi pour ordonner au cocher de faire une halte, le carrosse s'arrêta. L'un des soldats ouvrit la portière et Lunixa se recroquevilla immédiatement sur elle-même, glacée par la bourrasque cinglante qui s'engouffra dans l'habitacle.

  — Je suis navré, Altesse, cria-t-il pour se faire entendre par-dessus le blizzard hurlant, mais il serait plus sûr de gagner un village avant d'être coincé dans la tempête. Le plus proche demande un léger détour, mais il n'est qu'à un quart d'heure d'ici.

  Je lui donnai mon autorisation et il referma la porte. Bien qu'elle ne soit pas restée ouverte une minute, le plancher du carrosse était couvert de neige.

  — Est-ce grave ? s'inquiéta Lunixa en tremblant de froid.

  — Non, nous nous en sommes rendus compte à temps, assurai-je en retirant ma cape. (Je la lui tendis) Tenez, prenez-la avant de tomber malade.

  Elle écarquilla les yeux, puis secoua vivement la tête alors que notre voiture se remettait en mouvement.

  — Vous allez mourir de froid.

  — Je vous l'ai déjà dit, j'ai l'habitude.

  Magdalena décida pour elle. Elle prit ma cape et la posa sur les épaules de Lunixa.

  — Merci, pensai-je.

  — Mais de rien. Elle peut se montrer têtue.

  Cette remarque m'arracha un petit sourire.

  Avec du mal, le carrosse poursuivit sa route. La tempête s'intensifiait de minute en minute, au point que nous ne pouvions désormais plus rien voir à plus de vingt mètres de nous. Tout en surveillant l'évolution du temps, j'observais Lunixa. Comme moi, elle regardait par la fenêtre et ce qu'elle voyait ne la rassurait pas du tout. Les traits de son visage étaient tendus, ses doigts gantés serraient fermement les capes qui la couvraient et son regard brillait d'inquiétude.

  Une demi-heure plus tard, de faibles lumières réussirent à percer l'épais rideau de neige. Nous étions arrivés au village en mettant le double du temps normalement nécessaire. Notre voiture avança encore pendant dix minutes avant de s'arrêter. J'ouvris la portière et dus plisser les yeux pour déchiffrer l’écriteau de l'établissement devant nous. Il s’agissait d’une auberge.

  — Où sommes-nous ? demandai-je aux soldats.

  — À Radoscilo, Votre Altesse.

  — Je ne veux que personne soit au courant de notre identité ; alors tant que nous resterons ici, ne nous appelez plus par nos titres, ordonnai-je.

  — Oui, Monsieur.

  — So… Sommes-nous assez é… éloignés du château pour que p… personne ne nous reconnaisse ? s'enquit Lunixa en claquant des dents.

  Notre mariage avait bien fait la une des journaux, mais en l'absence de photos dans les articles, seules des rumeurs avaient circulé à propos de son apparence. Elles avaient beau être très nombreuses, nous n'étions ni au palais, ni à la Capitale, ni dans une grande ville. Les bourgades comme celle-ci échappaient souvent aux racontars de la cour et quand ce n'était pas le cas, les habitants n'y apportaient que peu d'importance.

  — Oui, il ne devrait pas y avoir de problème.

  Je sortis, puis lui tendis la main pour l'aider à faire de même. Elle l'observa quelques secondes avant d'accepter de la prendre, les joues légèrement rougies par le froid. Malgré nos gants respectifs, je sentis ma peau s'échauffer à son contact. Ce n'était pas la première fois qu'une telle chose se produisait. Je ne devenais pas brûlant au point de faire fondre la neige autour de moi, mais si quelqu'un me touchait, on me déclarerait fiévreux à coup sûr. Il fallait absolument que je trouve un moyen d'empêcher mon pouvoir de réagir ainsi, avant que Lunixa ne se pose des questions.

  Le blizzard soufflait si fort que ses robes et capes n'arrêtaient pas de s'empêtrer dans ses jambes et qu'elle avait du mal à avancer. Elle était si légère que les bourrasques la poussaient sur le côté ou la faisaient reculer au grès de leurs envies. Je dus glisser une main dans son dos pour la maintenir en place et, du coin de l'œil, je vis un soldat faire de même avec Magdalena. Alors que nous n'avions que deux mètres à faire, nous pénétrâmes dans l'auberge couverts de neige des pieds à la tête. Dans les cheveux blancs de Lunixa, les nombreux flocons se voyaient à peine. Nous secouâmes nos vêtements pour nous en débarrasser, puis je me rendis à la réception, suivi de près par Lunixa.

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